‹ Le théâtre et les MoeursChapitre 28 sur 62 · LES MŒURS · texte numérisé non relu

LES MŒURS

LA VtVOLVTVm DE i830 BERTRAND ET RATON

Scribe n'est pas Molière. Il a eu cependant le règnede Molière dont il a, d ailleurs, plus qu'aucun autre auteur dramatique hérité le bon sens hardi. Il a tenu le sceptre comme Molière pendant toute sa vie et une vie beaucoup plus longue que celle de Molière. Il a été le dieu du théâtre en France et en Europe, salué et adoré à ce titre par plusieurs générations successives, mis par elles hors de pair, en sa qualité d'auteur dramatique, d'avec ses prédécesseurs immédiats et ses contemporains, Hugo, Delavigne, Dumas lui-même. Il a paru, et tout le théâtre de Tère impériale a cessé d'être. Au plein de sa carrière, il s'est soumis par la collaboration une bonne partie des dramaturges distingués de son temps. Il vieillissait; nous avions déjà Ponsard, M. Emile Augier,.

M. Labiche, M. Dumas fils ; oq avait commencé à jouer les proverbes de Musset; à côté de ce soleil coucHant, Emile Augier, Ponsard, Musset, Labiche, Dumas fils semblaient à peine percer. Ce goût prédominant de toute une époque pour Scribe n*a pas été un frivole engouement.

Scribe n'a pas créé de caractères ; il a esquissé des physionomies. Il n'a pas réussi à saisir et à rendre les fortes passions; il a exprimé les affections et les sentiments, il a peint des mœurs. Il n'a pas eu le talent, s*il a eu le génie; il n'a pas eu le style, s'il a eu l'art de composer. Avec tout cela^ c'est bien un dieu du théâtre. Je ne sais si, depuis Thespis jusqu^à nos jours, il est un seul poète dramatique qui, aussi bien que lui, ait possédé toutes les ressources du théâtre, en ait pratiqué toutes les ruses, en ait manié tous les prestiges, en ait épuisé le métier. Personne en aucun temps et aucun pays n'a inventé plus d'idées de pièces et plus d'idées de scènes ; Lope et Galderon sont à peine aussi féconds. Personne, aussi bien que lui, n'a pratiqué l'art de rendre vraisemblable à la scène ce qui est plus romanesque que vrai. Aucun auteur dramatique français n'est resté aussi sûrement que lui dans la moyenne de la vie française. Aucun de ses contemporains n'a rendu avec autant de vivacité et dans une aussi juste mesure la manière d'être du pays de France entre i820 et i850, la manière française de faire le bien et le mal, d'être faible, intrigant, égoïste, avide, honnête, vertueux, désintéressé et dévoué. Parmi les genres nombreux

qu'il a traités, il en est un qui est tout entier de sa création, Topera comique élégant et mondain, qui n'était pas avant lui et qui n'est plus depuis sa mort. Scribe a connu et perçu le merveilleux de la vie, le charme profond de la bonne honnêteté quotidienne, la sorcellerie qu'exercent les circonstances fortuites les plus minces sur le déroulement des destinées. Tout cela lui marque dans l'histoire de notre théâtre une place élevée et en dehors. Tout cela fait qu'il nous offre le phénomène, non pas seulement du génie sans le talent, ce qui est assez commun et ce qui se conçoit, mais encore le phénomène presque inouï, et bien difficile à expliquer, de la poésie sans le style. On trouve de tout cela dans Bertrand et Raton ; on le trouverait aussi, quoique à doses inégales, dans VAmbassadrice, la Demoiselle à marier, ou la Chanoinesse. Le noyau de la comédie que M. Perrin vient de reprendre, à la Comédie- Française, a été fourni, on le sait, à Scribe par une catastrophe de l'histoire du Danemark. Struensée, ministre tout-puissant, régnait depuis un an au Dan emarit sous le couvert de Christian VII, avec l'appui de la jeune reine, Caroline-Mathilde» lorsque, vers la fin de 1771, il se forma contre lui un complot que dirigeait la reine douairière Marie-Julie et où entrèrentlecomtedeRantzau, collègue de Struensée, et le colonel Koller. Le 16 janvier 1772, il y avait bal à la cour ; le régiment de Koller y montait la garde. De grand matin, à la suite du bal, les soldats de Koller cernèrent le palais ; les conjurés envahirent l'appartement du roi, qui fut contraint de signer des ordres

suivant leur gré; Caroline-Mathilde et Struensée furent surpris et arrêtés dans leur sommeil. C'est ici un coup d'État plus qu'une révolution. Envisagé en soi et tel qu'il est, l'événement se rapproche plus de la nuit du 2 décembre 1851 que des journées de 1830 ou de 1848. Scribe a pris le gros de l'histoire de la conjuration de 1772 et il l'a mis en œuvre à sa façon. Il a pris les noms historiques secondaires de Marie-Julie, «de KoUer, de Rantzau, également ceux de Falkenskield et de Gœhler qui étaient, l'un ministre de la guerre de Struensée, l'autre son ministre de la marine ; et, sous ces noms, il a introduit des personnages qui sont •en réalité de sa fabrique. Il a caché et relégué à la cantonade ce qui est historiquement le principal, Struensée •et Caroline-Mathilde, dont il n'avait que faire. Il a mis au premier plan Rantzau; mais, comme le Rantzau véritable, assez vilain personnage, traître à Struensée, •qui l'avait comblé de faveurs, n'eût pas été adapté au ;goût du public, Scribe Ta accommodé comme il lui a plu, en lui opposant pour pendant et pour contraste un autre personnage inventé tout entier. Raton de Birkenstaff, marchand de soieries à Copenhague; «ur cela, il a fait sa comédie.

On dira peut-être que Scribe en a usé bien à son aise avec une tragédie de Thistoire qui frappa vivement l'Europe en 1772, et avec le personnage non banal de Struensée, tyran de son roi, amant de la reine, Ruy Blas du Nord, mais Ruy Blas qui savait agir, brouillon sans doute, mais brouillon d'encolure, <]ui fut ministre treize mois et démocratisa le Dane-

mark pour toujours. J'en conviens. C'est que Scribe a prétendu écrire une comédie politique et non un drame historique.

Que m'importe comme il traite Struensée, puisqu'il ne vise pas du tout à ressusciter dans une action dramatique Struensée et son histoire I Je conviens encore, et ceci est plus grave, que jamais révolution, ni complot, ni coup d'État n'a pu être conduit commo Bertrand de Rantzau, dans la pièce de Scribe, conduit son entreprise contre Struensée.

Je n'en dis pas moins une seconde fois : Que m'importe! Que m'importe la valeur de réalité des incidents de scène, pourvu qu'ils me saisissent et qu'ils m'amusent — et ils m'amusent — si l'auteur a, d'ailleurs, rempli un objet qui soit objet de comédie sérieuse. Or, il l'a rempli. Il nous a dévoilé les côtés bas, tristes et risibles de toute révolution. Il l'a fait, selon sa nature, en philosophe souriant qui professe pour les hommes un mépris doux^ tempéré par l'idée, heureusement incurable chez lui, que, parmi les ambitieux sans foi ni loi, les intrigants sans vergogne, les tripoteurs, les traîtres et les sots, le monde conserve encore quelques braves gens.

Ce n'«st pas seulement les bas mobiles et les bas résultats des révolutions en général que Scribe nous a représentés ; c'est le bas d'une révolution déterminée, celle qu'il a vue de ses yeux, 1830. Il s'agit bien du tragique parvenu Struensée et de Rantzau, son infidèle collègue I II s'agit, sous des noms d'em-

prunty du duc d'Orléans et de tous ceux, grands et petits, qui l'ont porté au trône.

Mutato nomine de te

FahvXa narratur.

Nous ne sommes pas à Copenhague en 1772. Nous sommes à Paris en i833 (c'est Tannée de la représentation de la pièce), parmi les douloureuses surprises, les dépits et les indignations de toute une légion de héros, de citoyens au cœur nohle, de politiciens actifs et aussi d'ardélions, qui y sont allés bon jeu bon argent contre le gouvernement ancien et que le gouvernement nouveau délaisse et dupe, qui ont fout négligé, bonheur domestique et soin de la fortune, pour réaliser leur rêve politique et qui ne reconnaissent pas leur rêve. Nous sommes parmi les âpretés d'ambition que déchaîne une révolution récente et parmi les ingratitudes scandaleuses qu'elle étale. Nous sommes enfin au lendemain de 1830. En effet, quoique tout se passe la veille dans Bertrand et Raton ^ tout y tend dès les premières scènes vers la moralité finale du lendemain. Le lendemain, point culminant du drame, est l'heure triste et comique où, d'une part, Raton de Birkenstafî, ayant vidé sa caisse, encouru la prison d'État, mis en péril la vie de son fils unique au service de Marie- Julie, obtient de Marie-Julie victorieuse pour prix de tant de sacrifices, un écusson à mettre sur une enseigne et une diminution de sa clientèle royale; où, d'autre part, KoUer, qui a porté le coup décisif, devient fort malaisément de colonel général, ce qu'il

serait toujours devenu, à son rang de bêtise, sans révolution ni complot ; tandis que Bertrand de Rantzau, qui n*a pas risqué au fort de la lutte un cheveu de satête,succède àla puissance deStruensée et confisque pour lui seul le fruit des dangers courus par les autres. Le lendemain d'une révolution, ce qu'il est, 1p lendemain de 1830, ce qu'il a été pour Jes acteurs obscurs qui ont exposé leur personne d'une façon ou d'une autre dans le moment critique, voulez-vous que j'essaye de vous le faire toucher du doigt par un exemple bien vulgaire et d'autant plus démonstratif? Cette année môme, les journaux ont annoncé la mort et raconté sommairement la carrière de l'un des hommes qui ont signé la protestation des journalistes de 1830. Je ne me rappelle pas son nom qui n'a pas émergé. Le journaliste dont nous parlons, qui est mort conseiller de cour en retraite, pouvait avoir en 18'30 de vingt à vingt-cinq ans. Si d'aventure, pendant les journées des 27, 28 et 29 juillet, Charles X se fût conduit en roi, Polignac en premier ministre et Marmont en soldat, que risquait un signataire de la protestation des journalistes ? Tout bonnement le peloton d'exécution, ou, pour le moins, un séjour de vingt années dans les casemates du fort de Joux. Et quelle part du butin a récoltée notre homme après la victoire de son parti ? La place de substitut à Rocroi. Mais peut-être, cher lecteur, vous ne connaissez pas le clocher de Rocroi ; vous n'avez pas tenu garnison à Rocroi ; vous n'y avez jamais seulement passé quarante-huit heures à l'hôtel du Commerce. Eh bien,

non, alors ; je ne réussirai pas à vous faire comprendre Tatroce comédie d'un jeune homme enflammé de l'amour de la liberté ou pris d'enthousiasme pour usa prétendant princier, qui se jette à vingt-cinq ans dans le jeu des révolutions, y met pour enjeu sa tête et obtient du prince triomphant, comme gain de la partie, quand le moment de l'honneur est venu après celui de la peine, Rocroi et le sous-parquet de Rocroi ! L'aventure de ce jeune homme est le lot naturel de l'auteur comique. Scribe a pu connaître le substitut de Rocroi et cent autres dont le cas était le même. Il a vu la même comédie se répéter en cent actes divers de 1830 à 1833. C'est cette comédie-là qu'il a écrite, agrandie et généralisée.

Les courants généraux et les types fondamentaux d'une révolution sont tous dans la pièce de Scribe ; sauf le courant idéal, sauf le type de grand citoyen et de bon citoyen, en qui s'incarnent la soif de la justice, la haine des oppresseurs, l'amour de la patrie, la passion désintéressée de l'État. Mais ceci ne rentrait pas dans le sujet. Trois types principaux dans le personnel et l'attirail d'une conspiration, d'un coup d'Etat ou d'une révolution, sont du ressort de la -comédie: le bourgeois que viennent piquer tout à coup la tarentule du bien public et la vanité déjouer un rôle au-dessus de son courage et de son état ; le militaire lourdaud qui poursuit soo avancement dans les complots de cour comme il péchera demain ses grades dans l'eau trouble des parlements, cynique en v» son manège à proportion de ce qu'il y est maladroit.

EUGÈNE SCRIBE. il

lâche envers la politique à proportion de ce qu'il y barbote sans y rien comprendre ; enfin, le froid calculateur, l'homme d'État à la tête claire et au cœur sec, qui profitera seul de la révolution dont il se désintéresse et qui sera peut-être le seul capable d'en tirer quelque bien positif pour la nation. Scribe a fixé dans sa comédie, avec Birkenstaff, Koller et Rantzau, l'image de ces trois types.

11 y a joint Tenfant de Paris, qui a la démangeaison de l'émeute. Il y a joint surtout la bonne Marthe. Au mUieu des fous agités et des ambitieux vils, cortège ordinaire d'une révolution, Marthe, la femme de Raton, représente avec à propos le bon ménage et le devoir domestique. On a cru reconnaître en elle une copie ou un reflet de madame Jourdain. Que non pas ! Marthe est une mère de Tan du peuple 1830 ; l'autre n'est qu'une ménagère bourgeoise du xvii® siècle aristocratique et monarchique. Marthe a la sagesse familiale plus haute et moins grossière, le bon sens plus généreux que madame Jourdain. Elle tient à bon droit en dérision la politique qui oublie la maison pour l'État et qui n'est que sotte importance, fronde bavarde, oisiveté et dérangement du chef de famille. Que l'État se gouverne comme il pourra, pourvu que d'abord la maison marche ! Mais, quand le mauvais gouvernement de l'État la vient menacer dans son fils, ah I c'est autre chose. Elle aussi se fait révolutionnaire ; elle aussi appelle le peuple aux armes ponr l'intérêt sacré de son cœur et de ses entrailles. Politique bien ordonnée commence par soi-même.

Avouons pourtant qu'il y a ehez Marthe un peu de cet égoïsme fâcheux et de cette étroitesse d'esprit avec lesquels les Françaises les plus parfaites dans leur intérieur sont communément portées à envisager le bien ou le mal public. Elle n'en est que plus vraie et mieux dessinée à la taille de son pays et de son temps.

De Tenlrelacement de ces divers caractères, de leur conflit à épées mouchetées, Scribe a tiré sa comédie, légère et grave, d'une révolution. On a souvent cherché et cru découvrir la clef des divers personnages de Bertrand et Raton. C'est une recherche, étant donnés les procédés de Scribe, qui ne peut aboutir qu'à des résultats incertains. Je me refuse, en tout cas, à accepter la clef qu'on donne habituellement. Je ne saurais faire à Talleyrand l'honneur de l'incarner dans Bertrand de Rantzau, qui est pur d'argent, qui n'a jamais dérogé de sa caste, qui garde de l'humanité dans son ambition sans scrupule, qui se fût gardé de prononcer par hasard devant Bonaparte en fureur le nom du duc d'Enghien et de sa retraite d'Ettenheim ; je verrais plutôt en lui bien des traits, bons ou mauvais, de Louis-Philippe lui-même, qui fut, à tant d'égards, un roi à la Scribe. Je reconnais encore moins volontiers dans Birkenstafi* le spirituel, le libéral, le magnifique, le magnanime I^affitte; je démêle plutôt dans le bourgeois ingénu et vaniteux de Copenhague, Bérard, l'ami de Laflitte et un des deux cent vingt et un ; je croirais sans hésiter que c'est Bérard, avec son livre sur la révolution de

Juillet * qui a posé pour Raton devant Scribe, si ce livre naïf, honnête, gonflé d'importance, précieux entre tous pour la physiologie de 1830, n'avait suivi et non pas précédé la comédie de Scribe, et si, de plus, Bérard, à force de faire voir qu'il n'entendait pas rester Raton muet, n'avait fini par recueillir un marron succulent, la recette générale de Bourges, où il a vécu, depuis 1839, lîxe à travers les vicissitudes, faisant le bien et n'aspirant plus à régenter les rois. KoUer, ne saurait non plus, me figurer Marmont, si brillant et si varié. Tout ce qu'on est autorisé à dire, c'est que les raisonnements par où passa Marmont, de son propre aveu, pendant les trois journées, ne valent guère plus que ceux que se construit péniblement KoUer dans la pièce de Scribe. La circonstance capitale, que Marmont, soldat, raisonnait et pesait la politique quand son devoir était de se battre et son métier de conduire le feu, peuvent bien nous le faire paraître, pour un moment, aussi ignorant du mécanisme des révolutions et aussi obtus que cette buse de Koller. Mais un KoUer, sorte de personnage dont nous avons eu, depuis quinze ans, plusieurs exemplaires sous les yeux, n^est pas même le diminutif d'un Marmont.

La comédie de Scribe est aisée, enjouée, pathétique et charmante. C'est, en somme, la seule comédie

1. Bérard, Souvenirs historiques sur la révolution de f 830, Paris, Perrolin, 1834.

politique supérieure et complète, qu'on ait composée en France depuis le Mariage de Figaro, Complète en sa sphère; supérieure en son degré et en son tempérament propres. Scribe, répétons-le, esquisse et ne grave pas; il dessine et ne peint pas à fresque; il glisse et ne sonde pas le fond. Le fond est bien autrement triste qu'il ne Ta senti. Toute révolution en France (j'excepte les deux moments de 89 et de 92), toute révolution semble condamnée à être, pour la plus grande part, un avortement, une déception et une farce. Une révolution se fait au nom d'une certaine idée et contre un certain personnel. A peine la révolution a réussi, l'idée est jetée au rebut ; le personnel ancien surnage et reste ; plus que jamais, il prospère, et s'épanouit, et se pousse, et s'engraisse, et accapare titres et fonctions; il absorbe l'État, enchaîne et corrompt le gouvernement. C'est ce qui s'est vu après les bouleversements des années 1844 et 1815 ; c'est ce quiaparu encore après 1830; c'est ce qui a élé bien plus marqué après 1848, après la révolution parlementaire du 2 janvier 1870, après l'effondrement <lynastique du 4 septembre de la même année, après la révolution présidentielle du 24 mai 1873. Ainsi les mécontentements naissent des déceptions privées et de la déception publique. Ils s'accumulent et s'aigrissent. Peu à peu se développe, chez les esprits clairvoyants qu'on ne paye pas de phrases, la persuasion de l'inutilité, eji France, de tout effort vers le bien ; chez les belles âmes, le découragement du grand; chez le grand nombre, un indifférentisme

invincible. Cet état du sentiment général prépare d'autres révolutions qui sont aussi inévitables que les précédentes et qui seront aussi superflues; et toujours, toujours, jusqu'à ce qu'elle y périsse, la nation, engagée dans ce cycle infernal, y tourne et s'y épuise. « Monsieur, disait à Bérard, quelque temps après 1830, un pair de France, ami du roi, monsieur, nous avons plus de confiance pour défendre le trône actuel dans ceux qui ont voulu défendre le dernier que dans ceux qui l'ont renversé... » C'est là un mot type. Vous ne trouverez dans la comédie de Scribe aucun mot dont l'audace comique rappelle celui dii pair de 1830. Vous n'y trouverez rien qui approche des terribles peintures de Paul-Louis Courier et de sa sanglante éloquence contre le zèle des gens du roi, qui étaient, la veille, les gens de l'empereur. Vous n'y trouverez pas la mélancolie et la stupéfaction d'un Saint-Simon, aux prises, sous le régent, avec les mêmes abus contre lesquels il s'était débattu et consumé, sous Louis XIV, dans la rage du silence. Vous n'y trouverez rien comme le cri déchirant de Barbes, confessant devant la haute cour de Bourges la vanité des révolutions, demandant à être envoyé, par grâce et par pitié, au fond du plus noir cachot, afin d'échapper au spectacle de la république qu'il avait appelée et faite, afin de ne plus voir ce que devenait l'idole à laquelle il avait donné sa vie à dévorer. Mais je m'égare ; je quitte le vaudeville des révolutions pour entrer dans leur tragédie psychologique. Laissons là Barbes, et Saint- Simon, et Paul-Louis Courier. Après tout, l'amertume

vengeresse de ce dernier et son noble chagrin qui pouvaient être à leur place en 1816 eussent détonné en 1833 : ou ils n'étaient plus alors de saison, ou ils eussent été prématurés. La société de Juillet n*est pas tout entière dans les déceptions politiques et les dépits légitimes de 1830. Quand la poésie, par le contre-coup des trois glorieuses, débordait partout ; quand, grâce à la poésie, les existences bourgeoises les plus humbles et les plus étroites étaient traversées d'illuminations splendides; quand tout, dans notre pays, était encore prospérité, soleil, avenir immense ; quand on brûlait d'enthousiasme et qu'on s'enivrait d'espérances sublimes, ce qui convenait le mieux pour railler les héros du jour, pour jeter sur tout ce délire et sur tous ces élans trompeurs la note d'ironie du sage, n'était-ce pas justement Scribe, optimiste et heureux?

{Journal des Débats, du 10 décembre 1883.)

Page 1