LÉOPOLD KAMPF
extase, veut se joindre à ses frères, voler à leur secours. Annia se suspend à lui, l'étreint, lui donne ses lèvres... Elle lui appartient...
Cependant l'heure fatale va sonner. C'est ce soir même que Yassili lancera l'engin terrible, et vraisemblablement se tuera lui-même en massacrant le gouverneur de la ville. Le plan est arrêté, le lieu désigné. Lorsque le gouverneur sortira du théâtre, Yassili, caché parmi le peuple, agira .. Avant de consommer son suicide, il ne peut se tenir d'aller dire un suprême adieu à sa chère Annia. D ailleurs n'a-t-elle pas aussi une âme grande et forte, une âme d'héroïne et de martyre? Elle loge chez sa tante, en face de l'endroit où l'attentat se doit perpétrer. Il la supplie de l'aider à remplir tout son devoir, de l'assister à la minute décisive, en approchant un flambeau de la croisée. 11 regardera la lueur, il songera à l'aimée, il mourra sans faiblesse. Et Annia, exaltée, transfigurée par l'immensité du sacrifice, y consent. Yassili s'est éloigné. Le visage décomposé, les doigts tremblants, elle allume le flambeau, s'avance vers la fenêtre... Et je vous assure qu'un silence funèbre planait sur la salle et que toutes les poitrines étaient serrées...
Tout à coup une formidable explosion déchire les airs. Annia se dresse, égarée, riant d'un rire affreux, les yeux dilatés par l'angoisse et la folie. Et de sa bouche crispée, sort un cri rauque, inhumain, cri de douleur, cri d'espoir. En avant! En avant! En avant! Mlle Yéra Sergines l'a poussé avec une flamme indescriptible; elle était superbe d'attitude, d'expression; elle frémissait de la tête aux pieds; il semblait que les plaintes de ^out un peuple jaillissent de sa gorge; elle apparaissait comme la statue symbolique de l'amante douloureuse, et comme l'ardente prêtresse de la religion nouvelle. Aussi quel triomphe ! On ne se lassait pas d'applaudir. On trépignait. Et je sais qu'il faut attribuer une part de cet enthousiasme à la tension de nos nerfs. Pourtant dans l'émotion très vive que nous ressentions, il entrait des éléments plus réfléchis et
plus nobles. Le Grand Soir est une tragédie, d'inspiration et de dessin classiques. Elle repose sur l'immolation du bonheur au devoir. Et que la qualité de ce devoir soit contestable, que l'on approuve ou que l'on condamne l'assassinat politique comme moyen, que l'on flétrisse ou que l'on absolve et que l'on exalte les meurtriers, ce sont questions étrangères au théâtre. Nous envisageons les personnages de M. Kampf sous l'aspect où il lui plaît de les montrer. Le talent du dramaturge est précisément de nous amener à son point de vue, de nous forcer à épouser sa thèse. Il y réussit. Annia et Vassili sont intéressants. Nous compatissons aux catastrophes qui les accablent, nous les voudrions heureux... L'œuvre est poignante... Et puis un grand souffle de pitié la traverse et l'élève; on sent qu'elle ne fut pas écrite de sang-froid, mais sous l'aiguillon d'indignations et d'aspirations généreuses. Et toutes ces choses assemblées font qu'elle ne saurait nous laisser indiflérents.
Palais-Royal : La Cagnotte.
J'ai eu la curiosité d'aller revoir la Cagnotte... Une ou deux fois par an, à l'occasion des vacances du l""" janvier ou de Pâques, cette œuvre célèbre reparaît sur les planches du Palais-Royal, qu'elle illustra naguère. De même, jusqu'à ces derniers temps, on reprenait aux Variétés le Chapeau de paille d'Italie... C'est une tradition, une sorte d'hommage rendu par le présent au passé. Ainsi dans de certaines familles, exhibe-t-on aux jours de fête les bijoux de l'aïeule. Ils sont de forme antique, très démodée. Mais ils évoquent tant de souvenirs ! Leur grâce désuète n'est pas sans charmes. La Cagnotte, c'est Labiche. Et Labiche fut l'idole de plusieurs générations.
A propos de Monsieur Perrichon, j'ai essayé d'analyser le cas singulier de ce dramaturge, considéré d'abord comme un amuseur sans prétentions, puis brusquement proclamé grand écrivain comique, et mis au rang des dieux par le consentement. universel. On osa le comparer à Molière! Au lendemain delà guerre de 1870, les Fran-
çais, abreuvés d'amertume et de tristesse, avaient besoin d'une diversion. Labiche la leur offrit : sa belle humeur, sa jovialité d'homme gras et bien portant arrivaient à point pour les consoler de leurs misères. Ils réapprirent à rire avec lui, et lui vouèrent une telle reconnaissance de ce bienfait qu'elle les aveugla sur son mérite. L'excellent Labiche fut honoré, loué, adulé à un point qu'il en était lui-même stupéfait et un peu gêné, (Car ce paysan « solognot » avait du sens et ne se laissait point griser par les fumées de la gloire.) Il murmurait en souriant : « Je vous assure que vous m'admirez trop. » Cette aimable modestie redoublait l'enthousiasme des thuriféraires : « Comme il est simple ! Il a toutes les vertus ! » Une chaude préface d'Emile Augier recommanda au public les dix volumes de son théâtre. L'Académie — et elle eut raison — l'accueillit. Il régnait à la fois sur toutes les scènes ; il était la providence des directeurs en détresse, qu'une reprise opportune d'un de ses deux cents vaudevilles tirait toujours d'embarras. Et certes je serais mal venu de m'élever contre un excès d'engouement que j'ai partagé. Oui, je fus, comme tout le monde, un dévot de Labiche : je lui attribuais de la philosophie, de la profondeur ; je croyais fermement à la durée de son œuvre. . . Maintenant que cette œuvre s'éloigne, que nous la pouvons considérer de haut et en disserter avec sang- Iroid, nous sommes bien obligés de convenir que la valeur en est assez mince, et que Labiche n'est à la vérité qu'un bon, qu'un très bon auteur du second rang. Je ne suppose pas que l'avenir lui accorde une place de beaucoup supérieure à celle qu'occupent les Dancourt, les Colin d'Harleville, les Picard, les Bayard, les Barrière. Il aura exercé moins d'influence que Scribe. Un nom populaire : voilà ce qui restera de lui. Peut-être vivra-t-il plus longtemps par ses courts vaudevilles (le Misanthrope et V Aucorrjnat^V A/fairr. de la rue de Lourcine, la Grammaire) que par ses soi-disant grandes pièces qui ne sont que des vaudevilles délayés. J'en eus le senti-
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ment en écoutant Perrichon,.. L'audition de la Cagnotte le confirme.
C'est une innocente et toute petite chose...
(La salle du Palais-Royal était comble ; il me fut difficile d'y trouver place ; elle contenait quantité de vieux messieurs et de collégiens, ceux-ci conduits par ceux-là, les graods-pères éprouvant une joie naïve et bien naturelle à montrer à ces enfants le « chef-d'œuvre » qui avait si fort récréé leur jeunesse... Et je saisissais dans les couloirs, durant Tentr'acte, les efl'usions d'un ravissement rétrospectif : « Ah 1 si vous aviez vu Geoffroy, et Lhéritier, et Lassouche, et Brasseur ! »)
Le premier acte, comme vous savez, se déroule à la Ferté-sous-Jouarre. En 1864, les critiques (à commencer par Sarcey) s'extasièrent sur l'exactitude de ce tableau provincial. Je reconnais qu il est assez savoureux, brossé dans la manière rétrécie et tatillonne de Paul de Kock. Le rentier Chambourcy, le pharmacien Cordembois, le fermier CoUadan et Mlle Léonida, sœur de Chambourcy, une demoiselle obèse et brûlée des feux de l'amour, sont assis autour d'une table de bouillotte... Pour empêcher la partie de traîner en longueur, divers incidents sont imaginés. La lampe charbonne et file. Chambourcy ùte le globe et le confie à Cordembois qui le place sur son ventre (deux melons l'un sur l'autre), puis il remet le verre brûlant à Colladan qui l'enveloppe de son mouchoir de cotonnade. Par deux fois ce jeu se reproduit et soulève plus d'hilarité à la seconde fois qu'à la première (c'est l'ordinaire résultat de la répétition des effets comiques). Colladan reçoit une lettre de^on fils, élève de l'école deGrignon ; la lecture de ce billet est émaillée d'énormes plaisanteries.
— J'ai eu de l'avancement, écrit Sylvain Colladan ; on m'a mis à l'étable.
— A l'étable, interrompt Chambourcy, ce sont des détails de famille.
Chambourcy exprime en termes solennels des pensées
générales ayant le caractère du lieu commun. Il appartient à la vaste galerie des bourgeois ridicules de Labiche qui, tous, sans exception, qu'ils se nomment Perrichon, Legrainard, Lépinois, Letrinquier, Gatinais, sont des succédanés de M. Joseph Prudhomme. Labiche, de ce chef, n'a presque rien inventé... Il développe seulement les traits du modèle et n'enrichit que de quelques nuances le type d'Henri Monnier. Il lui conserve sa sottise emphatique, son pharisaïsme, son respect de la morale établie et du préjugé, son avarice, sa secrète lâcheté que dissimulent des phrases sonores, enfin, — et surtout — son égoïsme. Ce vice, Labiche le poursuit sans relâche ; il s'acharne (et ceci lui fait honneur) à le bafouer. Chambourcy propose d'aller dépenser à Paris le montant de la cagnotte. Et pourquoi ? Parce qu'il a une dent gâtée et que l'on ne trouve pas de dentiste à la Ferté-sous-Jouarre et que le prix de la consultation et du voyage sera prélevé sur le fonds commun. D'ailleurs ces calculs mesquins, ces préoccupations personnelles, nul des autres personnages n'en est exempt. Ils ne songent qu'à leurs petites affaires. L'intlammable Léonida ira rejoindre à Paris l'épouseur hypothétique qu'elle a sollicité par la voie des annonces : Cordembois a besoin d'une ceinture hygiénique, Colladan d'une pioche. La cagnotte pourvoira à ces emplettes. Et tels sont les originaux dessinés par Labiche.
Le plus piquant est qu'il avait pour spectateurs et pour admirateurs ceux-là mêmes qu'il caricaturait, les membres de cette bourgeoisie moyenne dont il raillait les travers. Elle ne lui en gardait point rancune. Elle lui en savait gré. Chacun apercevait un voisin, un ami, mais ne se reconnaissait point, dans le fantoche qui s'agitait sur les planches. Et puis on ressent un certain plaisir à se voir censurer sans amertume. Et l'amertume n'existe point chez Labiche. 11 déploie une verve bon enfant, dans laquelle s'enveloppent les malices d'un observateur narquois. Si les dessous en sont parfois assc^z fins, la forme.
avoiions-le, en est très grosse. Les facéties qu'échangent les personnages de la Cagnotte sont de taille à renverser des maisons, et leurs gestes à Favenant. Notre auteur n'est pas difficile. Il ramasse tout ce qui lui tombe sous la main... Colladan s'assied sur le travail au crochet de Léonida et se frotte le derrière en poussant des cris de douleur. Bénigne et légendaire plaisanterie ! Ce Colladan est la figure la plus neuve de Touvrage, jaillie de la -même veine que les « bons villageois », de Victorien Sardou. Avaricieux, sournois, il glisse des boutons, au lieu de sous, dans la tirelire ; il vous a des recettes étonnantes contre les rages de dents : « Vous prenez une taupe vivante, une jeune taupe de quatre à cinq mois... » ; son plaisir est de tâter les mollets de la femme colosse à la foire de Crécy; une stupidité matoise rit dans ses yeux ; quand il parle, c'est la bêtise qui sort de sa bouche fendue jusqu'aux oreilles.
Au reste, la Bêtise Humaine est l'inspiratrice de Labiche : il en fait le tour, la retourne sous toutes ses faces, la décrit minutieusement. Bêtise villageoise, bêtise bourgeoise, bêtise vaniteuse et sentimentale... Léonida possédée de Vénus et courant les agences matrimoniales, est bête; Blanche, la fille de Ghambourcy, est bête, mais moins encore que son fiancé le jeune notaire Félix Henaudier (les femmes comptent peu dans le répertoire de Labiche ; il ne se flattait point de les connaître et ne se servait d'elles que comme de ressorts nécessaires à l'intrigue). Bêtes encore, le percepteur Beaucantin, et Cordembois, et Ghambourcy ; ils ont même façon de l'être, la façon solennelle et grandiloquente. Ghambourcy a l'air de pérorer au sein d'un comice ; il se ifve, il s'assied avec gravité, il dirige la discussion, il préside ; son langage pompeux ne se compose que de clichés, rangés bout à bout : « Je me suis permis, si j'ose m'exprimer ainsi, d'élargir les bases de votre projet... Notre horizon s'agrandit... Nous pouvons donner une fête digne de nous et qui marque dans les fastes de la Ferté-sous-
Jouarre »... L'emphase de ces discours s'appliquant à de minuscules objets éveille le rire. C'est le procédé, au reste assez facile, dont use Henri Monnier dans ses dialogues. Mais Labiche, qui est homme de théâtre, le met en action. Rien de plus réjouissant que le cérémonial du dépouillement de la cagnotte. Ghambourcy tient la verte tirelire majestueusement comme il porterait une urne électorale ; il la brise ; la monnaie s'éparpille sur le tapis; les personnages fredonnent en chœur ce couplet que l'on retranche aujourd'hui, et c'est bien fâcheux :
Puisque déjà l'heure s'avance, Ne perdons pas un seul moment.
Il faut aller dans le silence Procéder au dépouillement.
On scrute, on pointe ; on arrive au total de ■491 fr. 20 centimes et 18 boutons ; et l'on étudie le meilleur emploi de cette somme fabuleuse. Beaucantin propose la fondation d'un prix de vertu.. « Une rosière! s'écrie Cordembois. Je préfère une dinde truffée ! » Il faut aller aux voix. Le vote s'exécute dans les formes rituelles; le résultat en est pompeusement proclamé. Nombre de votants : cinq; majorité absolue : trois... Une rosière, une dinde, trois Paris... Le voyage à Paris est décidé. Quel voyage! Nos gens s'y préparent comme s'il s'agissait d'une expédition au pôle Nord. Eh quoi ! en 18G4, Paris était-il si loin de la Ferté-sous-Jouarre? On a la sensation d'écouter quelque Petite Ville d'un émule de Picard, contemporaine des coucous et des diligences. Et ce dernier couplet (une perle !) ajoute à l'illusion :
(Juelle existence fortunée l D'un prince nous allons, demain, l'ouvoir, pendant une journée, A Paris, mener tous le Iraiii.
Ce début d'' l;i ^ ■''//•';' r-t .hhhk ^,,,1.. ^,im,. l>niil-
fonne qui en atténue Textrême puérilité. La verve de Labiche ne réussit pas à pallier la pauvreté des actes suivants. Il dépasse les bornes non point de l'invraisemblance (on en trouve d'aussi fortes dans les vaudevilles de Feydeau et d'Hennequin), mais de la naïveté, — disons le mot : de la platitude. Songez que tout un acte, le second, repose exclusivement sur les coq-à-l'âne que suggèrent à Gordembois, Chambourcy et Colladan le déchiftrage d'une carte de restaurant et la question de savoir si l'on mangera le tournedos à la Plénipotentiaire, le coup de vent à la Radetski ou le froufrou à la Pompadour ; et que le troisième se compose d'une scène unique : l'interrogatoire des indigènes de la Ferté-sous- Jouarre par M. Béchut, secrétaire de M. le commissaire... Tout cela, c'est du guignol, de la parade de tréteaux, de la farce dénuée d'invention et de génie. Le quatrième acte, qui se passe chez l'agent matrimonial Cocarel, a peut-être un peu moins de niaiserie; le cinquième est nul : il n'existe pas, et Je plus souvent dans les représentations ordinaires en province, où la pièce est jouée couramment, on le supprime.
En résumé, la Cagnotte est un médiocre ouvrage. D'où vient sa prodigieuse fortune, sa renommée, d'où vient que nos pères et nos grands-pères (qui n étaient point des sots) s'en divertissaient et que son titre seul allumait dans leurs yeux un pétillement de joie ? Ils étaient aussi sincères à le trouver excellent que nous à ne le plus goûter. Quelle peut être la cause d'un si profond changement d'opinion? Les œuvres littéraires sont exposées à ces injures comme les visages ; elles vieillissent ; leurs roses se fanent, leurs rides se creusent ; chaque génération nouvelle possède sa manière de juger et de sentir. Vers la fm de l'Empire, la « gaieté bourgeoise )>, qui avait eu son apogée sous le règne de Louis-Philippe, était encore en crédit. Labiche l'incarnait, ainsi que le chroniqueur Eugène Chavette. Or, la Cagnotte Qn est im-
prégnée. Joignez que ce vaudeville éveillait alors une impression de nouveauté qu'il ne nous donne plus, un millier de pièces ayant été bâties d'après sa formule. C'est tout ensemble sa gloire et sa faiblesse d'avoir eu une trop abondante postérité. Les fausses « Cagnottes » qui furent jouées depuis quarante ans nous gâtent la véritable; celle-ci paraît, en comparaison, fade, indigente, simplette... Considérez encore (je continue de rechercher les raisons de son succès) qu'elle était inoffensive, d'une irréprochable moralité, propre à être vue en famille et qu'elle n inquiétait point des pudeurs plus promptes qu'aujourd'hui à s'effaroucher. La mère sans danger y conduisait sa fille. Et ceci explique la réputation de bon aloi dont elle jouit auprès des Français de la classe bien pensante... « Labiche, disaient-ils, n'outrage point les mœurs ; sa gaieté est honnête, son rire est sain. »
Enfin, je pense que la Cagnotte, et la plupart des pièces représentées à l'ancien Palais-Royal tiraient leur prestige bien moins de la valeur littéraire ou dramatique qui était en elles que du talent de leurs interprètes. Les merveilleux acteurs de ce théâtre y infusaient leur personnalité, leur originalité, leur vie. Les pâles silhouettes de Chambourcy, de Cordembois, de Colladan prenaient, grâce à eux, un relief extraordinaire. Ce qu'on acclamait, ce qu'on saluait de furieux éclats de rire, ce n'était point le fermier champenois, le pharmacien de canton, le. rentier prudhommesque, c'étaient le naturel grandiose de Geoffroy, le gâtisme épique de Lhéritier, l'inénarrable turbulence de Brasseur. L'auteur fournissait le maigre canevas, auquel ces illustres comédiens accrochaient d'étincelantes et folles broderies. Et voilà par où les o'uvres fortes se distinguent des petites œuvres. Molière sepeutàlarigueur accommoder d'une interprétation passable. On souffre de le voir écorcher, mais quelque chose en subsiste; il vaut par lui-même. Les vaudevilles de Labiche, mal défendus, s'écroulent. Ce n'est plus qu'un tas de cendres.
Je m'en suis rendu nettement compte jeudi. Toute la sympathie du public allait au rôle de Colladan ; entendez-moi bien : non pas au rôle, à l'acteur, à M. Charles Lamy. Le rôle, on ne s'en souciait guère. Ce villageois épais, balourd, coulé dans un moule banal, nous eût laissés mornes. Mais M. Charles Lamy est charmant. Il a des trouvailles d'intonations, une étonnante mobilité de physionomie, le don du grotesque tempéré par une observation juste et fine. Il galvanisait son personnage. C'est lui qui nous égayait et que nous applaudissions... M. Hurteau a gardé les traditions, un peu atténuées, des temps héroïques. Il ressemble à feu Milher. C'est un Cordembois sortable. Mme Guitty ne manque point de verve, sous les traits de Léonida. Les autres interprètes font figure d'écoliers. Et Chambourcy, et Sylvain, et Cocarel, et Béchut, n'étant plus soutenus que par les seules grâces de l'auteur, ont été ramenés à ce qu'ils sont en réalité : de pauvres petits pantins d'étoupe, inconsistants et frêles...
La véritable Cagnotte se maintien dra-t-elle encore, ne fut-ce que d'une manière intermittente, sur l'affiche? Je crois que ses jours sont comptés. Elle a droit au repos après une carrière si laborieuse. Mais n'ayez crainte. Nous aurons d'autres Cagnottes... Le Français, né Gaulois, chérit le vaudeville. Et il se réhabilite à s.es propres yeux en adorant les pièces en vers. De ce goût si honorable, Sarah Bernhardt a les preuves. Les poètes ramènent la fortune dans son théâtre, Catulle Mendès avec sa Sainte Thérèse, Zamacoïs avec ses Bouffons^ Jean Richepin et Henri Cain avec leur gracieuse Belle au Bols dormant.., •
Théâtre de l'Action-Française : La Princesse de C lèves, comédie en trois actes (d'après le roman de Mme de La Fayette).
La prédilection de M. Jules Lemaître pour le génie de Racine explique son goût pour la Princesse de Clèves (car si ce petit chef-d'œuvre est cornélien quant au fond des sentiments, l'analyse et l'expression en sont toutes raciniennes); l'admiration qu'il en avait lui donna l'envie de le porter sur la scène. C'était un travail délicat; il l'accomplit, voilà déjà plusieurs années; peut-être rêvaitil de voir Julia Bartet, notre incomparable Bérénice, incarner l'héroïne de Mme de La Fayette ; cette attente fut déçue; la pièce demeura dans ses tiroirs ; le théâtre de l'Action-Française l'en a tirée et vient de nous l'offrir. Nous l'avons écoutée avec infiniment de pi?té littéraire et de respect. Elle a paru un peu languissante. Ses grâces touchent l'esprit plutôt que le cœur; elle émeut moins qu'elle ne charme ; cela tient à la lenteur par trop enveloppée des événements, à l'insuffisance de certaines préparations nécessaires. Là où le romancier développe, le dramaturge résume et concentre. Il en résulte quelque
obscurité. L'adaptateur se trouve gêné par l'excès même de ses scrupules envers l'original. Il le suit pas à pas ; il n'ose presque rien y ajouter de son cru; pourtant il est contraint de faire des coupures dans ce texte ; et l'ingéniosité qu'il y déploie ne supplée pas toujours à ce qu'il lui faut en retrancher.
Ainsi, les premières pages du livre sont employées à peindre le caractère de la jeune princesse; elles montrent l'éclosion de son âme ingénue, parmi les corruptions de la cour. Le tableau est net, coloré et d'une fermeté remarquable; il évoque, comme nous dirions aujourd'hui, r « atmosphère » du temps. En cette cour de Henri II régnent l'ambition, la galanterie et la mode des « sports ». « Comme le roi réussissait dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses grandes occupations. » Ce ne sont qu'assauts d'armes, parties de chasse et de paume, courses de bagues et semblables divertissements. Il y a deux reines : celle qui en possède le titre et la véritable, l'impérieuse Diane, duchesse de Valentinois; elles se haïssent et se sourient ; et la politique des courtisans est de ménager l'une et l'autre. « Personne n'était tranquille, ni indifférent. On songeait à s'élever, à plaire, à servir ou à nuire ; on ne connaissait ni l'ennui ni l'oisiveté ; et l'on était toujours occupé des plaisirs ou des intrigues. » Il y a une troisième reine, celle-là très sympathique, Marie Stuart, l'épouse du dauphin, et qu'on appelait familièrement la « reine-dauphine ». Autour des trois reines conspirent, s'agitent et papillonnent de puissants ou de brillants seigneurs : le duc de Guise, son frère le cardinal, le duc de Nevers et ses fils, le prince de Clèves et le vidame de Chartres; le maréchal de Saint-André, le connétable de Montmorency et le plus séduisant de ces gentilshommes : le duc de Nemours, qui n'a qu'à abaisser son regard sur une femme pour allumer en elle le désir de ses faveurs.
C'est dans ce milieu que s'épanouit un lis, Mile de Chartres. Elle est timide : dès qu'on lui adresse la parole.
cela Tempfit de confusion; mais si elle est pure, elle n'est point sotte: les soins éclairés d'une excellente mère l'ont instruite des choses du monde. « Le plupart des mères (fait observer Mme de La Fayette) s'imaginent qu'il sufiit de ne parler jamais de galant commerce devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leurs infidélités, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une femme honnête, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ; mais elle lui faisait voir aussi qu'elle ne pouvait conserver cette vertu que par une extrême défiance de soi-même et par le souci de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée. » Telles sont les leçons dont la jeune fille se pénètre, et qui lui emplissent l'esprit, lorsqu'elle rencontre pour la première fois celui qui sera bientôt son époux. Une circonstance fortuite les rapproche, iftle est un jour affairée à choisir des pierreries chez un marchand italien ; le prince de Clèves survient par hasard, il la voit; il demeure ébloui de sa beauté ; il reçoit le « coup de foudre » ; il s informe de sa qualité, de son nom ; et dès lors il forme la résolution invincible de la conquérir; aucun obstacle ne le rebute ; des rivalités gi des haines le détournent de ce mariage ; il le conclut contre le gré du roi, contre Diane, contre son propre père...
Et elle?... Elle est honorée de la recherche du prince, touchée des preuves de passion qu'il lui prodigue ; ses sentiments ne vont pas au delà; elle se « laisse aimer », elle n'aime point. Il ne peut s'empêcher de le lui représenter avec tristesse : « Vous n'avez pour moi qu'une
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sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni inquiétude, ni impatience, ni chagrin... » Sa fiancée ne croit pas mériter un tel reproche, elle répond naïvement comme ferait Agnès : « Je rougis à votre vue ; c'est donc que je suis troublée... » Mais cette explication ne le contente point : « Je ne me trompe pas à votre rougeur; elle tient à la modestie, non au mouvement de votre cœur. » Ces distinctions surpassent l'entendement de Mlle de Chartres; son inexpérience ignore la force de l'amour- Elle est adorée du prince de Clèves et d'un adolescent, le chevalier de Guise. (Ce dernier joue dans le roman le rôle du « petit cousin » amoureux à qui on refuse sa cousine parce quil n'est pas assez sérieux, et qui veut se tuer de désolation et qui boude et déteste l'époux plus heureux que lui.) Elle leur marque à tous deux une égale bienveillance, une égale indifférence. Si elle choisit le prince, c'est uniquement parce que des raisons de convenance l'inclinent vers ce parti... L'union consommée, ses dispositions ne varient guère; elle connaît les réalités de l'amour et n'en a pas été, apparemment, enivrée. Le prince continue de se plaindre de sa froideur, mais cette froideur même accroît sa passion en lirritant ; un complet assouvissement l'eût apaisée : ayant toujours quelque clîose à souhaiter au delà de la possession, il demeure ardemment épris. Je continue de citer Mme de La Fayette : « Il conservait pour elle un tourment qui altérait sa joie ; la jalousie n'avait point de part à ce trouble ; jamais mari ne fut si loin d'en concevoir, et jamais femme no fut si loin d'en donner. »
C'est à cet instant que l'amour véritable entre, avec le duc de Nemours, dans la vie de la princesse; et c'est à ce moment précis que commence le drame de M. Jules Lemaître. Tous ces préliminaires essentiels, il a dû les élaguer; une conversation, au premier acte, entre gens de cour, en tient lieu ; elle n'éclaire pas les caractères et les sentiments réciproques des époux d'une lumière
assez vive pour nous faire pleinement saisir les raisons et de l'extraordinaire vertu de la femme, et du noir chagrin qui conduit le mari de la mélancolie au désespoir, du désespoir à la mort. L'exposition est sommaire: je conviens qu'il était difficile de l'allonger sans lui imprimer quelque lourdeur. Et je me hâte d'ajouter que pour le reste et dans ce qui se rapporte à la psychologie des trois personnages principaux, l'adaptation est parfaite : respectueuse du modèle, elle le serre de très près, elle en restitue les plus tines nuances et témoigne d'une compréhension, d'une souplesseet d'un tact qui ne sauraient nous surprendre, venant de notre illustre confrère...
Donc, nous assistons au premier choc du duc et de la princesse. Mme de La Fayette donne pour cadre à cet épisode le bal du mariage de M. de Lorraine. Jamais ils ne se sont vus. Elle sait seulement par la renommée qu'il est le plus aimable cavalier de l'univers. L'impression qu'elle en reçoit confirme ce jugement. -Il la prie à danser. Ils étaient si beaux que u quand ils commencèrent, un murmure de louanges s'éleva dans la salle ». M. Jules Lemaître ne pouvait reproduire ce tableau fastueux, qui eût exigé d'énormes dépenses et une mise en scène compliquée. Dans sa pièce, les choses se passent plus simplement : le duc, en visite au Louvre, se fait présenter par la dauphine. « Je n'ai pas d'incertitude, dit-il ; mais comme Mme de Glèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais que Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom. » La princesse rougit (elle rougit toujours) ; mais cette fois elle sent éclore un je ne sais quoi — le « je ne sais quoi d'Agnès » — qu'elle n'a éprouvé ni pour son époux, ni pour son amoureux transi, le chevalier de Guise. Elle emporte son image ; elle ne saurait en distraire sa pensée. U entretient ce feu par l'air de sa personne et l'agrément de son entretien. « Dans tous les lieux où il était, il brillait par-dessus les autres et se ren-
dait maître de la conversation. » De son côté, il est pris soudainement, frappé du coup de foudre, comme l'avait été le mari ; il faut que la secousse soit bien forte : elle le transforme et le purge, si l'on peut dire, de ses défauts ; il était vain, léger, glorieux, enclin à l'inconstance ; il devient discret et fidèle ; il craint de blesser la vertueuse dame par un aveu direct ; il lui révèle ses sentiments avec des précautions infinies ; il ne les exprime pas, il les laisse entendre ; ses gestes, ses attitudes, ses regards, ses silences parlent pour lui ; il met dans les mots les plus insignifiants une intention passionnée. Ces déclarations à demi voilées sont des merveilles de grâce ; M. Jules Lemaître, chaque fois qu'il lui est possible, les insère intégralement dans son dialogue, et c'est un délice. On a remarqué l'altération du duc, Fassombrissement de son humeur, son peu d'empressement à l'égard des autres femmes. La princesse lui dit que la reine a observé ces changements :
« Je ne suis pas fâché, réplique le duc, que Sa Majesté s'en soit aperçue, mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui l'on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles, que parles choses qui ne les regardent point ; et n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on voudrait du moins qu'elles vissent qu'on ne veut être aimé de personne... Les femmes jugent d'ordinaire delà passion que l'on a pour elles par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient aimables ; ce qui est difficile, c'est de ne pas s'abandonner, au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par peur de laisser paraître au public, et même à elles-mêmes, ce qu'on ressent ; et ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on était, et de n'avoir plus d'ambition ni de plaisir, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre. »
Que de délicatesse ! Ce n'est point de la préciosité, ni
du bel esprit, mais l'expression subtile d'une tendresse qui se contient, de peur de paraître offensante, si elle s'épanchait trop librement. Le duc a les mouvements insidieux et prudents d'un oiseleur ; il craint d'effaroucher sa proie ; mais il n'aspire pas seulement au triomphe vaniteux du chasseur impatient de vaincre.; il est vraiment amoureux, il est sincère. (Ces phrases, ravissantes à lire, ne le sont pas moins à entendre. Il semble que l'on écoute les discours de Jupiter à Alcmène, ou plutôt — car elles sont exemptes de coquetterie — les serments de Titus à Bjérénice.) La princesse en est émue. Comment ne le serait-elle pas ? Mais elle se garde de le faire paraître. Elle n'y répond que d'une façon détournée, subissant une force supérieure à sa propre volonté ; son amour éclate, en quelque sorte, malgré elle ; le premier signe qu'elle en donne au duc est de se priver d'aller au bal du maréchal Saint-André oii il ne peut lui-même se rendre. Elle invoque le mauvais état de sa santé Nul n'est dupe de ce prétexte. Nemours discerne la vérité ; il en éprouve une joie qu'il laisse éclater devant la reine. Et la princesse est fâchée d'avoir été devinée ; et elle le serait davantage de ne l'avoir pas été. Des sensations tumultueuses l'agitent. Quand sa mère, la sage Mme de Chartres, désirant l'arracher à une pente périlleuse, insinue que le duc est pris dans d'autres liens, elle en a du dépit ; et lorsqu'elle apprend qu'il renonce à son voyage d'Angleterre, voyage qui pourrait se dénouer par un glorieux mariage avec la reine Elisabeth, elle en ressent un contentement extrême. Tout cela lui ouvre les yeux. Elle frémit en voyant clair dans son cœur. G'^t alors qu'elle se résout à prendre le prince, son époux, pour confident, et lui demande de la protéger contre le vertige qui l'entraîne.
Cette scène capitale, Mme de La Fayette y amène progressivement le lecteur ; elle s applique à la rendre vraisemblable ; elle l'explique d'abord par la découverte que
fait la princesse de la véhémence de ses sentiments. 11 y a l'histoire du portrait (le duc lui a dérobé ce portrait et elle n'a eu le courage ni de le lui redemander, ni de le blâmer de Tavoir pris). Il y a l'histoire de la lettre perdue (cette lettre tombée de la poche du duc est d'une dame à qui il semble avoir fait l'indélicate confession de son amour pour Mme de Clèves ; or le billet n'est pas de lui ; il se justifie, et le soulagement qu'elle a de le savoir innocent lui révèle, avec une nouvelle force, la passion dont elle est possédée et qui l'épouvante). Il y a eofin les avertissements qu'elle recueille au lit de, mort de sa mère :
« Vous êtes sur le bord du précipice, lui dit cette bonne mère ; il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez à ce que vous devez à votre mari ; songez à ce que vous vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise et que je vous ai tant souhaitée. »
La princesse est vivement remuée par ce sermon in extremis ; il ne suffirait pas à la déterminer à l'aveu, si un incident d'un ordre très particulier n'achevait de l'y pousser... A la suite de cette affaire de la lettre, elle invite Nemours à venir se concerter avec elle ; elle le reçoit dans son appartement. Pour la première fois, les voilà seuls, causant ensemble, échangeant en tête-à-tête leurs pensées ; le duc est à tel point transporté d'une faveur si inespérée, ses yeux, sa voix, ses paroles en expriment une telle allégresse, qu'elle se communique à Mme de Clèves ; les heures coulent légères ; elle partage l'ivresse d'un amant trop chéri. Lorsqu'il a pris congé, elle rentre en elle-même et s'aperçoit avec terreur qu'elle a été près de succomber :
' Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui urentraîne, se dit-elle ; il faut fuir la présence de M. de Nemours... »
On peut regretter ([uo M. Jules Lemaitre n'ait pas conservé ce passage, qui en dehors de son intérêt propre
(il est charmant, il jette une note de gaieté tendre dans la tristesse un peu monotone du récit), contribue à élucider l'état d'âme de rhéroïne. Elle ne se résout à confier son secret au mari que si ce secret devient trop lourd à porter, que si elle sent l'imminence du péril et croit ne pouvoir le conjurer qu'avec une aide étrangère...
Elle parle donc ; la pièce reproduit l'admirable dialogue du roman et le complète, de manière à nous rendre sensible la physionomie des personnages. C'est un modèle achevé de transposition scénique : l'agitation de la femme, la douleur contenue, puis l'amertume de l'époux, son cruel déplaisir mêlé d'estime (il sait gré à la princesse de sa franchise et déteste cette droiture qui le fait souffrir) ; sa jalousie, ses instances pour obtenir le nom de l'heureux rival que l'on redoute d'aimer, l'inébranlable refus qu'il essuie, tous ces mouvements sont pathétiques. Il s'y joint cependant une petite impression d'agacement. On voudrait que la princesse ne s'arrêtât pas à mi-chemin, et que puisqu'elle a cru devoir éclairer M. de Clèves, elle l'instruisît totalement. On comprend son scrupule ; et l'on s'en irrite, et l'on se dit qu'elle n'agirait pas autrement si elle était la pire des coquettes. D'ailleurs, M. Jules Lemaître n'est point responsable de ce malaise ; s'il choque moins dans le livre, c'est que tout, au théâtre, prend un énorme relief.
Cette optique spéciale de la scène, qui modifie la proportion des objets, et selon les cas les grossit immodérément ou les rapetisse, est un des écueils auxquels se heurte l'adaptateur. Il ignore où il va ; il marche à l'aventure, il obtient des effets inattendus et non toujours conformes à ses vœux... Ainsi, dans la scSne de l'agonie de M. de Clèves...
Elle est fort émouvante... Le prince, consumé par sa peine intérieure, conçoit un soupçon aff"reux; un espion l'avertit que M. de Nemours a été vu au château de Coulommiers, sous les fenêtres delà princesse; il la croit infidèle, il meurt d'une crise cardiaque, causée par le
saisissement ; avant d'expirer, il l'accable des plus durs, des plus injustes reproches... Elle s'en défend, avec la chaleur de l'innocence calomniée. Ces accusations, ce plaidoyer sont très dramatiques ; matérialisé sur les planches, le détail en est gênant et presque offensant. On juge que la princesse parle trop et n'agit pas assez, et que les sentiments de repentir et de pitié dont elle prétend être animée à cette minute tragique devraient la précipiter au secours du malade et l'engager à s'oublier elle-même en lui prodiguant ses soins. Objection assez vulgaire, qui laisse le lecteur indifférent et s'impose au spectateur. Mon Dieu ! que transporter un livre au théâtre, même quand l'art le plus savant, le goût le plus exquis s'y emploient, est une entreprise malaisée !
Reste le dénouement... Mme de La Fayette ne consent pas à ce que la princesse de Cièves connaisse la félicité conjugale due au couronnement d'une flamme mutuelle. Après le trépas de M. de Cièves, elle s'ensevelit dans la retraite ; en vain Nemours l'y poursuit-il ; elle le fuit obstinément ; lorsque, par surprise, il réussit à l'atteindre, elle lui signifie, en un entretien décisif, sa résolution de demeurer veuve. Elle invoque deux raisons à l'appui de son dessein ; l'une est très noble : c'est d'expier le tort qu'elle a fait au prince et de punir aussi celui qui a détruit sa tranquillité et causé sa mort. La seconde est moins stoïque :
« J'ai peur, dit-elle au duc, si je vous agrée, de perdre votre amour. Résisterai t-il à un engagement éternel? M. de Cièves était peut-être le seul homme capable de conserver l'amour dans le mariage. »
De sorte qu'elle renonce au bonheur certain qui s'ofl're, — dût-il être fugitif, — pour garder un amour dont elle ne jouira jamais, puisqu'elle embrasse une vie quasi monastique... ^
" Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Cièves,
ajoute-t-elle, serait faible s'il n'était soutenu par Tintérêt de mon repos. »
Mais le repos, qui consiste dans la privation d'un être cher, n'est plus un repos : c'est un supplice. Si la princesse aimait profondément le. duc, elle ne lui opposerait pas cet argument. On préférerait qu'elle lui dît :
« Oui, je vous adore, je sais que vous m'aimez ; mais il faut nous immoler l'un et l'autre à un devoir supérieur. Adieu. »
Ceci, ce serait encore le langage de la passion, delà passion héroïque et qui se dompte. Celle qu'elle tient est le langage de l'égoïsme et de la tiédeur. M. Jules Lemaître a choisi un moyen terme. Il a supposé que Mme de Clèves n'avait pas assez.de fermeté pour résister à l'élan secret de son cœur, et que Nemours lui inspirait un sentiment trop vif pour qu'elle se résignât à le perdre. Il décide qu'elle deviendra, son veuvage fini, duchesse de Nemours. Et par cette concession à l'humaine faiblesse, non seulement il amollit sa princesse, mais — chose curieuse — il la modernise, il la fait toute pareille aux petites femmes du théâtre d'aujourd'hui, incapables de résister aux impulsions de l'instinct. Pareille... pas entièrement... La petite femme d'aujourd'hui eût pris Nemours pour amant avant la mort du mari... La princesse a montré tout de même plus de vertu. Mais enfin elle subordonne le respect du devoir au désir d'être heureuse ; elle se conduit en somme comme une héroïne de M. Henry Bernstein ou de M. Romain Coolus ; elle repousse le sacrifice ; elle revendique son « droit au bonheur ». Et cela la diminue.
Malgré cette défaillance finale, l'œuvre ^conserve une très haute tenue. Une odeur d'austérité morale et de sainteté l'imprègne, d'autant plus remarquable qu'il ne s'y mêle aucune rehgiosité. Les prêtres n'y jouent pas de rôle ; le nom de Dieu même n'y est pour ainsi dire pas prononcé ; les luttes oii s'épuisent les personnages n'ont pour champ que l'étroite intimité de leur conscience. Us
vivent d'une vie intérieure ; ils se scrutent, ils se jugent avec perspicacité, sans optimisme. Et par là encore ils nous sont proches. Ce livre singulier, en avance sur son siècle, est psychologiquement aussi plein qu'un roman de Paul Bourget: des traits d'observation, des réflexions morales coupent le récit, le fortifient :
« Un homme moins pénétrant que Nemours n'eût sans doute pas remarqué la passion qu'on lui cachait ; mais il avait déjà été aimé tant de fois qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. »
Le prince, la princesse sont disséqués d'une main déliée; rien n'échappe à l'aigu et mignon scalpel d'acier qui met à nu leurs nerfs et leurs muscles...
« Les paroles obscures d'un homme qui plaît donnent plus4'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. »
Que La Rochefoucauld se soit penché sur l'épaule de Mme de La Fayette, pendant qu'elle écrivait ces lignes, il n'est pas impossible... La Princesse de Clèves n'a presque pas vieilli ; elle a pour objet l'étude minutieuse de ce trio qui de Balzac et Flaubert à Becque et Porto-Riche, fut le fondement de notre littérature contemporaine : le mari, la femme, l'amant...
Actuel, ce roman trois fois centenaire l'est encore par de certaines façous de sentir et de voir... On yirouve en quelques endroits un mélange de volupté sentimentale et de lyrisme pittoresque qui annonce Rousseau, Chateaubriand et Pierre Loti... Lorsque le duc de Nemours suit la princesse à Coulommiers et l'observe, sans être reconnu, dans le pavillon du parc, Mme de La Fayette analyse les émotions qui se pressent en lui : cf Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde ^ une personne qu'il adorait... », etc. Il semble que la sensation des beautés de la nature avive sa passion. Et cela, au (iix-s<'plième siècle, (fst assez rare.
Si M. .Iules Lemaltre n'a pu verser le livre tout entier (l.iim ■,;> (•orn(''die — r*('f;i!i irr<':ili^ablc — il en adu moins
fixé le parfum. Et il a eu des trouvailles ; la silhouette du chevalier de Guise, énamouré de la princesse, a été mieux tracée par lui qu'elle ne Test dans le roman ; la scène où ce jeune paladin quitte son inflexible dame pour s'aller faire tuer devant Rhodes est une merveille d'éloquence douloureuse et de tendre sincérité... Tenez compte enfin du charme d'une langue ravissante, si bien fondue avec celle du texte original, que Ton serait en peine de dire ce qui appartient à Tune ou à l'autre. Cette prose limpide, harmonieuse, drape la pensée sous son tissu transparent ; elle est dégagée de toute superfluité, sobre et grave, — classique. On sent que ce travail fut le divertissement d'un lettré de culture raffinée, d'imagination sensible... Et l'on éprouve une satisfaction, en quelque sorte aristocratique, à partager son plaisir.
p. ET V. MARGUERITTE
Comédie-Française : V Autre, pièce en trois actes.
V Autre Qs>i une pièce irritante, imparfaite, psychologiquement assez obscure, mais non point indifférente. Je ne crois pas qu'elle puisse séduire le public; il l'écoute avec une vSorte d'impatience, due surtout aux faiblesses de l'exécution. Ce sujet, il l'eût admis si on avait su le lui présenter d'une façon délicate et forte, et rendre vraisemblable, intelligible, un « cas » si exceptionnel. Le postulat de l'œuvre repose sur de trop frêles assises. De là, l'incertitude, le vague malaise qu'elle a éveillés et qui l'ont empêché de pleinement réussir...
Le premier acte de V Autre offre une curieuse ressemblance avec le troisième acte de V Amoureuse de M. de Porto-Riche. Il s'agit ici et là d'une femme adultère qui fait à son mari l'aveu de sa faute. Claire Trénot épousa, il y a cinq ans, un avocat-député de grand mérite, laborieux, ambitieux, et ne trouva pas d'abord près de lui la tendresse attentive qu'elle avait rêvée. Jacques, absorbé par de multiples devoirs, a négligé sa compagne; il Ta traitée en « poupée ». Blessée de ce demi-abandon, la