XX. -- Victor Hugo
Qu'il s'agisse de poésie ou de peinture, il y a dans la foule une majorité d'individus pour
lesquels la partie anecdotique d'une œuvre prime tout le reste; en réalité, ils représentent les intelligences qui sont fermées aux choses de Tart. C'est à cette fraction du public que le monologue et une certaine peinture de genre doivent leurs succès, et j'ai connu un être fort rudimentaire qui sut résumer un jour cette tendance vulgaire en un mot admirable : comme on lui offrait de lui prêter quelques volumes de Victor Hugo : « Merci, moi, j'aime mieux les histoires, répondait-il! • Ce comique-là ne s'invente pas.
Mais si ce cri du cœur exprimait merveilleusement Tmcurable médiocrité d'une intelligence, on ne peut pas dire qu'il s'appliquait fort bien à Victor Hugo. En effet, les ChàtimenU^ la Légende des siécleSy les Conlemplalions contiennent précisément la quantité de choses anecdotiqucs ou historiques qu'on peut légitimement souhaiter à certaines œuvres, pour que leur action dépasse les limites d'un cénacle ou l'enceinte d'une petite église; car, enfin, il ne faut rien exagérer par haine de l'esprit bourgeois ou par dilettantisme : si l'anecdote toute seule est méprisable et si elle est parfois à l'art ce que le reportage est à la littérature, elle n'est cependant pas à dédaigner, quand c'est un Homère ou un Rembrandt qui nous la raconte, et Vlmtoire qui est au fond des • Pauvres gens » ne me gâte nulle-
ment les beautés du morceau. Les très grands poètes se sont très souvent distingués par leur puissance à embellir et à exalter la banalité d'un sujet et les artistes qui n'aspirent qu'aux choses rares doivent par là même s'écarter de plus en plus des choses humaines.
En ce qui concerne Victor Hugo, si son œuvre estpleined'enseignemenis pourle diseur, c'est qu'aucune forme de Part n'en est systématiquement bannie; tous les genres s'y trouvent, au contraire, mêlés et sont opposés les uns aux autres : c'est bien toute la lyre qui résonne en un même volume, et la poésie y est tour à tour épique, lyrique, di;amatique, philosophique, bucolique.
t Dans ses poèmes, dit-il en la préface des c Rayons et des ombres^ il mettrait les conseils au t temps présent, les esquisses rêveuses de t l'avenir; le reflet tantôt éblouissant, tantôt • sinistre, des événements contemporains, les « panthéons, les tombeaux, les ruines, les sout venirs; la charité pour les pauvres, la ten- « dresse pour les misérables; les saisons, le c soleil, les champs, la mer, les montagnes; « les coups-d'œil furtifs dans le sanctuaire de « Pâme où Ton aperçoit sur un autel mysté- « rieux, comme par la porte entr'ouverte d'une t chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, t l'espérance, la poésie, l'amour; enfin, il met-
t trait cette profonde peinture du moi, qui est • peut-être Toeuvre la plus large, la plus génét raiect laplus universelle qu'un penseurpuissc t faire, t
Dans Tun des derniers livres du poète, on rencontre ces deux vers :
Les palmiers frissonnaient au souffle de la brise. Le soleil se couchait dans le désert poudreux.
Supposez un sonnet — soit quatorze vers seulement — dans cette forme largement descriptive et voyez la pesante monotonie qui va se dégager de l'ampleur même de ces mots. Mais lisez maintenant toute la pièce de Victor Hugo, vous verrez émerger du récit ces deux vers de description; ils vous apporteront la grandeur des paysages bibliques et tout le morceau s'en trouvera superbement élargi. C'est au diseur à les faire sortir, sans toutefois les isoler complètement du reste, et s'il nous semble alors que ces vers cessent d'être purement objectifs, comme ils le seraient chez un Leconte de Lisle ou un de Heredia, c'est que dans l'endroit choisi par le poète, dans le décor qui nous est présenté, quelque chose d'humain s'agite et souffre.
L'un des deux grands artistes que je viens de citer aurait pu trouver peut-être cet admirable vers, que j'emprunte aux Contemplations :
— i58 — La lune à Tliorizon monlait, hostie énorme !
mais chez lui, il n'aurait peut-être servi qu'à créer un tableau magnifique.
Chez Hugo, il résume magistralement toute la pièce qui a pour titre Religio (1), il prépare et rend logiques ces derniers vers :
Lui montrant Tastro d*or sur la terre obscurcie Je lui dis : courbe'^loi, Dieu lui- même oftlcie Et voici rélévation.
Comme en dehors de sa valeur descriptive, cet alexandrin doit nous faire sentir la présence de Dieu dans la nature, il paraît s^enfier et grandir démesurément et l'interprète ne saurait se passer d'une diction large et savante, pour ne pas laisser tomber une beauté de cette envergure.
Ainsi, dans cette œuvre immense, la vie et le mouvement sont à chaque instant créés par des phrases qui jaillissent du texte, lumineuses et superbes ; elles éveillentdans Tâme deTaudlteur des sensations nouvelles et imprévues qui viennent rompre la monotonie du morceau, sans détruire pourtant Tallure générale d'une période.
Supposez encore les vers suivants :
J'aime ces chariots lourds et noirs qui la nuit Passent devant le seuil des fermes avec bruit Et se perdent au loin dans Tombre.
(t) Les Contemplatiom.
— iSg —
Ils rappelleraient, sans Tégaler, le beau vers de la Tristesse d'Olympia :
Les grands chars gémissauls qui reviennent le soir.
Voyez maintenant ce que Victor Hugo écrit dans la pièce des Orientales^ qui est intitulée Enthousiasme :
J'aime ces chariots lourds et noirs, qui la nuit
Passant devant le seuil des fermes avec bruit,
Font aboyer les chiens dans Tombre.
N'est-il pas vrai que ces aboiements des chiens dans l'ombre nous apportent, plus que tout le reste, une vision plus mélancolique et plus puissante de la nuit qui tombe dans la campagne. C'est que le détail n*ost pas seulement pittoresque, il est en quelque sorte vivant; il ne se contente pas de la seule mémoire de nos yeux et l'évocation se complète par un appel à des sensations différentes.
Prenez maintenant dans la Légende des siècles^ ia pièce intitulée le Crapaud (1). On y rencontre peut-être la plupart des défauts qui ont été le plus souvent reprochés à Victor Hugo : Tabus des antithèses, la puérilité de certains détails ; mais il s'y trouve aussi des beautés de premier ordre, et à chaque instant on est arrêté par un vers qui donne au récit des dessous inattendus,
(I) La Légende des siècles.
pour peu que le diseur s'en rende compte.
Voyez : un prêtre marche sur l'animal maudit, une femme « lui crève l'œil du bout de son ombrelle t :
Et le prêlre était vieux, el la femme était belle!
dit le poète qui proclame ainsi que les sages, les heureux et les forts ne sauraient se passer de pitié ; dans ce vers, il fait tenir toute la bonté de son âme et la religion de la souffrance est déjà au fond de ùes mots-là.
Quant à nous, les interprètes, nous n'avons pas le droit de rechercher, si, comme on Ta insinué, cette philosophie un peu naïve ne résiste pas à Texamen de l'ironie moderne ; efforçonsnous de retrouver dans notro diction un peu de la sincérité du poète et nous ferons sûrement taire les vaines railleries des impuissants.
Les vers extraordinairement suggestifs abondent dans cette œuvre, mais Tun des plus admirables que j'aie rencontrés S3 trouve dans les Pauvres gens (1).
Dans rhorreur de la nuit et de la tempête, le marin sait que tout est fini : « il voit s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe t
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil.
Pris en lui-même, cet alexandrin n'est peut- Il) La Légende des siècles.
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être pas des plus remarquables; on pourra même trouver que le second hémisliche en est lourd et peu harmonieux ; mais lisez le morceau avec le souci de ne pas laisser perdre en route cette incomparable beauté, et dites si on pouvait trouver évocation plus merveilleuse pour détruire la masse d'ombre et ouvrir tout à coup à nos yeux un horizon de joies et de clartés. Quel monde d'idées et de sensations, il va éveiller en une imagination ouverte à la poésie.
C'est à ce même vieil anneau de fer que le marin, et son pore, et le père de son père, ont si souvent attaché leur barque, après les nuits de tempête, c'est là qu'ils ont, chacun leur tour, connu l'ivresse de revoir les êtres aimés, de se sentir encore vaillants et forts, de se réchauffer au soleil : il semble qu'on ait assisté réellement à l'un do ces retours, et qu'on entende monter sous le ciel resplendissant les exclamations joyeuses et les bénédictions ; tout cela jaillit de ce vers en un instant.
C'est dans la nuit que ce tableau se présente tout à coup à nos yeux et l'on peut dire, sans doute, que c'est encore par une antithèse que le poète arrive à cet effet; c'est là un bien petit reproche si nous songeons que beaucoup de choses ne nous intéressent que par la quantité d'imprévu qu'elles renferment. Quoi qu il en soit, tout cela s'agite, vibre, brille, éclate, resplen-
dit, ç est la lumière, c'est la force, c'est la sauté, c'est la vie, enfin qui sortent de toutes ces oppositions de mots et de pensées, de couleurs et de mouvements et, encore une fois, pour ne pas laisser perdre tout cela en route, il faut que le diseur soit vraiment le maître de sa voix et de ses propres émotions.
BtHiz endormi (1), une des choses les plus parfaites, sans doute, que Victor Hugo ait écrites, semble être, dans l'œuvre générale du maître, plus près de certaines œuvres parnassiennes que beaucoup d'autres pièces de la Légende de$ siècles^ mais les effets y sont cependant encore très variés, et quelque chose d'humain y circule dans la largeur des strophes.
Depuis :
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : c Laissez tomber exprès des épis, disait-il. »
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques Velu de probité candide et de lin blanc.
Les moissonneurs couchés faisaient un groupe sombre ;
Un roi chantait en bas, en haut mouraic un Dieu.
Une Immense bonté tombait du firmament; C'était Theure tranquille où les lions vont boire.
Jusqu'à Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
(1) Là Légende des siècles.
cette pièce est un admirable chef-d'œuvre sur laquelle on peut donner une leçon complèle de diction poétique.
Ces vers ont toujours une direction et un but; c'est-à-dire qu'une période, une strophe, une phrase aboutissent toujours quelque part et se résument en quelque endroit.
On va tout naturellement à l'effet sans le chercher, le détail ne faisant que concourir à l'impression d'ensemble, comme en toute belle composition.
"Voyez ces vers (1) :
Le glaive qui frappa ne fut point aperçu; D*où vint ce sombre coup, personne ne l'a su ; Seulement, ce soir-là bêchant pour se distraire, Héraclius le chauve^ abbé de Jong-Dieu, frère D'Àcceptus^ archevêque et primat de Lyon, Etant aux champs avec le diacre Pollion.
Vit, dans les profondeurs par les vents remuées. Un archange essuyer sou épée aux nuées.
ou ceux-ci (2) :
Alors, Taigle d'airain qu*il avait sur son casque, Kt qui, calme, immobile et sombré, l'observait, Cria : « Cicux étoiles, montagnes que revêt L'innocente blancheur des neiges vénérables, fleuves, o forêts, cèdres, sapins, érables, Je vous prends à témoin que cet homme est méchant 1 » Et cela dit, ainsi qu'un piocheur fouille un champ. Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne,
(i) La Légende des siècles : Ratbert.
(2) La Légende des siècles : L'aigle de casque.
Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine,
Il lui creva les yeux, il lui broya les dénis;
Il lui pétrit le crâne, en ses ongles ardents.
Sous Tarmet d'où le sang sortait cointae d'un crible.
Le jeta mort à terre, et s'envola terrible.
OU ceux-ci (1) :
Il donna trois cents coups de fouets à TOcéan
Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune.
Alors ce Dieu, qu'adore et que sert la Fortune
MoQvante comme lui, créa Léonidas,
Et de ces trois cents coups, il fit trois cents soldats.
Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des
[villes, Et Xexès les trouva debout aux Thermopiles.
Enfin, ceux-ci dans une note plus douce (2) :
La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine.
Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se pose; tout se tait.
Ce qu'on appelle Teffet, qu'il soit du à la largeur, à la force, à la douceur, est dans tous ces morceaux admirablement indiqué par le poète, mais bien qu'il se résume pourtant en un trait final, il n'est pas permis d'y atteindre par cet indigne moyen, que daiis notre argot théâtral nous appelons • le déblayage •.
L'effet légitime n'est pas un impertinent appel aux applaudissements; il vient à nous comme
(i) La Légende des siècles : Les Trois-Cents. (2) La Légende des siècles : Eviradnus.
la conclusion naturelle du mouvement et il nous épargne Thumiliation d'aller à lui (1).
Dans tous les cas, il suffit de relire ces citations pour voir que de pareils vers ne peuvent être dits médiocrement, et que leur interprétation demande des qualités, dont certaines œuvres se passent plus facilement: la variété et le mouvement.
Sans la forme, rien de durable, c^est entendu, mais, quand elle est Vunique préoccupation, la forme conduit évidemment à méconnaître la puissance du mouvement et Part devient un peu figé : c'est la revanche de la vie contre les choses inanimées.
Dans beaucoup do poèmes, alors même que nous sortons des mornes étendues aux blancheurs immaculées, alors que nous quittons rhiver pour entrer en un beau paysage d'été, le poète ne nous conduit souvent que dans des endroits inhabités, le soleil y brûle sans y réchauffer, c'est la poésie des tropiques; dans Tarbre de cette poésie -là, c'est à peine si les feuilles frissonnent, mais les oiseaux n'y chantent jamais et même chez cet admirable artiste qui a si bien célébré :
(1) N'est-ce pas de Le Kain qu'on a dil qu'il fut le plus graud acteur de son temps et le moins applaudi? C'est-àdire qu'il n'était applaudi qu'à la fîn des actes*
— i66 — Midi roi des élés, épanda sur la plaine (f)
le diseur désirerait rencontrer plus souvent lâ délicieuse fille qui passe dans les Contemplorlions :
Ses cheveux dans ses jeux, et riant au travers.
La variété, la vie et le mouvement sont donc indispensables dans la poésie pour former de vrais diseurs; sans les qualités qui en découlent, comment dire, par exemple, « Le manteau impérial (2) » ? comment dire « Stella (3) » sans mouvement?
Prenez encore la dernière partie du morceau qui, dans les Chants du Crépuscule^ porte ce titre : A Louis fi..., depuis :
Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme ?
jusqu'au vers fameux qui termine la pièce :
De verre pour gémir, d'airain pour résister.
Voyez quelle science ou quel instinct du rythme et du mouvement il faut avoir pour conduire jusqu'au bout cespériodes qui ont parfois vingt et même trente vers. Ici) le tempérament et même aussi la qualité de la voix sont indispensables à l'interprète*
(1) Leconte de Lisle.
(2) Les Châtiments, {'è) Les Châtiments^
11 faudrait tout un volume si de ces considérations un peu générales on passait chez V.
Hugo à l'étude des détails, s'il fallait parler de la souplesse des rythmes, de la magnificence des images, de l'ampleur incomparable de certains vers :
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes (1).
pour ne citer qu'un exemple.
Ces douze pieds ne débordent-ils pas la typographie, et ce dernier vers ne semble-t-il pas construit avec des matériaux plus pesants que le reste.
L'incomparable habileté du poète à trouver des rimes inattendues et riches, n'aurait certes pas suffi à donner à cette œuvre les harmonies et les mouvements de Timmensîté; la rime a été chez lui un admirable moyen et non un but, et c'est encore par le large développement des formes lyriques qne le diseur fera le mieux comprendre les beautés de cette poésie; je devais répéter cela à la fin de ce chapitre pour mon^ trer une fois de plus en quoi ces vers s'éloignaient de Tartdu théâtre proprement dit.