ANICET BOURGEOIS ET F. DUGUÉ
s'affaiblissant. La culture générale se développe. Des pièces comme la Fille des Chiffonniers, répondent à une mentalité qui ne saurait plus être tout à fait celle de la nouvelle génération. Une formule moins surannée de théâtre populaire est à découvrir.
Mais que la question est difficile et complexe ! Les mots changent de signification à mesure que les idées évoluent. Au temps de la grande prospérité de TAmbigu, jusque vers le milieu du dernier siècle, le public qui se pressait dans les salles de spectacle se divisait en plusieurs catégories nettement tranchées. Il y avait les artistes et les lettrés des hautes classes ; il y avait la petite bourgeoisie, et enfin le peuple. Celui-ci n'était guère en état d'apprécier les œuvres élevées ou délicates ; il lui fallait un aliment plus grossier, ou les jovialités du vaudeville, ou les trucs ou les calembours de la féerie, ou les puériles fictions du mélodrame. Le mélodrame avait ses préférences. Il croyait y apercevoir sa propre image, embellie, transfigurée ; il y retrouvait ses préjugés, ses façons d'être et de sentir. Des personnages comme le Bamboche de la Fille des Chiffonniers le ravissaient.
Bamboche, c'est le brave garçon sans sou ni maille, poussé sur le pavé, intelligent, débrouillard, sensible et gai, capable d'héroïsme, respectueux de l'autorité et de la hiérarchie sociale. Bamboche aimerait mieux mourir que de s'approprier un bijou ou un portefeuille ramassés au bout de son crochet, il court les déposer chez le commissaire ; et il tremble à l'approche des sergents de ville qui symbolisent pour lui la justice, — puissance mystérieuse, redoutable aux pauvres gens. Lorsqu'il franchit le seuil des salons opulents du comte Dartès, il les contemple d'un regard timide, il n'ose marcher sur le tapis trop moelleux, s'asseoir sur les fauteuils et les canapés de soie. 11 sait l'abîme qui le sépare de ce luxe et la déférence due aux privilégiés de la naissance et de la fortune. 11 ne les envie point ; il n'a point d'amertume,
o'I LE THEATRE
il se résigne à Thumilité de son sort. Or, peut-être Bamboche existait-il encore en 1861. Il n'est plus. Ce type ne correspond plus à la réalité. Bamboche, pénétrant aujourd'hui chez le comte et la comtesse Dartès, y apporterait des dispositions très différentes, moins résignées aux inégalités sociales. Bamboche lirait le§ journaux, s'occuperait de politique, suivrait les réunions publiques, de son quartier, il aurait la tête pleine de discours — et il en ferait, car il a la langue bien pendue. Joignez que le Bamboche d'aujourd'hui possède une foule de notions qui lui étaient étrangères ; et quoique la plupart soient assez mal digérées, elles ne laissent pas de lui ouvrir l'esprit. Sa raison s'est éveillée, et dans quelque mesure, son sens critique. Et de même qu'il n'admet plus les miracles de la religion, il répugne à accepter certaines combinaisons d'événements par trop invraisemblables et fantastiques. Le nouveau drame populaire, si l'on en trouvait la formule, devrait tenir compte de ces changements profonds.
Mais à le bien considérer, ce mot de « drame populaire » n'est plus guère qu'un mot vide. Les différences d'instruction, d'éducation, de tenue qui départageaient les diverses catégories de spectateurs tendent à s'effacer. Ces cloisons étanches sont renversées. Rien ne ressemble plus à un bourgeois qu'un ouvrier lorsqu'il a quitté sa blouse de travail ; et sur beaucoup de points maintenant leurs opinions se confondent. Le peuple, c'est vous, c'est moi, c'est tous. 11 n'y a donc plus lieu d'écrire des ouvrages spéciaux à son usage, comme le bon Perrault composait des contes de fées pour les enfants. Le « drame populaire », avec l'acception étroite que l'on attachait à ce terme, est chose abolie. Le drame popuhiire tel qu'on le peut concevoir à l'heure actuelle, ce serait une forme do théâtre humaine et large, évoquant, dans leur couleur héroïque et légendaire, les grandes scènes de l'hisloire et aussi les tableaux de la vie moderne fortement peinte. Ce pourrait être un mé-