LE DÉCENNAT DE M. PERRIN
C'est au commencement de 1881 qu'expire le décennat de M. Perrin. Les auteurs qu'il a joués et les artistes qu'il a enrôlés viennent de signer une pétition au ministère des beaux-arts pour que ses pou* voirs soient prorogés. Quand le général se fait délivrer des certificats par ses auxiliaires ou par sa troupe, c'est qu'il est bien menace. Depuis trois mois, en effet, la direction de la Comédie-Française a été l'objet de vives critiques. Le gouvernement a considéré de- près l'état de la Comédie, et il ne l'a pas jugé satisfaisant.
Le gouvernement a-t-il tort?
La personne et les talents distingués de M. Emile Perrin sont ici hors de cause. On ne trouvera pas pour la Comédie un directeur plus amoureux que lui de son état, plus dévoué et plus assidu à ses fonctions» plus exact à en remplir tout le détail, ayant une expérience plus variée du théâtre, plus souple à manier r&me irritable des comédiens, plus ferme et plus
patient à les conduire, plus attentif à les rechercher, plus habile à les faire valoir. Il est le premier metteur en scène et le premier metteur en œuvre de ce temps. A ce titre, et après ces dix ans écoulés, il peut dire sans exagération : « La Comédie, c*est moi. » Sans lui, sans son application et son adresse à préparer le succès, sans le parti pris visible qu'ont toujours eu pour lui la fortune et le public, combien de pièces auraient à peine eu huit ou dix représentations qui ont fourni une longue et fructueuse carrière I combien d'artistes nouveaux venus ou nouvelles venues dans la maison ont conquis, en six semaines, une renommée et une autorité sans contestation I Et ils étaient cependant bien contestables I Mais ils avaient Perrin, ils avaient à leur doigt l'anneau d'Alcine; on les applaudissait sans se permettre de regarder ni de juger; tout ce qu'ils pouvaient faire et dire était enchanté et enchanteur.
Ce n'est pas à la personne qu'on peut trouver à reprendre; c'est au système. M. Emile Perrin. s'est donné pour tâche de moderniser le Théâtre-Français. Il n'a que trop réussi. Il a tout modernisé, en effet : le répertoire, les comédiens et le public. L'équilibre entre le classique et le moderne, qui est la loi de la Comédie, est rompu ; et il l'est aux dépens du classique, qui n'existe, pour ainsi dire, plus.