V. La Valeur de l'e muet
Si les livres spéciaux ne m'ont pas paru donner à Ye muet toute la place qu'il mérite dans la versification française et surtout dans la Diction poétique, on voit par les citations faites (on verra mieux par celles que je compte faire encore) que l'importance de cette voyelle dans le corps du vers a été vivement sentie par beaucoup d'artistes contemporains.
Mais d'autre part, certains jeunes lettrés ne commencent à s'occuper de IV muet que pour en nier la valeur et pour en supprimer la prononciation.
Les jeunes poètes symbolistes ou décadents, ont cette aspiration, légitime d'ailleurs, d'ex-
(t) Je parle pour le diseur!
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primer ou pour mieux dire de suggérer l'inexprimable, d'envelopper dans une sorte de vague irréel leurs vagues sensations, de chercher ce qu'il y a de mystérieux et de lointain dans les choses, et cependant plusieurs d'entr'eux ont affecté de mépriser et de supprimer cet € muet qui a précisément mis dans les sonorités du vers français, une partie de ce vague suggestif, de ce lointain mystérieux vers lequel les novateurs tendent si ardemment.
Sous ce titre : Le vers français aujourd'hui cl les poêles décadents^ un article particulièrement intéressant a i)aru il y a deux ans dans la Revue Hleue (1).
Il était signé de M. Jean Psichari, un artiste tout pénétre des idées modernes, un écrivain (loué d"un sons critique très avisé ; il venait bien à son heurj et fut extrèmemont remarqué parles poétrs.
L'auteur de cet article, tout en constalant et en encourageant les aspirations modernes, s'efforçait de juger impartialement les œuvres du passé, mais, précisément sur cette question de Ye muet qui me tient tant au cœur et qui faisait le fond de son article, il me semble fiu'il n'arrivait à soutenir les récentes tentatives qu'en
;l) NimicTO du 6 juin 1891,
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méconnaissant un des cliarmes des poésies anciennes.
« Rien ne s'en va, dit fort bien M. Psichari, les grands noms et les beaux vers restent toujours. »
Pourquoi donc les priver ces beaux vers, des éléments qui ont constitué une part de leur beauté ? Au point de vue musical c'est tranquillement démolir deux ou trois siècles de notre poésie que de ne pas con'ientîr à voir ce que cette simple voyelle a apporté au vers français, de grâce, de fluidité et de délicatesse.
Ecoutez ce qui suit et frémissez si vous avez profondément en vous le sens de la parole musicale et si le charme d'une voix humaine a pu vous émouvoir jamais :
« Une erreur généralement répandue dans « le public et surtout chez les poètes, c'est qu'il « existe aujourd'hui en français un vers de « douze syllabes. Les vers de douze syllabes « sont, au contraire, une rareté. Il n'y en a , « que 45, bien francs, dans les 256 vers dont « se composent ks Pauvres gens^ et 95 seulement « sur les 177 de la Prière pour tous. Voici com- « ment s'obtient cette statistique. Il ne faut pas » compter comme vers de douze syllabes, les « vers où il y a des e muets, et où entrent, par 1 exemple, ces petits mots /<?, ne^ de^ que. Le « muet ne se prononce en français que dans le
« seul cas où sa disparition amènerait la ren-
« contre de trois consonnes ».
Je vois là une pure hérésie en matière del diction.
Les critiques anglais ou allemands, n'ont peut-être méconnu si souvent le vers français que par l'impuissance où ils étaient de comprendre ou de sentir la souplesse que Ve muet avait introduit dans notre poésie. Etre incomparablement polyglotte, savoir tous les idiomes de la terre est de bien peu de poids dans la question ; les longueurs des muettes (1) ne se mesurent point au compas, car c^est précisément en apportant des quantités variables à la mesure du vers qu'elles deviennent un instrument d'une délicatesse toute particulière ; pour le manier habilement il faut, sinon être né sur le sol de France, du moins avoir été bercé dans Pamour du rvthme national et encore est-il indispensable que des dons spéciaux viennent s'ajouter aux hasards de cette éducation première. Telle jeune fille heureusement douée en sait plus long là-dessus, dès son entrée au Conservatoire, que bien des membres de l'Institut :
(I) Je garde ce mot pour p]us de commodité quoiqu'il semble ici en contradiction avec le sens que je lui donne — je veux prouver en effet que ces syllabes ne sont tout à fait mueltes que par l'élision.
« Horace avec deux mots en ferait plus que vous. »
Où manque la grâce, la science perd son temps lorsqu'il s'agit des choses d'art !
Les critiques étrangers ont donc cru trop souvent que notre vers, privé des quantités, qui font la base des autres prosodies ne vivait que par la rime ; ne trouvant pas en lui les cadences issues des longues et des brèves ils Tout accusé de se traîner dans l'uniformité de rvthmes restreints, de s'étioler dans une monotonie fatale par la répétition d'un même nombre de syllabes égales, enfin do ne pouvoir trouver dans le jeu puéril des rimes qu'une vie factice et une harmonie conventionnelle. Ils ne pouvaient sentir que, en dehors même des mesures surannées du langage prosaïque, ces longues et ces brèves qu'ils nous refusaient étaient souvent créées délicatement et délicieusement par cet e muet si méconnu.
Pour une oreille capable de jouir finement et pleinement des trésors de notre prosodie, Ye muet dans l'intérieur d'un vers, quand il n'est pas élidé par le voisinage d'une autre voyelle, a toujours une valeur si minime qu'elle soit !
Le malheur, pour traiter ces questions, c'est qu'elles ne se prêtent en général qu'à un enseignement oral et leur démonstration écrite n'est pas fort aisée*
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Pour plus de clarté et pour c^isa^ er de l'aire comprendre comment s'établissent en mon esprit les différences dans l'émission de Ye muet, je les ramènerai à trois types principaux.
Je marquerai d'un n^ 1 le muet qui se prononce entièrement avec toute sa sonorité douce encore mais précise.
Par le n^ 2, j'indiquerai celui qui se murmuro plutôt qu'il ne se prononce et enfin je désigiiorai par le chiffre 3 Ve muet qui ne se prononce pour ainsi dire pas, mais qui compte dans la mesure et que, par une sorte d'expiration vague du souffle on met dans Tesprit de l'auditeur. Car c'est ici que j'insiste le plus : en dehors de Télision, tous les e muets existent : l'auditour entend confusément en lui ceux que les diseurs suggèrent plutôt qu'ils ne les émettent et c'est précisément cette dernière variété d'e muet qui a pour mission d'allonger la syllabe précédente, ce que j'indiquerai par le signe — placé sous cette svllabe.
Je reprends maintenant où je l'ai laissée la citation de Tarticle de M. Psichari :
€ Le premier vers de la Prière pour tous n'a € douze syllabes que sur le papier :
« Ma lille, va prier. — Vuis, la nuil est venue.
t personne ne dira :
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« Ma iillcu. va prier. — Vois la nuit est veunue.
t tout le monde lira naturellement :
« Ma fiir, va prier. — Vois, lu nuit est v'nue.
t ce qui nous donne dix syllabes. Ce fait sera € tout d'abord nié par les poètes ».
Je crois bien, et ils ont raisoi} de nier, les poètes ; la chose n'est pas di^^culàble pour eux, on dit :
c Ma fille va prier. — Vois, la nuit est venue.
et sous aucun prétexte on ne doit dire ce vers comme totU le monde le lira nulurellemeiU d'après l'opinion de M. Psichari. — Si tout le monde doit le lire aussi mal c'est qu'apparemment la poésie n'est pas faite pour tout le monde, ce dont je me doutais bien un peu.
Oui, on dit ; Plaz Vendôme quand on donne cette adresse à un cocher, mais quand on lit dans Victor Hugo :
Les quatre aigles pensifs de la place Vendô.nne.
il faut mesurer le vers ainsi :
Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme.
Lisez le Crucifix de Lamartine, en négligeant, tous les e muets et dites si tout le charme profond et mélancolique de la pièce ne s'envole pas à l'instant. Celui qui commence ainsi : ^
IID
Toi que j'ai r'cucilli sur sa bouche expirante.
i>Vj»ïïiaiîîi.rieu comprin, à im vers français et n'est surtout pas digne.de chanter la divine., musique des , Harmonie3 et des Méditations. N'est-ce pas en effet dans les e muets principalement que Lamartine a trouvé la fluidité, caressante de son rythme. Ecoutez :
Toi que j*ai recueilli sur sa bouche expirante
Avec son dernier souffle el son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante,
Imapre de mon Dieu.
Que de pleurs ont coulé sur les pieds que j'adore
Depuis riieure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas, lièdé encore
De son dernier soupir !
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ;
Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,
Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme
A Tenfant qui s'endort. •
le, w^, de, quc^ ne comptent pas^ nous dit, M. Psichari ; on voit au contraire que ces mots ont ici leur pleine prononciation et qu'il ne saurait en être autrement.
Encore ne s'agit-il en ce moment que de Ye muet qui est en valeur. dans la diction, je néglige volontairement de signaler rincomparable dou- .
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ceur des élisions suivantes : sur sa bouclie expiranle — tiède encore — que murmure une femme ; elles créent des sonorités comme t ouatées i et Ye qui cette fois est bien réellement une voyelle muette sert, pour ainsi dire, de tampon entre les duretés des consonnes. C'est une vraie musique qu'une telle poésie, et lorsque dans le cours de cette source murmurante, il nous arrive un vers un peu plus lourd que les autres, comme 1 î premier vers de la seconde strophe, quelle intensité ne prond-il pas aussitôt !
Que de pleurs | oril coiilù | sur (es pieds | que j'adore.
Par la cou;^e monotone que lui font des césures égales, ce vers exprime la cadence d'une harmonieuse lamentation et, chose à noter, toute l'harmonie de cette poésie est presque entièrement en dehors de la rime.
« Quelqu'un, dit encore M. Psichari, faisait remarquer un jour à un poète que dans b premier hémistiche d'Esther : Est-ce loi, chère Elise ? ce ne comptait pas pour une syllabe. Il soutint que oui, répéta le vers et prononça distinclement : Est ceu toi^ chère Elise ? Quelques moments plus tard, il récita de ses propres vers et ne fit sentir aucun e muet ». Ce poète avait sans aucun doute ses raisons pour dire ainsi ses propres vers qu'il avait faits
peut être en dehors des règles de l'ancienne prosodie^ mais, en ce qui concerne le vers de Racine, s'il avait le tort de trop insister sur Ve muet, il eut manqué aux lois de l'harmonie en le passant entièrement sous silence.
Que cette prononciation plus ou moins atténuée de la muette soit d'ailleurs une convention qui s'est établie peu à peu, d'accord ! Mais les vers qui ont été faits au nom de cette convention et avec son appui ne vivront que par elle — au point de vue musical ! Nous ne savons pas très exactement comment se prononçaient les vers d'Horace et de Virgile et ils ont survécu à la musique de la langue latine ; qu'estce que cela prouve, sinon que la force de la pensée et le choix des mots (au point de vue de leur signification) ont suffi à nous apporter une partie de la valeur et du charme de ces vers, mais non leur charme tout entier. A travers nos habitudes de langage nous cherchons à nous faire une idée de ce que pouvait être la musique de cette poésie ; il est fort probable que nous arrivons à nous en donner plus complètement l'illusion que les Anglais ou les Allemands, mais nous n'avons certainement pas le total des impressions poétiques qu'un latin devait trouver au fond de ces rythmes.
Quand on aura créé de toutes pièces une
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prosodie nouvelle, il faudra s'y conformer et les oreilles délicates en trouveront le sens immédiatennent ; l'instinct d'un vrai diseur aura vite démêlé dans le jeu desaccent$ rythmiques les nouvelles formes d'élision : nembaum' plm, la verveine et c'est l'printemps^ que M, Psichari emprunte à Jules Lafargue, , peuvent nous sembler charmants si le parti pris de l'artiste nous les impose ainsi ; mais si M. Jean Moçeas a pu écrire :
Et les doux mots dont eil* sut me parler.
il n'aurait pas pu dire :
Et les doux mois dont elT mo parla.
sans substituer un vers de neuf pieds à un de dix.
Les poètes ou diseurs qui, dans ce vers liront eir, sans suggérer Ye muet comme je l'ai indiqué, liront mal ; cela ne fait aucun doute.
S'il y a un besoin d'évolution artistique dans la génération qui monte, il serait bien hardi de prétendre qu'il n'aboutira pas. On peut donc reconnaître et espérer môme que les tentatives de la jeunesse amèneront un renouvellement de formes usées peut-être et reconnues insuffisantes pour les créations futures, mais si on fait à l'avenir cettp juste part de ses droits^ il faut bien se garder au nom d'un progrès, chi-
mérique peut-être, de détériorer les chefsd'œuvre anciens, qui ne sont pas encore à Tétât de lettre-morte, que je sache.
M. Psichari reconnaît d'ailleurs que, jusqu'à ce jour, c'est encore en eux et par eux que nous avons vécu !
Si, d'une manière générale^ Timportance de Ve muet ne nous semble pas avoir suffisam* ment préoccupé les gens de théâtre, je n'ignore pourtant pas combien profondément elle a été comprise par quelques exceptions brillantes.
Madame Agar, dont le talent fut en grande faveur auprès des poètes de sa génération, faisait à tous les e muets un sort un peu égal.
M. Francisque Sarcey le lui a reproché et, peut-être en effet, sa diction a-t-olle pesé plus que de raison sur toutes les syllabes ; mais les poètes, habitués à ne jamais avoir leur compte avec les autres diseurs, trouvaient chez elle une compensation dont ils lui savaient gré, et ils ne songeaient pas à lui reprocher la lourdeur et l'uniformité que -cette insistance donnait parfois à sa récitation; ils ne pouvaient oublier, d'ailleurs, que cette artiste avait contribué de toutes ses forces à faire parvenir leurs œuvres jusqu'au grand public et ils eurent pour elle une tendresse particulière parce quelle lut admirablement belle et parce qu'elle aima la poésie. Ils étaient toujours surs, avec Agar,quc