LE MONUMENT
J'ai mis en oubli bien des détails, mais j'ai parcouru le cercle tracé autour de cette intéressante question du théâtre. Cela me suffit, si j'ai fait connaître l'étendue de ce problème tout moderne, qui se pose en face d'exigences très-franches. Il fallait constater les faits, éliminer les données fausses pour briser avec les mauvaises tendances des vieille s solutions ; il fallait montrer la virtualité et la diversité du besoin nouveau, pour spécifier et exalter l'importance de la solution réclamée ; il fallait supputer les moyens disponibles, rassurer sur leur utilisation, indiquer la sanction qu'en avait faite le temps dans des applications si-
milaires et connues, compter et limiter le sacrifice dans de justes bornes pour conclure que le désirable n'était que le possible et pour condamner le théâtre à se mettre à son niveau . Je voudrais qu'on s'en rendit compte. Ce monument nouveau, dont j'ai ainsi posé les conditions générales, et qui se prépare depuis plus de cinq cents ans; ce monument, dont le premier indice est le tréteau adossé à l'église pour la représentation des vieux mystères^ dont le long tâtonnement est l'utilisation successive de tous les locaux disponibles, pour y jouer nos premiers essais dramatiques nationaux sous les noms de moralités^ sotties où farces^ dont l'erreur fut l'œuvre même des hommes d'art entraînés, aussitôt qu'appelés, à copier, comme le xvi* siècle le fit, avec acharnement tout ce qui venait de l'antiquité, ce monument n'a pas abouti dans cette fausse direction. En dépit du mérite et de l'habileté qu'il consomma, il reste une expression incertaine et floue d'un besoin mal défini. L'antiquité était belle, on y avait les yeux, tous en
parlaient, tous l'étùdiaient, la commentaient et voulaient se l'approprier dans chacune de nos applications intellectuelles. L'architecte, moins que les autres, échappa à cette fièvre, qui tuait l'art en étouffant le bon sens, sans lequel il n'y a pas d'art. L'art n'est que la spécialisation et l'idéalisation du sens commun dans des applications utiles ou désirables.
Spécialisation, pour se manifester clairement; idéalisation, pour élever l'esprit sur le sujet traité; sens commun, pour être accessible à tous. On oublia le présent pour spéculer avec le passé.
Qu'arriva-t-il? Les anciens avaient des théâtres très-grands et en plein air : on prit ces monuments pour modèles; seulement la solution fut bâtarde et manquée. On était lancé sur un chemin sillonné d'ornières.
Avec ce modèle , magnifique témoignage de grand bon sens , il fallait faire un édifice tout différent : restreint et couvert. Le climat et la condition des œuvres scéniques étaient tels. Là, il n'y avait pas moyen de
faire autrement. Ou y passa difiicileraeut, en tordant les formes,* en défigurant l'ensemble; mais on y passa. A quel prix? Au prix de l'oubli et de la négation de ce qu'il eût été indispensable de faire. L'architecte était dévoyé. Si , au lieu de copier l'œuvre, il avait seulement étudié les conditions dans lesquelles cette œuvre s'était produite, le résultat poursuivi , il aurait vu que l'artiste grec avait, non-seulement assuré le service d'une représentation scénique très-régulière et la réunion convenable d'un public très -nombreux, mais qu'il avait pourvu à des repos agréables à l'aide de localités très-vastes et très -bien abritées, à l'aide de promenoirs sous portiques et d'allées de verdure; tout cela, il est vrai, en rapport intime avec les exigences de la latitude. Sous les voûtes épaisses des gradins, les espaces consacrés aux repos offraient une fraîcheur désirée; sous les portiques très-ouverts du voisinage, l'air courait librement à travers les promeneurs; sous les arbres, le retour de l'esprit
à la nnlure était un délassement plus eomplet encore après les abstractions émouvantes de la scène. Mais chez nous, qui y pensa? La salle n'avait pas de dessous et ne pouvait en avoir pour une semblable destination. Il ne fut, à vrai dire, plus question des repos. De misérables couloirs d'accès et un maigre foyer, telle fut la part du bien-être du spectateur hors de la salle. Et nous vivons encore là-déssus.
Mais ce n'est pas tout ce qu'a valu de défauts au théâtre moderne cette renaissance brillante et féconde à tant d'égards , oppressive et mesquine à tant d'autres. C'est aussi la fausse interprétation de" la scène antique ou plutôt la non- interprétation de ce que fut cette scène, sans réalisme^ de décoration, qui a fait donner à la nôtre des limites latérales autant en désaccord avec le service intérieur qu'elle comporte. La scène antique n'était pas plus large que son ouverture. On
4. On excusera ici, en la comprenant, une expression dont on abuse aujourd'hui dans des sens très-divers et très-déviés.
partit de là , et c'est à peine si Fadoption des châssis à l'italienne , un de nos grands moyens d'illusion, a pu mener à l'inévitable concession d'élargir l'espace, derrière le manteau d'arlequin, jusqu'aux murs prolongés, qui ferment, de chaque côté, la salle et ses dépendances. C'était, je l'ai montré, l'insuffisante condition qui , faute de raison , devait jeter dans les coulisses l'impraticable gêne des encombrements devenus si extrêmes.
Voilà les conséquences de l'enthousiasme de quelques générations incidemment entraînées vers la distraction d'un autre âge. On s'engoue de ce qui fut, on oublie ce qu'on est; un siècle entier y passe, donnant à cela toute son activité, toute sa puissance de production. Puis l'éducation du goût s'est faite, et trois cents ans ne suffisent à reconnaître une erreur, à laquelle tous payent un tribut plus ou moins lourd. Jamais, impunément, une époque ne s'oublie au point de croire qu'elle puisse avoir mieux à faire que de travailler, avant tout, à elle-même et par
elle-même. Rien ne l'empcche de fouiller le passé; mais il ne fant pas qu'elle s'y perde. Le XVI* siècle n'échappe pas à cette condamnation , qui jette sur son lumineux éclat un voile tissé d'égoîsme et de légèreté. Totite imitation du passé n^est que parodie et niaiserie, a dit un grand poète, qui écrivait aussi de grande prose. Tout sévère que cela soit, ce n'est que juste. Quand on voit ce temps-ci tomber sous la critique de n'avoir aucun caractère dans ses œuvres d'art, surtout dans ses monuments, ne faut-il pas conclure qu'avec des besoins aussi originaux que nouveaux, avec des ressources d'exécution aussi variées que fécondes, avec une aptitude extrême à l'analyse, avec un esprit d'entreprise étonnant, avec une activité et une audace incontestées, s'il ne fait rien d'autonomiguej pour me servir d'une expression trèscourante aujourd'hui, c'est qu'il n'est pas libre , c'est qu'un esclavage quelconque le domine? Et quel esclavage? Non le goût, mais l'habitude enracinée de l'imitation, le
besoin d'utiliser et de voir utiliser de vieilles règles sans raison et sa^s portée^ et l'horreur de la conclusion courageuse sur tout ce qui est nous, sur tout ce que nous voyons, constatons et savons. Nous reconnaissons les prémices; mais nous nous arrêtons là, en laissant l'éternelle imitation faire son chemin.
Ne pouvons-nous donc secouer cette triple chaîne, cependant? L'antique sagesse disait l'occasion rare et bonne à saisir. Si c'est vrai pour l'homme, ne l'est-ce pas plus encore pour les sociétés ?
Eh bien, voici un sujet, le théâtre; appelons-le par son vrai nom, le théâtre moderne. Cet édifice est utile, nécessaire.
Quand on l'étudié dans sa destination, on trouve qu'il peut être un lieu de loisir parfait où tous les charmes de l'esprit, de la vue, de l'oreille , du bien-être physique peuvent être réunis, un lieu tellement bien disposé, tellement bien entretenu sous tous les rapports , qu'en toute saison vous soyez porté à quitter la demeure la plus confortable pour aller y
chercher meilleur air, plus douce température, causerie facile, flânerie agréable, — je dois ici parler pour tous les goûts, — distraction forcée par la scène, si votre état moral l'exige, et de plus aisance et liberté complètes partout.
Quand on l'étudié dans ses moyens, on trouve qu'il comporte des conditions d'une complexité très-grande, mais d'une originalité excessive. N'est-il pas permis d'en conclure que les formes en seront nouvelles, curieuses, intéressantes, et que la simple expression de leur naïve nouveauté sera pleine de caractère et de caractère de ce temps-ci?
A ne prendre que ce que j'en ai dit dans le corps de cet écrit , et en laissant entièrement de côté toutes les ressources secondaires dont l'architecte disposé, comme fait le poëte des images, des comparaisons, etc., - — je veux parler de ce que vulgairement on appelle V ornementation^ — est-ce que l'on s'y tromperait devant ce monument à deux faces aussi diflférentes qu'opposées?
D'un côté, tous les signes du travail, de
rétudo, (le radmiiiistration eii plein jour; les cours, les entrées et tous les percements l'indiquent. De l'autre^ sur l'enceinte courbe, qui s'applique franchement à la salle ^ se superposent régulières, répétées, les ouvertures des grandes galeries, qui lancent le soir leurs lumières en tous sens; en bas, la saillie des abris ; autour, les escaliers pyramidant et coupant en tranches égales très -ombrées, ce tambour énorme, qui accuse vigoureusement, en le fortifiant, l'immense vaisseau intérieur, ouvert seulement la nuit. A droite et à gauche, les entrées couvertes des voitures, détachées en dehors sur les vastes flancs unis de la large scène. Puis en avant, pour frontispice, le jardin vert, gai, populeux, dans lequel se divertit la joyeuse enfance à l'heure où l'édifice des loisirs paternels reste encore silencieux. Tout est intéressant dans ce magnifique programme, tout y est vraiment neuf et hardiment utile. Et, encore, je laisse de côté l'intérieur du vaisseau avec ses variétés perspectives, car je ne veux pas fatiguer. L'idée suffîsam-
ment saisissable en elle-même, me dispense des descriptions anticipées et des tableaux aisément colorés. Mais savez- vous pourquoi les données de cet édifice sont essentiellement architecturales , pourquoi elles peuvent et doivent donner lieu à un grand monument ayant son caractère à soi? C'est que, sous Tappa— rente complication de ses détails, il cache une condition générale de simplicité, que l'architecte peut facilement dégager et faire ressortir, c'est qu^en un mot il est, par excellence, le monument du loisir.
Mais j'entends se résumer une objection que j'ai déjà plusieurs fois côtoyée. Est-ce vraiment le temps d'accroître l'importance du théâtre? Le public est-il prêt pour assurer la fréquentation suffisante de ces édifices? L'accroissement de dépenses sera considérable.
Qui paiera?
Lorsque je vois se développer si largement le nombre et l'étendue des cafés chantants et des cafés-concerts : Eldorado^ Alcazar, etc., lorsque je vois la petite scène envahir la salle
de billard et conquérir la choppe de bière, je surprends, il me semble, un côté saillant de nos mœurs, une tendance vraie, et j'avoue que je ne crois pas m' éloigner de cette tendance en cherchant à rapprocher le spectateur des scènes qu'il aime à voir bien occuper, en lui préparant, autour de ces scènes, des facilités et des agréments dont l'absence le porte à s'abstenir ou à poursuivre des passe-temps moins relevés. Ces tentatives sont dans le même sens, et la première montre l'actualité parfaite de la seconde. D'ailleurs, n'oublions pas que, dans le travail très-producteur de notre état social, si les exigences de chacun grandissent, l'aisance et l'économie s'accroissent, et que ce sont encore des raisons pour pousser le public vers des établissements nouveaux, qui seraient de véritables centres de confortable, en même temps qu'ils conserveraient les vieux attributs intellectuels et moraux de la scène. Ainsi, il faut sûrement compter sur un triple accroissement de public résultant :
r De ce qu'un plus grand nombre sera pécuniairement en mesure de rechercher le théâtre; — c'est l'avenir de toutes les consommations de loisirs; —
2° De ce que ceux qui sont repoussés par la queue, les corridors étroits, le foyer difficile, le séjour étouflFant de la salle, l'absence d'abris ou de plein air isolé, seront ramenés à la scène;
3° De ce qu'un grand nombre sera attiré par une scène plus parfaite et par un bienêtre complet.
Quant à la dépense, j'ai indiqué déjà séparément ses bornes. Je les résume :
L'accroissement de la scène n'est réellement qu'un rapprochement des magasins de décors et des ateliers de peinture ; puisque les murs séparatifs de ces magasins disparaissant, et la scène centrale utilisant ces magasins, comme coulisses , la scène proprement dite reste dans les proportions usitées. Il est vrai qu'il faut compter les dessoits des épanouissements latéraux. C'est là un excédant; — il
atteindrait à peu près les deux tiers de la valeur de construction de la scène aujourd'hui.
La ventilation, le chauffage et la distribution du son dans une salle parfaitement organisée ne représenteraient, par soirée, qu'une dépense qui n'atteindrait pas cinq centimes par spectateur. On l'a vu.
Le perfectionnement de l'éclairage ne nécessiterait, pour chaque spectateur , qu'un accroissement de dépense journalière de un demi centime à un centime.
Les galeries n'augmenteraient pas d^un tiers la dépense affectée aux corridors, paliers, foyers, utilisés aujourd'hui aux repos.
Les abris et le jardin seraient en plus; mais on a vu que leur caractère de promenade municipale ne chargerait pour ainsi dire pas le théâtre ;
Si bien que l'on peut assurer qu'en constituant le programme du théâtre sur ses véritables bases, sur ses données réelles, en poursuivant la composition de l'édifice nouveau, dont j'ai indiqué la portée, la signification et
le caractère architectural dans le cours de ce travail, on ne grèverait pas l'entreprise d'un capital sensiblement plus fort, qu'en maintenant cette composition dans le cadre limité par les idées reçues et consacrées depuis les premiers essais architectoniques du théâtre moderne.
Mais on changerait, en état de salubrité parfaite, un état d'insalubrité manifeste, qui frappe aujourd'hui ^^e de la vie active de Paris et qui pourrait en intéresser y^w^ ^î ^^ public* théâtral doublait; ce qui résulterait de l'amélioration même des conditions des salles.
On pourvoirait l'industrie théâtrale de l'attrait d'un lieu éminemment agréable au public et, par suite, d'une clientèle, qui assurerait sa force et sa lucrative exploitation.
Et, de plus, on aurait l'avantage de doter notre époque d'un édifice plein d'utilité, d'actualité et de couleur, trois conditions, qui, bien remplies, constituent le caractère monumental dans les œuvres de l'architecture.
Je crois l'avoir montré. Ce triple résultat
est aujourd'hui accessible à l'architecte surabondamment édifié par l'insuffisance du passé, magnifiquement pourvu par la science, l'industrie et l'expérience actuelles. Artiste, il a fondé sa conviction sur l'étude; constructeur, il a préparé ses forces dans l'observation. Il est maintenant maître d'un sujet dont il a défini la portée , et il peut désormais l'aborder sans témérité. Que l'industrie théâtrale et l'administration qui la représente sachent lui ménager la liberté de rompre avec l'insufiisante imitation ainsi que l'espace de proportionner à leur mesure désirable toutes les parties de l'édifice et un avenir prochain peut nous montrer ce monument aussi franc, aussi varié, aussi curieux que le théâtre des Grecs fut simple, complet et grandiose.