LUDOVIC HALÉVY
ff — Mais, lui dis-je en souriant, il faut, pour jouer proprement VEté de la Saint-Martin^ passer par le répertoire.
« Il hochait la tête ; il ne croyait pas.
« Francisque Sarcey. »
L'ombre du mort se réjouira de ces éloges venus d'outre-tombe, et tracés par une main chère. La plus sincère amitié liajt ces deux hommes de physionomie si différente- Ils se voyaient rarement et s'aimaient beaucoup. Ils pensaient et sentaient de même; ils prisaient au théâtre les qualités de clarté, d'ordre, de mouvement, de légèreté, d'esprit qui caractérisent le génie français ; ils avaient des traits communs, la droiture, plus fruste chez Sarcey, et chez Halévy plus enveloppée, la générositév la bienveillance. Cette dernière vertu, qui de nous, quel littérateur, parmi ses cadets, n'en a reçu des marques charmantes et multipliées? Quand le collaborateur de Meilhac, l'auteur de la Famille Cardinal, fut las d'écrire, quand cette plume alerte s'immobilisa dans l'encrier, alors un nouvel Halévy surgit, un Halévy flâneur et dilettante, qui, renonçant à peindre la vie, se contenta d'en jouir, den respirer la fleur. Il se promenait nonchalamment à travers les œuvres et les hommes, jetant sur eux ce regard pensif et légèrement narquois que nous connaissons bien, ce regard qui dévisageait Mlle Virginie dans les coulisses de 1 Opéra, regard perspicace et indulgent qui pénétrait au fond des humaines faiblesses et y compatissait... Et Ludovic Halévy, ne travaillant presque plus, se mit à lire. Il se tint au courant des nouveautés, il dévora les revues, les volumes, l'énorme production contemporaine. Au liejj de dénigrer ces ouvrages, d'y chercher une matière à des comparaisons désobligeantes, d'opposer le présent au passé dans une intention d'amertume, il n'avait pas de plus vive joie que de découvrir, sous la couverture d'un roman fraîchement imprimé, des promesses de talent, de les
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proclamer, de les répandre. Combien de fois m'a-l-il arrêté sur le boulevard, ou au seuil d'Achille, son libraire, pour me dire :
— Très remarquable, le livre de X... Je vous le recommande. Ils sont étonnants, ces jeunes ; ils sont très forts, plus forts que nous !...
Cette modestie, chez un homme illustre, était exquise et singulière. Elle ne se payait pas de mots : elle se doublait d'une sollicitude bienfaisante, agissante, qui poussait les débutants dans la voie du succès et abrégeait leurs épreuves. Un si parfait détachement est presque héroïque. S'oublier soi-même, se retourner lorsqu'on est parvenu au. bout de la route, ne point la barrer à ceux qui vous suivent, mais les encourager, les guider, s'intéresser à leur effort : voilà sans doute la plus pure des vertus et la plus douce, car elle contient en ellemême sa récompense. Faire des heureux, cela rend heureux. C'est la grâce de vieillir.
Pour ce qui est de son œuvre, inséparable de l'œuvre de Meilhac, il ne convient pas de porter sur elle un jugement improvisé. Elle est étonnamment riche, variée, et jusque dans ses parties les plus frivoles, profonde, imprégnée d'un certain accent dont leurs plus habiles disciples n'ont pu s'assimiler complètement le secret : cette philosophie qui élargit la pièce, prolonge les personnages, et les anime d'une vie générale supérieure aux caprices et aux engouements momentanés. Si quelque chose subsiste du théâtre d'hier, c'est en partie dans ce joli, fin et délicat répertoire que puisera l'avenir.
Les débuts de Francisque Sarcey (Souvenirs de Grenoble et d'Uriage).
Je vous écris d'Uriage... Cette station dauphinoise ne vous est pas inconnue. Mon prédécesseur Gustave Larroumet avait coutume d'y venir chaque année ; il a loué plus d'une fois la paix de ses ombrages et Ténergie bienfaisante de ses eaux. Mais d'autres souvenirs attachent le feuilletoniste du Temps à ce pays. Uriage, c'est Grenoble. Et c'est à Grenoble que Francisque Sarcey subit la crise qui l'arracha au métier de professeur pour le jeter, tout bouillant d'ardeur et de juvénile espérance, dans la presse. On n'a pas oublié les pages de ses Mémoires et les lettres intimes où cet épisode est retracé avec une si cordiale bonne grâce. Je n'ai pu résister au plaisir de les relire; j'ai suivi pas à pas, le livre en main, les lieux décrits par mon vieux maître ; j^ai retrouvé la maison qu'il habitait sous l'égide du père Blanchard, ex-grenadier de l'empereur; j'ai visité le lycée devenu maintenant le lycée de jeunes filles, et qui n'a point changé d'aspect, avec son portail de bois sculpté, sa cour carrée, son calendrier perpétuel peint en 1673 par
les soins des jésuites, anciens propriétaires de l'immeuble, et les doctes inscriptions gravées sur les murs, à demi effacées : Rhetorica^ Logica, Bumanilas^ Teftia^ Quarta, Quinta... Voici la salle, éclairée de hautes fenêtres à petits carreaux, dans laquelle Sarcey, professeur de seconde, enseignait les belles-lettres. Il me semblait le voir (la chaire, les bancs sont toujours aux mêmes places), entouré de ses élèves, pérorant, gesticulant, les égayant de ses saillies, riant de son rire sonore dans sa barbe noire, les yeux pétillants de malice; puis, le cours achevé, s'en allant bras dessus, bras dessousavec son collègue Philibert Soupe, professeur de rhétorique, à travers la ville...
Ces cités provinciales sont lentes à évoluer. Malgré les « embellissements » qui les transforment, malgré leurs « avenues Gambetta», leurs « boulevards Carnot », leurs a rues d'Alsace-Lorraine », malgré le timbre des tramways électriques et la sirène des automobiles qui les sillonnent, elles gardent des coins de solitude, de silence, de fraîcheur. On y découvre au fond de quelque ruelle, à proximité de la cathédrale, un vieux libraire, témoin loquace et attendri du passé. C'est là ma plus chère sollicitude. Mon premier soin, en débarquant dans une ville de province, est dé chercher le libraire, non pas le banal marchand de journaux et de cartes postales, mais le vrai libraire, amoureux de ses bouquins, capable d'en disserter, enfoui derrière leurs piles poudreuses, comme un escargot dans sa coquille. A Grenoble, j'allai tout droit chez Xavier Drevet, afin de me renseigner sur la littérature locale. Les Drevet sont libraires de père en (ils depuis plusieurs générations. Leur commerce fut fondé à la fin du dix-huitième siècle. Voilà près de cent ans qu'ils occupent, rue Lafayette, une boutique vénérable et inélégante, où l'on accède par trois degrés do j>ierre usés aux angles. Dès le loquet levé ^t le seuil franchi, l'odorat est affecté par cette senteur spéciale, pénétrante et fade, qu'exhalent la colle Iiumide, le cuir
des reliures, l'encre d'imprimerie, indéfinissable parfum^ suave au nez des bibliophiles. M. Xavier Drevet, émergeant d'une énorme pile de brochures, me souhaita avec beaucoup d'affabilité la bienvenue. Il n'a pas l'âge de Mathusalem, mais il possède à merveille l'histoire du Dauphiné; sa mère, Louise Drevet, en a recueilli les traditions, les contes et les légendes dans plus de vingt ouvrages agréables et faciles que couronna l'Académie française. L'excellent libraire est très fier de l'œuvre maternelle et de l'antiquité de sa maison; et quoiqu'il ne sorte guère de ses papiers, il n'ignore rien de ce qui se fait et se dit dans la société grenobloise. Sa conversation est très attachante. Tout en devisant, je m'étais hissé sur une échelle et feuilletais quelques tomes poussiéreux de Jean-Jacques, quand,soudain une liasse jaunie s'en échappa. C'étaient des numéros dépareillés de la Revue des Alpes de 1857... « — N'est-ce pas, demandai-je, à ce journal que collabora Sarcey lorsqu'il résidait ici? — Oui, certes, répondit M. Drevet; il y publia des articles qui révolutionnèrent la ville, des petits chefs-d'œuvre de drôlerie et de belle humeur, dont ie sel n'est pas encore évaporé... Relisez-les... Vous y trouverez un tableau fidèle de ce qu'était, il y ajuste cinquante ans, notre vie de province. » Ceci piqua ma curiosité... Malheureusement la collection de la revue était incomplète. Je me rendis à la bibliothèque publique pour en combler les lacunes. J'y réussis, et par la complaisance du conservateur adjoint, xM. Bérard, qui vida sous mes yeux tous ses cartons, je pus reconstituer la collaboration de Sarcey à cette obscure gazette. J'y pris un amusement extrême, et je voudrais vous le faire partager. J'espère que ce chapitre d'histoire littéraire ne vous laissera pas indifférents. 11 offre un double intérêt : fl évoque des mœurs disparues; il montre comment le futur « lundistè » du Temps apprit son métier de journaliste. Ce ne fut pas un long apprentissage. Le don y était, évidemment; Sarcey n'eut qu'à tremper sa plume dans l'encrier, et
tout de suite il apparut tel qu'il devait être plus tard : bonhomme, malicieux, caustique, doué de la faculté de créer autour de lui le mouvement, d'exciter les gens à la controverse. Grenoble sommeillait. Elle se réveilla sous les coups d'épingle de ce folliculaire improvisé. Il ne signait pas de son nom ; l'autorité universitaire ne l'eût point permis. Il usait de dix pseudonymes; il employait mille ruses pour dépister le contrôle de ses chefs. Mais son tour d'esprit, aisément reconnaissable, le trahissait. D'aigres semonces lui furent infligées. A la fin de son séjour, la ville lui devenait presque inhabitable. Cette hostilité fut une des causes déterminantes de son exode vers Paris et de son changement d'existence.
Rappelons-nous l'état d'âme du jeune professeur lorsqu'après un mélancolique exil à Rodez, il vient s'installer dans la capitale du Dauphiné. Consciencieux, laborieux^, il n'a que le souci de « faire une bonne classe » ; il est décidé à suivre la carrière qui lui assurera après trente ans de travail une retraite honorable et médiocre. C'est son dessein; du moins il le croit- Pourtant il observe de loin, sans jalousie, mais avec un léger soupir de regret, la brillante ascension de ses condisciples, les About, les Weiss, les Prévost-Paradol; il se sent agité par des ambitions confuses, par les sourds tressaillements de son tempérament combatif. About — la finesse même — a discerné ces inquiétudes et conseillé à son camarade de brocher une chronique qu'il a fait passer au Figaro. La seconde causerie de Satané Binet est accueillie, puis la troisième. Et brusquement les insertions s'arrêtent. Satané Binet a cessé de plaire. 11 se désole là-bas, au fond de sa province. Allons, le sort en est jeté! La gloire ne veut pas de lui. H mourra pédagogue. Et comme il est philosophe, il en prend gaillardement son parti. Il se résigne, il n'y pense plus. C'est alors que l'imprimeur Maisonville frai)pe, un matin, le 1'' janvier 1858, à la porte de sa chambrette. Il a fondé la Revue des Alpes, il a besoin d'un rédacteur actif et
désintéressé, et vient lui proposer cet emploi. Il néglige la question des émoluments. Peu importe à Sarcey. Sous la parole du tentateur, ses velléités ambitieuses se rallument. Le cheval de bataille est piqué de l'aiguillon. « Les Parisiens repoussent Satané Binet, songe-t-il. Eh bien, je serai journaliste en dépit d'eux I » Et tendant à Maisonville sa main largement ouverte :
— Tope! dit-il. Quand commençons-nous?
— Dimanche prochain.
— Affaire conclue !
Il demande seulement que le secret lui soit gardé, car il redoute la pusillanimité de son proviseur. Aussitôt il taille sa plume, comme Figaro, et cherche le sujet de son premier article. Un instinct mystérieux le conduit au théâtre. Et sous ce titre, les Entretiens de Boniface Carré, il narre, de façon bouffonne, les péripéties de sa soirée. Le théâtre est exigu, garni de sièges inhospitaliers. Sarcey, déjà corpulent, a beaucoup de peine à s'y faufiler, en compagnie de son ami Boniface :
« Tant que je n'eus à déranger que des hommes, rien ne fut plus facile. La personne devant qui j'arrivais se levait en pied ; nous nous rejetions tous deux en arrière, nous ouvrant comme une vaste paire de ciseaux dont nos têtes auraient formé les pointes, et je passais.
« .le parvins enfin au bord d'une énorme dame dont la robe se répandit sur les genoux de ses voisins comme une inondation de la Loire. 11 me prit une sueur froide. Comment doubler ce cap des Tempêtes ? J'insinuai adroitement ma jambe entre l'armature d'acier et la balustrade et la poussai avec des ménagements délicats et des « pardon ! » infinis ; tout d'un coup, elle fut lancée de côté comme par un ressort à échappen^ent, et je me trouvai, jambe de-ci, jambe de-là, à cheval sur une crinoline. Je pris haleine un instant.
« — Passez donc, monsieur ! me dit la dame.
« — Gela vous est fort aisé à dire. Mais il faut que l'architecte qui a bâti ce théâtre ait mal pris ses mesures,
OU quon ne lui aitpas donné un emplacement suffisant; car s'il eût pris ses mesures, il eût senti qu'outre un espace pour loger les jambes, il faut encore laisserquelques mètres pour la circulation.
« — Cela est fort probable, monsieur, mais passez I
« — Comment, probable ! madame, mais rien de plus certain. Car il est de nécessité géométrique et philosopliique que le contenant soit plus grand que le contenu. C'est un axiome. Car autrement, le contenu est mal à son aise. Car...
« — Passez, monsieur I Pour l'amour de Dieu, passez ! On nous regarde.
« Effectivement, toutes les* lorgnettes se braquaient sur nous, et j'entendais comme un sourd murmure : « Passera! passera pas I passerai passera pas! » Cette position de pont suspendu n'était plus tenable. J'appuyai mes deux mains sur la balustrade ; j'y arc-boutai solidement la partie de mon individu qui y faisait face, et recommandant ma jambe gauche à Dieu, je la tirai d'un mouvement rapide. Elle décrivit à hauteur de poitrineun périlleux demi-cercle et revint glorieusement tomber près de sa sœur. J'avais franchi le cap de Bonne-Espérance! Sauvé! sauvé! Merci, mon Dieu! Il s'éleva dans toute l'assemblée un applaudissement flatteur, qui me rafraîchit singulièrement, car j^étais en nage.
« Je ne vous dirai pas ce qu'on jouait. Tandis que les acteurs faisaient leur besogne, je pourpensais en moimême au grand sens de ces expressions proverbiales : « Prendre ses jambes à son cou », « n'avoir passes jambes dans sa poche ». Plût à Dieu que j'eusse pu y mettre les miennes ! Ah ! les jambes sont un meuble bien gênant au théâtre de Grenoble ! »
Cette petite philippique, signée « Jean », eut du succès. Le public s'en amusa. La municipalité la jugea de mauvais goût. Songez donc! le théâtre venait d'être reconstruit à grands frais. Et voilà qu'un gazetier anonyme avait l'impertinence de railler cette merveille!...
« Bien, murmura Sarcey, çaprend!... Continuons! » Et en bon journaliste, il redoubla. Ce futune guerre terrible, sauvage, une lutte d'apaches, sans trêve ni merci. «Jean » criblait d'épigrammes le théâtre, l'architecte, M. le maire, le directeur, les acteurs, les décors. Toujours escorté de son ami Boniface, avec la complicité d'une gentille ouvreuse nommée Laurette, il pénétrait dans la salle avec fracas. C'était au cœur de l'hiver; on y gelait... Un soir, Boniface s'évanouit. On le transporte au foyer.
« Vite ! s'écrie le médecin (un homéopathe), il faut combattre le froid par le froid. Qu'on aille chercher mon frigorifère !
« — Qu'est-ce cela? lui dis-je.
« — Une machine de mon invention, faite à l'instar de la bouteille de Leyde, et qui concentre le froid à fortes doses. Je prends une tragédie de Ponsard, jela découpe proprement en rondelles et la place au fond de ma bouteille : c'est la base du système. Je Tarrose de quelques airs d'Adam ou de Massé. Je prends ensuite les ouvrages de M. Bard, que j'ai achetés tout exprès.
« — Pardon! Quel est ce monsieur? Je ne connais, en fait de Bart, que le fameux Jean Bart, qui passe effectivement pour avoir assez mal parlé sa langue.
« — C'est la seule ressemblance qu'il y ait entre cet illustre marin et le chevalier Joseph Bard, poète, romancier, philologue, archéologue, nécrologue, statisticien, musicien, métaphysicien, auteur de trois cents ouvrages qu'a lus son imprimeur, et qui jouit d'une célébrité européenne dans Beaune et les lieux circonvoisins. »
L'archéologue et nécrologue Joseph Bard, violemment pris à partie, n'est pas homme à s'accommoder de ces attaques. Il répond dans le Graisivaudan à la Revue des Alpes. Jean riposte. Et ce n'est pas*assez de Jean. Croquefer monte à la rencontre. Croquefer est un6 autre incarnation de Sarcey, son incarnation lyrique. Croquefer broche des versiculets sur le mode ironique, inspirés des satires de Voltaire.
Un peu d'espace et de grand air Pour la Muse aux ailes divines !...
>'os poumons ne sont pas de fer :
Un peu d'espace et de grand air !
Vous nous fourrez tout un hiver Au fond d'une boite à sardines...
Elargissez vos trous à rats, Où l'on s'empile quatre à quatre 1 Nous avons tous jambes et bras ; Elargissez vos trous à rats !
Fureur du Graisivaudan, qui se fait l'avocat du théâtre persécuté. Vous savez à quel degré de violence arrivent ïes polémiques des petites feuilles de province. On perd toute mesure. On s'injurie.
Le Graisivaudan avait eu l'imprudence de publier, en tête de son numéro, une note ainsi conçue : « Toute personne qui ne déclarera point qu'elle ne veut pas s'abonner à notre journal y est abonnée de droit »... Jean et Croquefer ne manquent point de s'égayer d'une annonce si naïve. Le gérant de la gazette ennemie les menace d'un procès pour atteinte portée à son droit de propriété. « Je ne connais que deux sortes de propriété, répond Sarcey : la propriété d'agrément et la propriété de rapport. Or, le Grainvaudan ne saurait passer pour une propriété d'agrément puisque sa lecture n'est agréable à personne. Et comme il crie misère, j'en conclus que ce n'est pas une propriété de rapport. » Là-dessus, les hostilités reprennentdeplusbelle. La campagne s'élargiL Sarcey feint de recevoir la lettre d'un bourgeois riche et dévot qui lui expose ses scrupules, touchant les joies pernicieuses du spectacle :
« Vous l'avouez vous-même : notre salle est trèspetile et refuse tous les soirs plus de deux cents personnes : que d'occasions de scandale évitées ! Elle est fort étroite, tant mieux: c'est le plaisir qui fait naître de mauvaises f)ensées, et comment voulez-vous qu'on ait du plaisir quand on est si mal a son aise?. . . Elle n'a point de foyer :
FRANCISQUE SARGEY 463
combien d'entretiens frivoles, dangereux, mortels peutêtre, supprimés par cet heureux oubli de l'architecte ! Il me semble, en un mot, qu'elle a admirablement résolu ce dii'ticile problème de transformer une soirée de théâtre en un acte de pénitence, et de repousser tous ceux qu'elle attire.
« Je livre cette idée à vos réflexionsetvous conjure de cesser cette petite guerre que vous feriez très bien de poursuivre. »
Croquefer aussitôt de se frapper la poitrine et de confesser hypocritement ses torts :
« Je m'accuse d'avoir dit que le théâtre n'a point de façade ; il en a une, comme tous les monuments de Grenoble, et la charité ne permet point qu'on reprocheà un monument sa façade, ni sa bosse a Polichinelle.
« Je merepens d'avoir comparé le derrière du théâtre à un visage troué de petite vérole ; car cette comparaison est désobligeante pour les hommes grêlés, et notamment pour notre ami Veuillot, dont la mansuétude mérite des égards...
« Je suis au désespoir d'avoir révélé au public que les loges sont trop étroites; car il ne s'en était point encore aperçu, et toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.
u J'avoue avec une douleur mêlée de remords que je me suis plaint des stalles, qui sont trop petites pour les jambes ; je reconnais aujourd'hui que ce sont les jambes qui sont trop grandes pour les stalles.
« Je ne me pardonnerai jamais d'avoir assuré que dans les loges de gauche, il est impossible de rien voir ; car on n'en voit pas plus clair aujourd'hui et l'on en crie davantage.
« Je m'en veux d'avoir parlé de trous à rats ; car les rats se font eux-mêmes leurs trous, et seules font à leur taille ; on sent assez que ma comparaison n'était rien moins que juste.
« Je regrette d'avoir appris au public que la salle a un côté qui avance plus que l'autre ; car c'est là ce qui
constitue, comme on l'a fort bien dit, le galbe duihéàlre, et il serait très fâcheux que le théâtre perdît son galbe. Mlle de la Vallière avait infiniment de grâce à boiter. »
Le piquant, c'est que ce vieux théâtre, dénoncé par Sarceyà Tindignation publique, n'a pas été rebâti. Je l'ai visité hier, et l'ai trouvé conforme à sa description, branlant, moisi, décoré d'infâmes peintures mythologiques, ayant trois loges convenables, celles de M. le préfet, de M. le maire, de M. le général, et pour le reste des « trous à rats » plus délabrés qu'autrefois, puisqu'un demi-siècle de plus pèse sur lui. Et ceci prouve la faillite de la presse devant la force d'inertie, la seule force qu'elle ne puisse vaincre!...
L'imprimeur Maisonville était charmé du bruit fait autour de la Revue des Alpes. Cependant il rêvait de l'élever littérairement, d'y introduire des morceaux de haute envergure et d'une forme soignée. Il s'en ouvrit à son principal rédacteur : « Gest très bien de dauber sur le théâtre ; ce serait mieux d'apprécier ce qui s'y joue. Nous avons un brillant ténor, M. Puget, une cantatrice distinguée, Mlle Reynaud. Ils chantent demain la Dame blanche. Jugez-les. Et expliquez aux abonnés ce chefd'œuvre... » Sarcey lève les bras au ciel. Et il nous raconte cette scène, car il a déjà contracté l'habitude — qu'il gardera — de prendre le lecteur pour confident.
« — Je n'entends rien à la musique. J'ai essayé de dix instruments ; j'ai joué du violon, du bugle, du piano, du cornet à pistons et du cor de chasse. Sur aucun je n'ai dépassé : Ali l vous dirai-je, maman ! et encore je ne suis pas bien sûr qu'en le jouant je vous fisse grand plaisir.
« — Eh bien, me répondit mon imprimeur, jouez-nous du feuilleton ; c'est encore l'instrument que vous connaissez le mieux. Dites-nous tout ce que vous voudrez de iMiget, mais dites-nous quelque chose. Vous sentez que la Revue des Alpes serait déshonorée, aux yeux de l'univers et du Graisivaudan, si elle ne disait pas son
mot sur la Dame blanche et Haydée. Adieu, je compte sur vous.
« Et voilà comment je suis passécritique dans un art oiivous verrez, et de reste, que je ne suis point passé maître. »
L'ordre est formel. Il faut obéir. « Un bon soldat sait mourir et se taire sans murmurer. » Sarcey va donc écouter la Dame blanche dans l'intention de la disséquer. Il ne s'en tire pas mal du tout. Son compte rendu est plein de verve. Il discerne les causes de la popularité de î'opéra-comique de Boieldieu, il les analyse finement ; ce genre d'ouvrage avait ses sympathies, agréait à sa tournure d'esprit. On parle toujours bieiï de ce qu'on aime.
« — Non, non, mille fois non, ce n'est point un condottiere qui parle, c'est un officier français qui ciiante. Il faut qu'en l'écoutant, le bourgeois songe à la fière tournure qu'aura son aîné avec son uniforme serré à la taille, que sa femme se rappelle le charmant uniforme qui l'a fait danser au dernier bal, que le vieux militaire se remette en mémoire les filles de bonne volonté que son uniforme a séduites, que le calicot retrousse sa moustache et mette la main sur la poignée d'une épée absente, que tous enfin voient l'état militaire par ses côtés aimables et s'écrient tous ensemble aux premières notes de la ritournelle :
Ah! quel plaisir d'être soldat !
Ah ! quel plaisir d'être soldat !
« — Soit! mais j'espère que vous mettrez la ballade de \di Dame l)lanche dans la bouche d'un paysan qui y croie, et vous me passerez alors quelques accents plus neufs, plus convaincus, plus profonds. ♦
« — Pas du tout ! C'est notre officier qui l'écoute, et je vous répète que notre officier a lu Voltaire. Votre musique ne doit pas oublier qu'il est philosophe et se moque des revenants ; elle enchantera les bourgeois qui sont abonnés
de Feydeau et esprits forts. Je les connais ; quand vous leur chanterez :
La Dame blanche vous regarde,
ils seront ravis de n'en pas croire un mot et de se sentir supérieurs à ces faiblesses.
« — Je vous en supplie, accordez-moi au moins un petit orage au moment où Georges va chercher la Dame blanche.
« — Vous aurez votre orage, mais à une condition : tandis que la tempête frémira à petit bruit dans l'orchestre, notre héros exprimera par un chant vif, léger, insouciant, qu'il se rit de Feau qui tombe, et des morts qui reviennent. Le rideau baissera là-dessus, et le bourgeois ne sera pasexposé à l'horrible inconvénientd avoir, durant tout un entracte, le cœur serré d'inquiétude. S'il ne sait pas encore comment cela finira, il sait déjà que tout cela ne peut que bien finir. »
Le nommé Jean acquit, du jour au lendemain, à Grenoble, une grande renommée comme critique musical. Son étude sur Lucie mit le comble à sa réputation. Il y avait glissé un développement sur l'a musique et l'amour qui lui valut l'approbation unanime du beau sexe :
{( Si, parmi ceux qui me lisent, il en est qui ne me comprennent point, je les supplie, le jour où ils seront trahis par la femme qu'ils aiment, — ces jours-là ne sont pas si rares ! -^jo les supplie d'aller entendre Lucie ; s'ils ne sentent pas alors combien ce que je dis est vrai, de plus longues explications seraient inutiles ; un sens leur manque; ils ne in'entendrcfnt jamais.
« C'est que la poésie est précise et que son pouvoir est borné aux étroites limites des choses qu'elle exprime ; la musique est vague, et son pouvoir n'a pas de bornes, non plus que l'infini.
« Vous êtes-vous jamais assis sur un rocher, les yeux errants sur l'immensité de la mer? Ou plutôt — car cet exemple vous est plus familier — avez-vous jamais laissé,
du haut des montagnes qui entourent Grenoble, tomber vos regards sur Tune de nos belles vallées, non point à cette heure de midi où Timplacable lumière du soleil dessine tous les objets et en arrête les contours, mais à Tune de ces heures indécises où le soleil, à demi caché par quelque haut sommet, jette sur la vallée de larges îles d'ombre et semble la noyer tout entière de molles et blanches vapeurs ? N'éprouve-t-on pas une émotion délicieuse à sentir vaguement sourdre un flot de pensées, ou tendres, ou mélancoliques, ou joyeuses, qui se répandent en quelque sorte sur la face de ce magnifique paysage et la teignent de leurs couleurs? La musique donne des émotions du même ordre. »
Dès lors, la vocation du jeune professeur est fixée. Il ne quitte plus le théâtre; il y arrive devant que les chandelles soient allumées ; il en sort le dernier ; il s'y passionne ; il avale avec une égale voracité tout ce qui s'y joue : l'opéra, le drame, le vaudeville. Parfois des artistes à demi célèbres y viennent en représentations. Quel jour de fête pour le critique débutant ! Il esthétise à perte de vue ; il juge ex cathedra ; il s'efforce d'être juste, mais il se montre sévère. Une de ses premières victimes fut la petite Céline Montaland, dans tout l'éclat de sa beauté radieuse. L'aventure est exquise, et l'on me pardonnera de la citer tout au long. Jamais Sarcey n'écrivit une page plus colorée et plus vive.
« A peine le rideau était-il tombé sur un entr'acte, que toutes les lorgnettes, d'un mouvement unanime, comme si elles eussent manœuvré à la parade, se tournaient vers une loge des premières, occupée par trois inconnus.
«Vous sentez bien que si je vousparledinconnus, c'est uniquement pour obéir aux lois sévères du feuilleton, qui exigent qu'on pique la curiosité de son lecteur. 11 en était de ces trois inconnus comme de tous les secrets de petite ville. Tout le monde les connaissait parfaitement. Laurette y avait mis bon ordre. On n'avait pas fini de monter l'escalier, qu'elle vous prenait par le bras, vous
i(')8 LE THÉÂTRE
tirait à l'écart et vous disait tout bas à Foreille, avec une importance mystérieuse : « — Elle est là. — Qui, etle ? répondait-on. — Eh bien, cette demoiselle que le directeur a engagée, qui est si célèbre, mademoiselle... mademoiselle... — Mademoiselle Montaland? — Peutêtre bien, je ne me rappelle jamais les noms... » Et Ton se précipitait dans la salle, lorgnette en main. L'homme est naturellement curieux, et les provinciaux sont des hommes, quoi qu'on en puisse croire à Paris.
<( N'est-il pas vrai que c'est un charme de voir un jeune, frais et charmant visage, où éclate la santé? La Bruyère a dit quelque part que le plus merveilleux des spectacles est le visage de la femme qu'on aime ; cela est possible ; mais alors que le cœur même n'est point de la partie, il y a encore une inexprimable douceur à laisser errer ses regards autour d'un front où la beauté rayonne. On sent au fond de l'âme une sorte de reconnaissance pour la personne qui la possède; on la remercierait volontiers d'être belle...
. « ... J'ai bien envie de vous parler de ses yeux. Les yeux pour une actrice sont un accessoire de théâtre aussi indispensable que difficile à se procurer, quand on ne s'y est pas pris jeune. L'administration, qui en exige, ne se charge pas d'en fournir. Il ne suffit pas qu'ils soient beaux ; c'est quelque chose sans doute ; mais on en veut encore qui soient vifs, animés, qui parlent et qui écoutent, qui s'irritent et pardonnent, qui sourient et qui pleurent, .qui sachent souligner un mot, achever une phrasé, et mettre le public dans la conlidence d'une malice. Une salle est bien vite de complicité avec ces sortes d'yeux ; ils n'ont qu'à s'ouvrir et la voilà conquise. On a dit qu'il faut avoir de l'âme pour avoir des yeux. Quand on a des yeux comme Mlle Montaland, il est difficile qu'on ne joue pas avec âme.
« Je me rappelle que je vis ses débuts au Théâtreb'rançaisjdans (7a6ne//^;,]apièce académique etvertueuse (le M. Augier. Elle avait six ans et demi et jouait à ravir
FRANCISQUE SARCEY -i(»9
un petit bout derôle. Elle y était ravissante de mutinerie, et disait avec une admirable naïveté ce vers devenu fameux :
Pourquoi faire lit-elle après qu'elle sait lire ?
« C'était encore une toute petite enfant ; c'était déjà une actrice. Je ne me doutais guère que je la retrouverais à Grenoble ; j'étais sûr de la retrouver grande artiste.
« C'est une enfant de la balle, comme on disait autrefois, et les fées du théâtre l'ont douée à sa naissance. Elle naquit dans les coulisses, entre deux scènes de vaudeville, au bruit des applaudissements que son père arrachait au même instant au public. Ces applaudissements qui fêtèrent sa venue au monde ont été la musique de toute sa vie. Quand le père sortit de scène, on lui mit entre les bras une petite créature toute rouge, criant et pleurant du haut de sa tête. C'était Mlle Céline qui créait son premier rôle. II l'embrassa, en lui souhaitant qu'elle jouât tous les autres avec la même perfection. Ce souhait lui a porté bonheur. Elle a poussé sur ces planches qui l'avaient vue naître ; à l'âge où les enfants n'ont d'autre public que leur poupée, elle força le vrai public à connaître son nom ; elle apprit chez son père à ,fouer la comédie, comme un rossignol apprend à chanter au milieu des bois.
« 11 ne lui manque plus rien aujourd'hui. Ce n'est plus une petite merveille, une curiosité ; c'est mieux et plus : c'est une bonne et charmante actrice. »
Céline Montaland monte sur la scène ; et Sarcey s'aperçoit qu'il s'est abandonné à un enthousiasme irréfléchi, que la comédienne est artificielle, maniérée et ne justifie point les éloges qu'il lui a, par avance, décernés. Il retourne sa veste sans vergogne et lui allonge des coups de férule. Jean qui gronde succède à Jean qui rit. Céline en est désolée. Elle exige des explications, vous allez voir avec quelle gentillesse. Elle veut regarder en face le méchant critique.
a Mlle Montaland, le même soir, nous faisait ses adieux, et elle nous les a faits avec force révérences et toutes sortes d'aimables petites mines. Elle a dû emporter une idée fort avantageuse de nos jardins. Je souhaite sans oser l'espérer que le sien reste longtemps encore fleuri. Sa beauté qui a mûri trop vite au gaz ardent de la rampe est aujourd'hui la riche et luxuriante beauté d'une femme de vingt-cinq ans; son talent n'en a que douze. L'une avance et l'autre retarde sur son âge véritable, qui tient le juste milieu, comme j'ai pu m'en convaincre l'autre soir. Entre deux vaudevilles j'étais allé me promener au foyer du théâtre, sur le quai, pour y prendre le chaud, quand l'un des amateurs les plus éclairés et les plus affairés de notre scène vint à moi, et me prenant par le bras : « On veut vous parler, me dit-il, venez avez moi. »
« Ce mystérieux on est pour la curiosité humaine un appât irrésistible qui nous mènerait jusqu'au bout du monde. Je n'allai pas si loin. Mon conducteur se fit ouvrir une porte que je ne connaissais pas et je me trouvai au beau milieu du théâtre, en pleines coulisses. J'avoue qu'en général, si je fais tant que d'aller voir une pièce, j'aime mieux la regarder du parterre que des coulisses, par la même raison qui fait que j'aime mieux dîner dans la salle à manger qu'à la cuisine. Mais une fois ti'est pas coutume. J'étais tout occupé à considérer des détails qui m'étaient tout à fait nouveaux, et j'avais fort à faire de ne point marcher sur une forêt ou sur une chaumière, quand deux grands yeux noirs très mutins et très éveillés vinrent se planter résolument devant moi :
« — C est vous qui êtes M. Jean, le critique de la Revue des Alpes?
(c — Et votre admirateur, oui, mademoiselle.
a — J'ai une réclamation à vous adresser. Vous avez dit ou laissé entendre dans votre dernier article que j'avais dix-huit ans. Vous vous êtes trompé; je ne les ai pas encore et ne tiens pas à ce qu'on me les donne.
« — Je connais bien des femmes qui les accepteraient volontiers, si on pouvait les leur donner ou les leur rendre! Mais quel âge vous plaît-il d'avoir?
« — Comment cela?
tt — Dans le village où je suis né, toutes les pendules de l'endroit se règlent sur la grande horloge de l'église, qui obéit au sacristain, lequel est l'humble serviteur de M. le curé. Quand M. le curé demande à son sacristain : « Quelle heure est-il, Pierre? — L'heure que voudra M. le curé », répond le sacristain fidèle. Il est tout naturel qu'un sacristain soit aux ordres de son curé, et moi, je suis aux vôtres, mademoiselle; quel âge vous plaît-il d'avoir?
« — Il me plaît d'avoir mon âge, me dit-elle avec impatience.
« Et vive comme un oiseau, elle se mit à fouiller dans un petit portefeuille, et en tira un papier, qu'elle m'offrit avec le geste le plus gracieux du monde, droit sur le nez.
« Je ramassai le papier, je l'ouvris curieusement et je lus : « Le 10 août 1843 est née Mlle Géline-Marie-Caroline- Henriette Montaland », etc., le tout dûment signé, paraphé, légalisé. Il n'y avait rien à dire.
« — Eh bien, reprit-elle, vous le voyez, je n'ai pas quinze ans.
« Et cependant je pourpensais en moi-même comme en quinze ans les papiers deviennent jaunes et les jeunes filles deviennent roses. Celui que j'avais entre les mains était affreusement vieux, usé et déchiré; la jeune fille que j'avais sous les yeux n'était assurément rien moins que tout cela. Et voilà comme il mè fut prouvé que Mlle Céline-Marie-Henriette-Caroline Mqjitaland n'était pas de parchemin.
(( On fait assavoir aux habitants de Grenoble et à qui il appert que Mlle Montaland a dix-huit ans sous son bonnet et quinze ans dans sa poche. Qu'on se le dise! »
iM'est-ce pas délicieux? About, ayant lu cet article dans
4 ri LE THEATRE
la Revue des Alpes, en complimenta l'auteur. « Tu as plus de talent que nos feuilletonistes », lui écrivait-il. Sarcey, grisé par ces louanges, redouble d'entrain. Au jour de Tan, à Pâques, il court rejoindre son ami. Et soudain le petit journal grenoblois s'enrichit de deux nouveaux rédacteurs, M. Quilibet et M. Pané, qui lui envoient des correspondances parisiennes. Sarcey-Protée se multiplie. 11 parle de pièces, de livres et de ceux qui s'érigent en arbitres du goût.
« Les feuilletons se suivent et ne se ressemblent pas; la comédie est ballottée d'un bout à l'autre, ici élevée aux étoiles, là vilipendée, à moins qu'elle n'arrive àX..., le critique indifférent, qui la raconte en gros sans la juger, ou à Z..., le fantaisiste, qui à cette occasion nous dévoile les propos échangés entre le perroquet de sa portière et un académicien, auteur de tragédies célèbres.
« Et les jugements sur les personnes, comédiens et comédienneS; chanteurs, musiciens, romanciers, philosophes? Sont-ils assez contrastés, incohérents, multicolores? Je voua signale le critique musical comme une des variétés du genre les plus malaisées à débrouiller, si vous avez le malheur de vous mêler à leurs quinleuses théories de l'art, ne sachant ce que vous devez préférer, ou des opéras que faisait autrefois Rossini, ou du macaroni qu'il compose aujourd'hui. Qu'un livre nouveau tombe au milieu de cette bagarre : il recevra successivement le choc de la hargneuse phalange des politiques et des séides de la morale, de la cavalerie légère des fantaisistes. Il aura affaire aux griffes des critiques nerveux, aux remontrances des pédants, aux applaudissements parfois compromettants des optimistes, au coup de chapeau banal des indifférents.
« Et je dois dire que ces derniers sont les plus nombreux. Dans cet éparpillement du goût public, sur les ruines des écoles dispersées s'est élevée l'indulgence : «die règne aimable et sophistique; mais elle est une nniiv/.llf. r?n]sft de troubh^ pour celui (pii veul ronn;iitr(^
FRANCISQUE SARGEY 473
Paris. Il devine la réclame, comme le serpent sous les fleurs qu'on distribue si complaisamment. Hélas! que ferez-vous, candide lecteur qui voulez vous créer une opinion? »
Il ajoute, et ces lignes sont caractéristiques :
« On trouve tout à Paris, même la vérité vraie. Seulement il faut la chercher. Toujours il y a quelque barbier du roi Midas (ce barbier était un honnête homme ennemi du mensonge) pour confier à la terre indiscrète une parole sincère. On dit que paçfois dans les mers polaires il se rencontre un tiède courant, venu des pays chauds et qui s'est conservé pur à travers Timmensité. De même dans les flots de l'Océan parisien filtre toujours un courant de vérité qui se fait reconnaître à ses pures exhalaisons.
« Notre porte de salut est ouverte. Nous tâcherons de puiser avec notre humble gobelet dans ce petit ruisseau limpide. Nous essayerons de surprendre le secret du roi Midas, quand les roseaux le murmureront à voix basse.
« En un mot, nous serons tout simplement un homme sincère. »
C'est la profession de foi du critique, le programme auquel il restera plus tard inébranlablement attaché et qui lui vaudra l'autorité et l'estime... Rappelé en province par les exigences du devoir pédagogique, il emploie ses nuits à grifTonner des articles; il a dans les veines le virus journalistique ; il ne saurait désormais se passer décrire. Il inonde de sa copie la Revue des Alpes.., N'ayant plus à exterminer le Graisivaudan, — il l'a tué, — il polémique avec lui-même. Jean attaque Quihbet, qui malmène Croquefer, qui lui répond par la plume de M. Pané!... Et F. de Suttières met fin au combat par un « premier-Grenoble » magistral. Mais ses feux se tournent vers Paris, la terre promise, le seul champ de bataille digne de sa valeur. Il n'y tient plus. Il meurt d'impatience. Les influences d'About lui obtiennent un congé. 11 part. Et le voilà lancé sur la mer orageuse. Mais c'est
déjà un bon pilote, au bras ferme, habile à manier le gouvernail. Et il n'oublie pas l'humble gazette où il a appris, en somme, son triple métier de critique dramatique, de polémiste et de chroniqueur. Entre deux feuilletons de V Opinion nationale^ il dépêche à la Revue des Alpes quelques lettres hâtives; il s'excuse de n'en pas envoyer de plus copieuses.
« Mon cher imprimeur, vos reproches sont justes. Mais vous n'imaginez pas comme il est difficile d'avoir, en ce pays, une matinée qui ne doive rien à personne. Vous rappelez-vous la montre du Marseillais, qui abattait son heure en trente-cinq minutes? La vie à Paris se règle sur cette montre-là. On mange, on court, et on écrit en courant; le temps est dévoré.
« C'est à peine si, dans le tumulte de cette vie affairée, on a le loisir de songer à ses vieux amis. Je sens bien que c'est très mal et vous prie de me pardonner. »
En dépit de sa bonne volonté, les « Correspondances parisiennes » de Sarcey se font de plus en plus rares, puis cessent tout à fait. Et bientôt la petite feuille grenobloise, privée de son ténor, languit dans l'indifférence et s'éteint. Il eût fallu, pour la soutenir, un second Jean, assisté d'un Quilibet et d'un Croquefer. Elle chercha l'oiseau rare; il ne répondit point à l'appel. Les grands journalistes ne poussent pas sous les arbres comme des champignons.
Telle est l'histoire véridique des débuts de mon vieux maître. Il vous l'a contée lui-même, car je n'ai fait que le commenter et le citer. Et je suppose que vous ne vous plaindrez pas d'avoir retrouvé ici, pour une fois, sa prose drue et savoureuse. .