LE DÉGENNAT DE M. PERRIN
Répertoire et Emile Perrin sont deux vocables qui jurent. Qui dit répertoire dit un ensemble varié d'œuvres dont on rafraîchit sans cesse le public et dont on ne le fatigue jamais; on ne les laisse pas oublier et on se garde de les user par un trop grand nombre de représentations. Qui dit Perrin dit un directeur très artiste sans doute, mais encore plus imprésario qu'artiste, qui pratique la maxime de César :
Siiecessus urgere suos, mstare favori^
et, en vertu de cette maxime, pousse tout à outrance, ses comédiens et ses comédies. Un sociétaire a-t-il Toreille du public? une pièce a-t-elle le succès? M. Perrin ne laisse reposer ni Tunni l'autre. Il épuise la pièce; après quoi, il en montera une autre toute fraîche, et Ton n'entendra plus jamais parler du chef-d'œuvre ou prétendu chef-d'œuvre qui a obtenu soixante représentations consécutives. Il épuise l'acteur; après quoi, il le laisse de côté, il en fabrique un autre qui ne vaut pas celui qu'il remplace, et cet autre réussit, par l'unique raison que le public n'en est pas rassasié.
Ce qui caractérise admirablement le système de M. Perrin, c'est sa seconde direction de l'Opéra- Comique. II a alors monté la Dame blanche avec des décors neufs et des costumes neufs; il a engagé un ténor du nom d'Achard; pendant un an, il. a donné trois fois par semaine la Dartition et son ténor; on ne
parlait plus dans Paris que d'Achard et on s'extasiait €ur réternelle jeunesse de Boïeldieu, qui tenait l'affiche presque tous les jours. Chaque soir, on faisait salle comble à Feydeau. Mais qu'était devenu, deux ou trois ans après, le célèbre Achard? Quant à la Dame blanche^ cette œuvre si populaire, M. Perrin en a tellement exprimé le suc qu'après lui on ne l'a plus jouée que devant des banquettes. Si Ton veut voir maintenant un public s'abreuver avec délices de la Dame blanche, il faut aller jusqu^à Berlin.
A la Comédie-Française, aussi, on fait salle comble «t maximum de recettes. La Société anonyme formée entre les comédiens sera bientôt le premier établissement financier de Paris. La prospérité de cette maison de banque commence à rendre jaloux M. de Rothschild. Seulement il n'y a plus de troupe, littéralement plus de troupe ; et la Comédie, par ce qu'elle joue, n'est plus qu'un composé du Gymnase-Dramatique et de l'ancien théâtre de la Porte-Saint-Martin. Et encore, que la Comédie y prenne garde I le Gymnase va peut-être prendre le dessus. A partir du !•' septembre, M. Koning y régnera. Et lui aussi, M. Koning, est un très habile metteur en œuvre et un très délicat metteur en scène.
MM. les comédiens ordinaires de la Nation se divisent maintenant en deux classes : 1^ ceux qui jouent tous les jours; 2* ceux qui ne jouent pas encore et ceux qui ne jouent plm^ lesquels forment ensemble la catégorie qui ne joue pas. « Perrin me fait trop jouer, Perrin me tuera, » disait de temps à autre
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Sarah Bernhardt avec une touchante mélancolie. Elle eût été sans doute un peu f&chée qu'on tu&t ainsi les autres à sa place. Elle avait cependant raison de dire : « Perrin me tuera ».
Pendant des années, il n'y en a eu que pour elle et mademoiselle Croîzette, tandis que mademoiselle Favart ne sortait de l'oisiveté que pour être reléguée dans quelque rôle sans éclat; Favart, cette comédienne achevée, produit d'une incomparable persévérance, œuvre de sa propre intelligence et de ses propres efforts plus que de la nature, qui, parvenue à son point de perfection, faisait penser que l'art n'est qu'une longue patience. M. Perrin a réussi à faire croire au public que Sarah, avec son seul naturel, était capable de tout, et que Favart ét^t trop étudiée pour continuer de plaire. Qu'est-il arrivé? Mademoiselle Sarah Bernhardt ne s'est pas développée; Favart s'est gâtée. L'une, trop entraînée, n'a pas cru, dans son ardeur, qu'il lui fût nécessaire de s'exercer en dehors de la scène, de s'assouplir et de se mûrir; et, n'ayant pas le temps de méditer sur son arty elle s'est aisément persuadée que l'étude ne sert à rien. Un beau jour, elle a été sur les dents; quand elle s'est mesurée à une œuvre comme V Aventurière^ qu'on ne joue pas d'inspiration, elle a eu conscience qu'elle ignore beaucoup des choses qu'on ne sait pas sans se donner la peine de les apprendre. L'autre s'est lentement découragée. Le résultat est le même. Ni l'une ni l'autre de ces deux véritables artistes ne peut plus donner sa mesure. Mademoiselle
Favart ne se plaint pas; la vie a produit sur elle son ordinaire effet, elle l'a rabaissée de ses ambitions et calmée. Mademoiselle Sarah Bemhardt, au plein de sa vigueur, se révolte de se sentir si jeune et déjà arrêtée en sa course. Surmenée, irritée, impuissante à se mesurer avec le rôle de Glorinde, qui semblait si bien fait pour elle — pour elle, la poétique jeune femme partie de si bonne heure, à travers les détroits et les mers, à la conquête de la Toison-d'Or, — elle a fait esclandre. Oh! le prétexte allégué est ridicule! L'esclandre cependant ne s'explique que trop, si Ton songe au régime qui lui a été imposé et que les folles générosités de la jeunesse lui ont fait accepter pendant des années. Et il en est de tous les autres comme de Favart et de Sarah Bernhardt !
Avec son moderne, M. Perrin les a tous ensorcelés, tous épuisés, tous vulgarisés et prosaïsés. Ils ne révent que le moderne. Il ne fallait pas parler à Sarah de jouer Bérénice ou Esther! Le Sphinx et l'Étrangère, voilà ses dieux. Ce n'est point l'épopée qui la séduisait dans doua Sol, ni la vaporeuse ballade dans Marie de Neubourg : c'était moderne , il suffisait! M. Goquelin, si l'on descendait au fond de son cœur, vous dirait qu'il y a plus de gloire à jouer les Ouvriers que les Folies amoureuses. Delaunay, qui ne se souvient plus de ce qu'il a été dans le Menteur, s'est affublé avec volupté du personnage de Daniel Rochat, un raisonneur qui a juste le genre d'éloquence et de distinction intellectuelle de M. Purgon. Ahl ils sont modernes, MM. les corné-