I-E THÉÂTRE
nouvelle Nora a prêté l'oreille aux paroles consolatrices qu'y versait le jeune secrétaire d'ambassade Robert d'Artigues; elle est devenue sa maîtresse pendant que l'imprudent époux voyageait en Afrique.
Ce furent deux mois de passion et de fièvre. Jacques est revenu, il a repris possession de sa femme; et soit que ses propres sentiments aient évolué, soit que Claire, frémissante des délices coupables qu'elle avait goûtées, lui ait paru plus désirable, il s'est mis à l'adorer ; il est devenu, ce qu'il n'avait pas été jusque-là, un véritable amant... Ce changement inattendu l'a touchée, ravie ; elle s'est jetée éperdument dans les bras de l'époux reconquis ; et n'étant pas femme à se partager, elle a rompu tout commerce avec d'Artigues ; elle hait ce corrupteur qui s'empara d'elle un peu par surprise : elle déteste en lui le souvenir de sa chute ; elle voudrait arracher cette page de sa vie, mériter, comme auparavant, l'estime de Jacques ; aux heures d'épanchement et de volupté, d'âpres remords la tenaillent ; elle éprouve le besoin de s'accuser, de se laver moralement, d'implorer son pardon, — car maintenant elle l'aime. L'amie dévouée à qui elle se confie, Mme Châtel, la détourne de ce dessein. Entre elles s'ouvre un débat sur la vieille question souvent posée : « Doit-on le dire? »
— « On ne doit pas le dire », assure la sage conseillère. Vous Serez non seulement imprudente, mais criminelle, en détruisant le repos de l'homme qui a foi en vous. Laissez-le dans l'ignorance. Les maux que l'on ignore n'existent pas. Vous avez le droit d'anéantir votre bonheur, mais le devoir d'assurer le sien. Or, vos deux bonlieurs sont liés: vous ne pouvez ruiner l'un sans briser l'autre. Ne parlez pas. Si le silence vous pèse, vous torture, ce sera votre châtiment. Il est juste que vous soyez punie, puisque vous avez péché!
A ces arguments fondés sur la raison pratique et l'expérience, Claire oppose les scrupules de sa conscience inquiète :
I>. ET V. MARGUERITTE ^-li^:')
— « On doit le dire... » Quand Jacques me regarde jusqu'au fond des yeux, quand je tressaille sous ses baisers, je me sens mourir ; j'ai honte : ma joie est empoisonnée...
— Mentez, poursuit la confidente, mentez comme la plupart des femmes. En pareille occurrence, le mensonge est une forme de la bonté.
— Si elles mentent, c'est qu'elles n'aiment pas. L'amour a soif de loyauté, de franchise...
La sensée Mme Châtel pourrait faire observer à Claire, qu'autre chose est de mentir, de se dérober à des interrogations précises en altérant la vérité, et de précipiter par excès de zèle une confession qu'on ne sollicite point. Cette distinction, un peu jésuitique, je l'accorde, elle ne la propose pas aux réflexions de son amie. Elle se contente de lui montrer, dans des phrases prophétiques, l'abîme où elle court :
— Ton mari te pardonnerait ta faute, jamais ton aveu. L'amour est généreux ; l'amour-propre est féroce.
La résolution de Claire demeure inébranlable. Elle parlera. Et c'est ici que les auteurs ont manqué de force persuasive. Ils n'ont pas su nous convaincre. Qu'une femme bourrelée de remords agite en elle-même, avec angoisse, la possibilité de l'aveu libérateur, cela est a(^missible. Mais de cette agitation à l'acte irrévocable, il y a loin. Elle ne s'y résoudra vraisemblablement que sous l'aiguillon d'une impérieuse nécessité.
Rappelez-vous la situation d'Amoureuse... Etienne, las de l'adoration tyrannique de Germaine, l'a jetée, dans une minute d'énervement, aux bras d'un amant, qu'elle a pris par rage, par défi, par furieux^désir de représailles. C'est encore sous le coup de la colère, de la révolte, qu'elle lui crie sa dégradation. Elle répond ainsi à l'outrage subi. Elle se venge... Rappelez-vous encore Mathilde du Supplice' d'une femme. Elle ne se décide à avouer sa honte à l'époux confiant qu'au moment oii elle craint que la rumeur publique ne la lui révèle. Elle retarde, autant qu'il lui est loisible, l'échéance fatale...
Claire n'a pas, comme Germaine, de vengeance à exercer, ni, comme Mathilde, à redouter l'imminence d'un scandale. Elle aime son mari ; elle en est aimée, et bien décidée à rester fidèle, à ne plus faiblir, à racheter ses torts secrets par un redoublement de tendre affection. Rien ne menace. Il lui suffit d'un peu d'immobilité pour arrivera l'apaisement définitif... Les femmes entrent si volontiers dans ces accommodements ! Elles ont une si singulière faculté d'oubli! L'homme qui les a possédées, dès qu'il cesse de leur plaire, leur devient indifférent, étranger. Il n'existe plus. Leur cruelle petite main le crucifie, et balaye jusqu'aux cendres de son souvenir. Elles n'éprouvent aucun regret de ces exécutions sommaires et poursuivent allègrement leur route... Et j'entends bien que MM. Paul et Victor Margueritte ont voulu peindre justement une femme qui ne ressemblât pas à toutes les femmes, une créature d'élite, une âme ombrageuse, un cœur aux pudeurs d'hermine. Mais tout cela aurait eu besoin d'être exactement, minutieusement défini. Or, écoutez Claire dans le bref entretien que lui impose son ancien amant. (D'Artigues touche Paris entre deux voyages ; il va repartir et tente auparavant d'émouvoir la maîtresse qui s'est retirée de lui.) Elle le chasse, elle n'a pas une velléité d'apitoiement; elle le traite avec une rudesse inexorable et un peu inique, car enfin elle s'était librement donnée, et en se reprenant à cet homme contre lequel elle n'a d'autre grief que d'en être encore aimée et de ne l'aimer plus, elle le meurtrit et l'humilie.
— Partez, dit-elle, vous ne m'êtes plus rien.
— C'est vous, s'écrie d'Artigues, qui me regardez avec ce visage de haine ! .. . vous qui fûtes à moi, que j'ai tenue palpitante...
— Aujourd'hui, je suis forte contre vous. J'adore mon mari.
C'est un adieu définitif, sans retour possible. Et l'on ne comprend pas quo Claire, ayant coupé la chaîne qui la