‹ Le théâtre et les MoeursChapitre 51 sur 62 · LA FUITE DE SARAH BERNHARDT · texte numérisé non relu

LA FUITE DE SARAH BERNHARDT

Mademoiselle Sarah Bernhardt ne m'a pas fait de confidences sur son aventure; mais je suis certain que c'est encore de la faute à mademoiselle Bière * .

Quand j'ai vu, il y a quinze jours, tout Paris s'occuper de mademoiselle Bière et s'occuper d'elle seule, je me suis dit tout de suite : « Ça va mal tourner à la Comédie-Française. » Mademoiselle Sarah ne souffrira pas tout cet accaparement du tapage par une jeune personne qui chante dans les casinos. Elle ne le souffrira pas. C'est un vol qu'on lui fait. Elle va avoir ses nerfs. Elle tirera à son tour son coup de pistolet. Elle est aussi trop malheureuse, la pauvre grande artiste! A son âge, on ne Tapas encore seulement condamnée à mortl Certes, elle a eu une existence diverse et variée. Elle a été peintre, sculpteur, aéronaute, courriériste de Salon au journal le Globe, Elle a même été

1. Mademoiselle Bière, artiste lyrique, venait de passer en cour d'assises et» à la suite de débats retentissants, elle avait été acquittée.

incendiée. De temps à autre, également, elle s'occupe de jouer la comédie. Mais déclamer avec de beaux gestes devant des magistrats en robe rouge qui tiennent tourné contre votrç poitrine le glaive de la justice, fasciner des jurés, faire pleurer des gendarmes, tenir une salle haletante pendant trois jours de suite et la soulever, malgré les lois et la garde, en un trépignement final d'enthousiasme, voilà ce que vous ne connaissiez pas encore, ô Sarah, chercheuse de gloire et d'émotions I Pendez-vous, ô Sarah I Tout cela est arrivé à une artiste dramatique, et ce n'est pas à vousl Ah I si mademoiselle Sarah Bemhardt avait eu sous la main quelque patito infidèle pour Tétrangler, le poignarder, le piétiner, et dire au commissaire : « Il m'a délaissée; je l'ai assassiné; menez-moi jouer la tragédie devant les juges! » Mais quel admirateur voudrait délaisser celle qui est la gloire et l'enchantement de son siècle? Quel zélateur pourrait lui être infidèle? C'était sans ressource; nul cœur perfide à percer d'une balle. Il fallait cependant que le pistolet partit. Il est parti sur la Comédie-Française.

Mademioiselle Sarah Bernhardt n'ira pas en cour d'as3ises; mais elle va tâter du tribunal civil et du tribunal de commerce. Il n'y a vraiment qu'une faible femme pour se jeter aussi étourdiment dans l'inextricable filet de la nrocédure. Elle a pris le train ; elle

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s'est sauvée à Sainte-Adresse ; et, parce qu'elle ne voit plus la figure odieuse de M. Perrin, elle se croit là le plus en sûreté du monde. Mais les lois, mademoiselle, les lois I mais le code civil, le code de commerce et le décret de Moscou I mais les huissiers^ les avocats et les juges I Toute cette engeance et toutes ces pestes vont être maintenant sur vos talons I Vous avez commis, en un seul acte, par votre hégire de Sainte-Adresse, une vingtaine de crimes, délits, dommages et dois. Premièrement, vous avez manqué à Tordre de service fixé par l'administration (article 15 du décret du 27 avril 1850) ; secondement, ayant un rôle dans une pièce, vous avez refusé de le jouer (article 64 du décret du 15 octobre 1812); troisièmement, vous vous êtes absentée sans congé du lieu de résidence de messieurs de la Comédie-Française ; quatrièmement, vous vous retirez n'ayant que neuf ans de service, quand vous êtes engagée pour vingt ans; cinquièmement, vous entravez autant qu'il est en vous l'action com* merciale et les profits de la société en commandite, formée par acte en écriture authentique devant M* Hua, notaire à Paris, le 27 germinal an XII, avec cette aggravation que vous aviez volontairement accepté les charges et bénéfices dudit acte, après en avoir pris dûment connaissance, ainsi que vous l'avez déclaré et signé ; sixièmement, subséquemment et indéfiniment, vous avez violé et continué de violer divers règlements sur la discipline en écrivant des lettres publiques contre M. l'administrateur général du Théâtre de la République et en tenant devant tous reporters

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généralement quelconques des propos contraires & ta subordination. Savez-vous bien, mademoiselle, qu'il y a une loi parfaitement existante (articles 75 et 76 du décret de Moscou) qui permet de vous envoyer les gendarmes et de vous mettre aux arrêts ?

On ne mettra pas mademoiselle Sarah Bernhardt aux arrêts, dans sa maison de la rue Fortuny, devant le portrait de Clairin. On ne fera pas de ses splendides pénates un For-rÉvêque à son usage. On fera pis. On abreuvera sa vie de papier timbré. Elle n*a pas l'idée de tous les billets, extrêmement peu parfumés, qu'elle va recevoir par les bons soins de M® Denormandie, avoué de MM. les comédiens. Je lui prédis qu'elle regrettera For-l'Évêque. On ne peut pas rétablir ForrÉvêque; la constitution de 1875 et le droit public des Français s'y opposent. A certains égards, c'est bien dommage I Combien For-l'Évêque était une institution admirablement appropriée à l'humeur des comédiennes et admirablement conforme à leurs intérêts bien entendus ! For-l'Évêque empêchait ces trop sensibles et trop héroïques créatures de courir au précipice en les empêchant d'aller jusqu'au bout de leurs susceptibilités, de leurs colères et de leurs imprévoyances. For-l'Évêque leur était un prétexte légitime pour s'arrêter net dans les casse-cou où les engageait un moment de folle humeur. En quarante-huit heures, l'orageuse Clairon sortait de là, calmée. Et, après ces quarante-huit heures, l'incident était clos, bien clos; il ne pouvait entraîner aucune conséquence ruineuse pour la coupable. Mademoiselle Sarah Bernhardt n'ira

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pas à Por-rÉvêque, où toute la fleur de Paris eût demandé à être enfermée avec elle, où Victor Hugo lui aurait adressé un sonnet, où les plus illustres princesses d'Europe lui eussent envoyé des bouquets de violettes. Mais elle perdra le rôle de Clorinde, dont elle se promettait des merveilles ; elle ne pourra plus paraître ni jouer sur aucune scène française ; le décret de Moscou lui interdit les départements aussi bien que la capitale ; elle payera aux sociétaires des dommagesintérêts peut-être considérables, sans compter les frais du procès. Était-ce donc la vocation de dofta Sol d'engraisser les huissiers, les agréés et toutes les autres harpies de loil Obi sans doute elle jouera à l'étranger ; mais elle en aura vite assez des Yankees et des Hollandais, et des triomphes dont on ne parlera pas le soir au Jockey, au café Riche, dans les couloirs de l'Opéra, dans les salons du quartier Monceau! Elle fera des statues; elle peindra des tableaux; elle Ta sérieusement dit à deux ou frois reporters qui Font crue. Mais il est à craindre que le public ne prête pas autant d'attention à ses statues qu'à celles de M. de Saint-Marsault et qu'il ne préfère pas sa peinture à celle de M. Bouguereau, tandis qu'elle est bien certaine que même les pires béotiens des mardis de la Comédie n'oseront jamais lui comparer ni Croizette ni Dudley.

J'mcline à croire que M. Perrin a eu des torts à l'égard de mademoiselle Sarah Bernhardt. Le langage

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