‹ Le théâtre et les moeursChapitre 10 sur 13 · LUDOVIC HALÉVY · texte numérisé non relu

LUDOVIC HALÉVY

J'allais vous entretenir de Ludovic Haiévy, ajouter un souvenir personnel aux hommages que sa mémoire a déjà reçus ici même... Le courrier m'apporte une page inattendue et touchante. C'est Mme Sarcey qui me l'envoie. Vous n'ignorez pas que la santé chancelante d'Halévy était, depuis longtemps, un sujet de perpétuelles alarmes. Il y a onze ans le bruit de son décès se répandit. Francisque Sarcey arrivait à Royan pour y goûter — en travaillant — les douceurs du repos.

« Je vois encore, me dit Mme Sarcey, ce cher ami descendant du train et s'écriant : « Allons vivement à la maison. 11 faut que je fasse delà copie. Je vais adresser au Temps l'article nécrologique d'Halévy. — Comment ! Ludovic Haiévy est mort? — Non, il est mourant ; il est sans doute mort à l'heure qu'il est. »

L'article non utilisé a été gardé pieusement; il revient de droit au journal pour lequel il fut écrit. Les lecteurs du Temps à qui nous l'offrons retrouverorft à cette place, en ce jour de deuil, la prose savoureuse et cordialement attendrie de mon bon maître :

« Permettez-moi de ne donner, selon mon habitude, au lendemain de la mort des hommes célèbres avec qui

j'ai été en relation, que des détails personnels, laissant à d'autres le soin d'écrire unebiographie exacte.

« Je ne me suis lié qu'assez tard avec Ludovic Halévy, qui était plus jeune que moi. Il avait déjà fait jouer nombre d'opérettes, lorsqu'en 1858, j'arrivai à Paris, et bien qu'il fût collaborateur d'Hector Crémieux, mon camarade de collège, bien qu'il fût grand ami d'About, avec qui j'étais intime, le hasard ne nous avait pas mis en rapport l'un avec l'autre. Halévy a toujours été discret et secret et ne se prodiguait point, et ce n'était pas chose commode, m.êmeàcetâgeoii le cœur se donne aisément dans une poignée de main, d'entrer dans son amitié. Avec sa barbe noire, son air sérieux, sa démarche composée, sa parole rare, il en imposait, et quoiqu'il eût beaucoup d'esprit et du meilleur, il n'était pas de ces causeurs pétillants qui aiment à se répandre.

« 11 portait la peine de sa réserve.

« Chose bizarre : la plupart des succès qu'il avait en collaboration remportés au théâtre profitaient à ses collaborateurs et laissèrent son nom inconnu du grand public. Il était de la Chanson- de Forlunio (un petit chefd'œuvre), du Po7it des soupirs, à' Orphée aux enfers, personne n'en savait rien. Tout le mérite de ces œuvres légères était reporté sur Crémieux et sur OU'enbach.

« 11 faut dire aussi qu'à cette époque Halévy avait des raisons particulières de ne point ébruiter ses goûts pour la littérature et pour le théâtre. 11 rêvait de se faire une position honorable dans l'administration. 11 avait séduit par son entente de l'art dramatique M. de Morny, avec qui il avait collaboré sous le manteau de la cheminée. Monsieur Choufleury restera chez lui est un des fruits de cette collaboration anonyme. C'est grâce à sa protection puissante que Ludovic Halévy avait été nommé chef de bureau au ministère de l'Algérie qu on venait de créer. Juste à ce moment-là, on allait mettre en répétition Orphée aux e^ifers, pièce à laquelle il n'attachait aucune importance.

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« — Je ne veux plus, dit-il à Hector Crémieux, m'occuper de ces bagatelles. Je me retire de la collaboration. Prends qui tu voudras pour te seconder. Je t'abandonne ma part de droits. Je renonce pour jamais au théâtre.

« — Je ne Fentends pasainsi, répondit Crémieux, nous te garderons un dixième.

« — Comme tu voudras, répondit Halévy en haussant les épaules.

« Et plus tard, en contant cette anecdote :

« — Ce dixième, ajoutait-il, m'a rapporté plus qu'une ferme en Beauce.

« Le ministère de l'Algérie ne tint pas ; Ludovic Halévy rentra sournoisement au théâtre. Il fit, par aventure, la connaissance de Meilhac, et cette association, qui devait être si féconde, commença par de jolis vaudevilles dont quelques-uns obtinrent des succès prodigieux : les Brebis dePanurge, la Clé de Métella, le Brésilien, d'autres encore, jusqu'au jour où tous deux, abordant Topérette, créèrent, en donnant la Belle Hélène, un nouveau genre. Retenons cette date ; elle a son importance dans nos annales : la Belle Hélène est de 1865.

« Mais il arriva à Halévy, pour cette collaboration nouvelle, ce qui lui était arrivé pour les autres. Son nom s'effaça, se perdit dans la gloire naissante de Meilhac. On n'affecta pas précisément de traiter Halévy comme une quantité négligeable. On donnait son nom, puisque l'affiche le portait. Mais toutes les fois qu'on avai\ à décerner une louange à l'œuvre, c'était le nom de Meilhac qui revenait sous la plume des journalistes et dans l'esprit du public.

« Ludovic Halévy était trop fier pour se plaindre. H en souffrait, ^

« H avait pour grand ami Prévost-Paradol, qui avait été«mon camarade d'école.

«Un jour, Paradol vint chez moi, la veille de je ne sais quelle première :

« — Ecoute, me dit-il. Tu fais, sans t'en douter, un

gros chagrin à Ludovic. Tq n'as pas l'air dans tes feuilletons de tenir compte de sa part de travail dans l'œuvre commune. Cette part est considérable. Je les vois travailler ensemble ; je puis te répondre qu'il lui est permis de revendiquer la moitié du succès.

« A cette époque-là, je me laissais malaisément persuader. Les choses qu'Halévy a écrites seul n'avaient point encore paru. J'étais très lié avec Meilhac, qui se laissait volontiers attribuer la part du lion. Je fis ce que désirait Paradol, sans grande conviction.

« C'est quelques mois plus tard que je revins franchement sur Fopinion préconçue. Le hasard fit qu'allant à une campagne assez éloignée, je rencontrai Halévy dans une voiture publique. Nous causâmes longtemps et de bonne amitié ; lui, morose, comme il était presque toujours ; moi, l'interrogeant et bavardant. 11 me séduisit. Il me parla théâtre avec tant de compétence, m'exposant des vues si originales, me citant des anecdotes si topiques, que j'en fusa la fois ébloui et charmé.

« Il m'expliqua très bien en quoi consistait sa part de collaboration. C'est Meilhac en effet qui tenait la plume ; mais Halévy était toujours là, modérant la fantaisie de son collaborateur et le rappelant à l'ordrç s'il s'écartait du sujet, lui suggérant des traits d'observation que l'autre enchâssait dans son dialogue. C'était lui encore qui mettait en scène et qui dressait les acteurs, besogne si importante et à laquelle Meilhac était peu propre.

a Ce fut après la Belle Hélène leur époque triomphante. Us donnèrent coup sur coup Barbe-Bleue^ la Vie jjarisienne, la Grande-Duchesse, la Périchole, les Brigands^ qui tournèrent toutes les têtes. La Grande- Duchesse surtout : rappelez-vous que les princes et les rois, qui venaient en tournée de visites à Paris pour l'Exposition universelle, faisaient retenir une loge aux Variétés avant même d'avoir rendu leurs devoirs au souverain.

« Froufrou vint ensuite, et mit le comble à la réputa-

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tion des deux auteurs. Froufrou^ où nous fut révélée Desclée ! Froufrou est de 1869.

« C'est après la guerre que Ludovic Halévy commença à dégager sa personnalité. 11 écrivait sous un pseudonyme, ABC, des études amusantes sur la vie théâtrale, qui avaient un grand retentissement dans la Vie parisienne. Elles étaient fort goûtées des Parisiens ; elles parurent en 1872 recueillies en volume sous le titre : Monsieur et madame Cardinal. Le succès fut immense, prodigieux. Halévy avait en se jouant créé deux types immortels, qui criaient de vérité, mais où il avait mêlé le plus heureusement du monde un grain de fantaisie.

« C'est alors qu'il y eut chez le public comme un regard en arrière.

« — Eh mais ! se dit-on ; Thomme qui a écrit ces études d'un réalisme si amusant est très capable d'avoir mis sa note dans les comédies de Meilhac.

« Ai-je besoin de rappeler que c'est dans le Temps qu'il publia ses impressions sur la guerre et sur la Commune qui lui fournirent la matière d'un volume charmant : V Invasion.

« Au théâtre, les chefs-d'œuvre succédaient aux chefsd'œuvre : Tricoche et Cacolet. le Réveillon, les Sonnettes, le Moi Candaule, Vi^té de la Saint-Martin, la Petite mar^ quise, V Ingénue^ la Veuve, la Boule, le Mari de la débutante, la Cigale, le Petit duc et toutes sortes de binettes dont Toto chez Tata est la meilleure. ^

« C'est vers 1884 que le public apprit avec chagrin que cette collaboration si heureuse jusque-là allait se rompre. 11 faut rendre cette justice aux deux amis : c'est qu'en se quittant, ni l'un ni l'autre ne fit claqaer la porte derrière soi. S'il y eut des raisons intimes a leur séparalion, personne n'en sut rien. La seule qtf Halévy m'ait donnée, c'est qu'il ne trouvait plus rien ; il voyait poindre chez le public de nouveaux goûts auxquels il se sentait incapable de satisfaire. Il préférait abandonner la partie.

« J'en ai soupçonné une autre. Halévy, qui avait toujours aimé la vie régulière, la considération que donnent dans le monde les positions ofticielles, rêvait d'entrer à FAcadémie, et il supposait qu'on lui opposerait, s'il restait sur la brèche, la crainte de quelque insuccès dans uur de ces genres peu académiques qu'il avait cultivés. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est qu'il écrivit VAhbé Constantin, un livre délicieux sans doute, mais qui venait à point pour lui concilier les suffrages de la noble Compagnie.

« Il y entra, et il sentit très vivement cet honneur ; il en fut très heureux. Je crois même qu'il avait l'ambition de succéder un jour à M. Doucet, l'aimable secrétaire perpétuel. Ce qui m'autorise à le penser, c'est qu'un jour, causant avec moi, il me dit d'un ton pénétré :

« — Il y a beaucoup à faire à l'Académie ; il me semble que je n'y serai pas inutile; j'y pourrai rendre quelques services.

« Pour un homme aussi discret, aussi fermé que l'était Halévy, c'était beaucoup dire. On sait que celte ambition ne fut pas réalisée.

« Il est vrai de reconnaître qu'il ne se mit pas sur les rangs, quand la place fut donnée à Boissier.

« Je lui en fis l'observation :

«• — On fait un très bon choix! me dit-il simplement.

« — Vous ne connaissez pas Halévy ! me dit un de ses amis à ce propos. 11 en mourait d'envie, mais il était trop réservé et trop fier pour s'exposer à un échec. Il eût fallu qu'on lui apportât la place sur un plat d'argent et qu'il pût se dire qu'on avait violé sa modestie.

« En ces derniers temps, il vivait très solitaire et je ne le voyais presque plus. Les dernières causeries que nous ayons eues ensemble, c'est à la commission qu'on ivait chargée de réformer l'enseignement du Conserva- '»ire. Sur cet enseignement, nous avions à peu près les mêmes idées, sauf qu'il n'aimait pas la tragédie et se méfiait de l'ancien répertoire.

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