SCÈNE IV
MERCURE, ULYSSE, GALYPSO
Ce serait la grande scène d'explications entre Ulysse •t Galypso. Il faudrait que Mercure y assistât à titre
HOMÈRE ET l'OPÉRETTE. 32T
de conciliateur. Elle se dénouerait par l'arrivée d un navire des Phéaciens, en route pour Ithaque, qui pren> drait Ulysse à son bord. Je n'ai pas besoin de dire que la scène dans V Odyssée présente le même caractère de comédie douce, touchante la bouffonnerie épique, que les invectives de Galypso contre l'Olympe et le& lamentations de Mercure, contraint de voyager à travers des peuples sans éducation qui sont avares de la fumée des sacrifices.
Ulysse, dans cette dernière entrevue, ne fait paa trop le fier : tranchons le mot ; malgré toutes se& manigances, luoXujAiixav OSu<y<yeuç est un peu sot. Damel je voudrais vous voir à sa place. Il n'est déjà pas si commode de quitter une fille des hommes et de lui insinuer en face qu'on la quitte. Qu'est-ce donc de quitter une déesse! Ulysse commence par refuser la hache en bois d'olivier, la besaiguë toute neuve, les tarières, les clous et les chevilles que Galypso lui offre pour qu'il se construise un radeau»
— Un radeau, déesse ; que me proposez-vous là, un radeau ! Assez et trop, je connais les radeaux. Je ne tiens pas à recommencer les tempêtes et les écueils.
Ulysse ne veut plus avoir l'air pressé de partir ; et cependant, il part tout de même.
— Va! lui dit-elle, demi-irritée et demi-clémente. Cesse de gémir et de geindre du matin au soir ! Tu e» libre de rentrer chez toi. On te rend Pénélope!... Mais qu'est-ce que tu lui trouves donc à ta Pénélope? Regarde ma figure ; ne vaut-elle pas la sienne? Peut-
elle lutter avec cette taille ? A-t-elle ces lignes et ces contours d'une jeunesse éternelle!... Et tu pars !... Et tu vas braver Tincertitude des mers I
Naturellement, Calypso, à cette heure, n'est pas laide du tout. Elle a pris soin, pour Tentretien suprême, de s'habiller à son avantage ; dans ce tempslà, c'était déjà comme ça. Sa figure est encadrée dans une fine gaze; son buste est relevé et soutenu par une ceinture d'or; sa tunique est d'argent lamé... Bref, Ulysse va être de nouveau entraîné dans la grotte, et, cette fois, sans soupirer AvdLyxT^, quand paraissent les Phéaciens...
Mais, j'y pense, dans le personnel actuel des théâtres, qui jouerait Calypso? Hélas I il nous faudrait ce que nous n'avons plus, Schneider à vingt ans. Nous avons bien Théo, Hading, Granîer, Montbazon; ici, tout cela ne vaut. Judic elle-même... Judic est la plus aimable des simples mortelles... Il n'y a que Schneider qui était reine et déesse.
N'est-ce pas que ce scénario pourrait faire un petit acte, très enlevé, s'il était mis en œuvre par l'une ou par l'autre des plumes alertes qui ont écrit le Billet a Metella et la Chanson du colonel^ ces deux chefsd'œuvre de poésie parisienne? Et j'en reviens à mon dire, je n'ai rien ajouté du mien à VOdyssée. A peine çà et là, dans ma prose profane, ai-je transposé quelque vers de l'aède sacré. Tout cela est dans Homère ; tout cela y dort enveloppé du sommeil des siècles ; il n y a qu'à le dégager et à l'aviver.
C'est que les génies simples réussissent à tisser en une seule et même trame les contrastes les plus opposés de la vie. Ils n'ont pas besoin de faire succéder Thorrible au charmant ni de placer de parti pris et par système préconçu, le bouffon à côté du tragique. Ce procédé, dont les romantiques, vers 1830, faisaient tant de tapage, n'est en définitive qu'un procédé, c'est-à-dire quelque chose de mécanique et d'inférieur. L'art qui n'est que l'art s'étudie à faire se heurter les contraires ; la grande inspiration les marie et les fond en un tout indivisible comme fait la nature elle-même. Telle et telle comédie de Molière est un drame par la même raison et de la même façon qu'un chant d'Homère peut être une comédie.
A Athènes, au beau temps, j'imagine qu'Alcibîade, Aspasîe, Périclès et le fin Lysias ont dû lire quelquefois les aventures de mer et de marins, intitulées V Odyssée, du même œil dont je les lisais, l'un de ces derniers dimanches, à la nuit tombante, sur la terrasse d'un cabaret de Bougival, parmi les rires et les voix argentines des jolies croqueuses de coeurs et de fritures, tandis qu'en face de moi, de l'autre côté de la rivière, sur la prairie de l'île de Croissy, qui est aussi une Ile de Calypso, s'allumaient les cent feux du Bal des Canotiers. \
{Figaro du 6 août 1882.)