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LA CHARTE DE LA COMEDIE ET L'AFFAIRE DUDLAY

Le ministre a prononcé; mademoiselle Dudiay restera sociétaire de'la Comédie.

Si les lois sont faites pour qu'on les observe ; si une convention engage ceux qui la signent ; si le texte d'une convention doit être interprété et appliqué d'après la commune intention des parties, M. Goblet, ministre des beaux-arts, a bien jugé et bien décidé dans l'affaire de o^ademoiselle Dudiay. Il a appliqué le décret de Moscou ; il est resté dans les termes de l'acte de société du Tbéâtre-Français ; il a contraint les membres du comité à respecter dans la personne d'une collègue les droits du sociétariat et le titre de sociétaire dont ils sont justement fiers pour euxmêmes. Non seulement la décision de M. Goblet est bonne ; elle était la seule bonne , toutes les transactions imaginées par le comité ou consenties par mademoiselle Dudiay n'auraient eu d'autre effet, si eUes

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eussent prévalu, que de compromettre et de bouleverer 1 institution de la Comédie.

Le 27 germinal an XII, un certain nombre d'artistes ont comparu devant M* Hua, notaire à Paris, et ont formé entre eux, « sous l'autorité expresse du gouvernement », une société qui se proposait pour objet d'exploiter le Théâtre-Français et son répertoire. La direction et l'administration de la Société devaient se partager entre l'assemblée générale des sociétaires, un comité de six membres choisis parmi eux et un commissaire délégué par le gouvernement. La Société était d'une durée illimitée ; elle se composait des comparants et de tous ceux qui seraient admis dans la suite à y adhérer avec la jouissance, pour tout ou partie,' d'une des vingt-cinq parts qui formaient son capital incessible. Dans cette Société, personne n'entrait en la pure qualité de capitaliste. Poui* en faire partie, la condition «tn^ quânon était d'exercer la profession de comédien et de concourir à la prospérité sociale par l'exercice de la profession. La Société du Théâtre-Français est, je crois, le premier modèle connu, chez nous, depuis la Révolution française, d'une société coopérative, en ce sens que la Société seule employeuse, comme disent les Anglais, ne se composait que d'emphyés. Les artistes associés, qui étaient, en tant qu'individus, des employés, en tant que collection, des employeurs y pouvaient occuper d autres artistes, simples gagistes, liés à la Société, sans en ètre^ par des contrats à temps ; c'est ce que nous appelons aujourd'hui les pension*

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naîres. Pour devenir sociétaire, il fallait faire, comme gagiste, un stage d'une année au moins. Il était donc pourvu à ce que les nouveaux sociétaires ne fussent recrutés qu'à bon âcscient. En se faisant admettre, le sociétaire engageait sa vie entière ; il ne pouvait plus se retirer qu'avec le consentement du comité d'administration et du gouvernement ; il devenait à perpétuité Thomme-lige du sociétariat. En revanche, la Société s'engageait envers lui pour vingt années : elle ne le pouvait renvoyer avant ce terme et en lui paj-ant retraite, que si des infirmités précoces et dûment constatées le rendaient incapable de service. Ce n'eût pas été, par exemple, un prétexte suffisant, pour se séparer d'un sociétaire, d'alléguer que le talent de ce sociétaire ne convenait plus ou qu'il fallait faire une place à quelque artiste d'un autre théâtre, montrant plus de talent que lui dans le même emploi. Voilà l'esprit, voilà le caractère original de la Société formée en Tan XII. La Société disait à l'artiste qu'elle appelait en son sein : « Je te place sous tautorité expresse du gouvernement et je te demande toute ta vie, si Ton a besoin de toute ta vie ; en revanche, r autorité expresse du gouvernement t'assure l'exercice de Ion art pendant vingt ans au minimum sur une scène qui est la première du pays et, au bout de ces vingt ans, une retraite honorable où tu es sûr de ne connaître ni la misère ni la gêne, compagnes ordinaires du talept qui vieillit »

Le décret constitutif du 1 1 octobre 1812 (décret de Moscou) ne changea rien ï ce trait fondamental de

4^acte de germinal an XII. Napoléon, dans ce décret, iont Tobjet principal fut de consolider l'autorité du soiintendant des spectacles, se montra cependant aussi respectueux que possible des droits et de la dlignité de ses comédiens ordinaires. De 1812 à 1850, e principe du sociétariat de vingt ans resta entier. En 1850 seulement, le décret du 30 avril, confirmé diepuis par le décret du 23 novembre 1859, vint y loucher.

Nous ne voulons pas apprécier le décret de 1850 BÎ le caractère général du moment politique où il fut rendu. Contentons-nous de dire le nécessaire. Le ttinistre de d'intérieur de ce temps (c'était Baroche) estima que le décret de Moscou laissait trop peu de prise à l'autorité supérieure sur les comédiens ; que, en leur assurant vingt années de jouissance du sociétariat, on leur tournait Tesprit d'idées d'indépendance ; €[u*il fallait leur faire sentir le joug et leur tenir suspendue sur la tête Tépée du pouvoir ministériel. On révoquait alors, ad nutum, Michelet, Quinet, Vacherot. L article 13 du décret de 1850 fournit le moyen de remercier les sociétaires, si on le jugeait à propos, eu Doue de dix années. L'article divisait par moitié, an deux périodes, les vingt années de jouissance précédemment concédées au sociétaire par l'acte de germmal an XII et le décret de Moscou. Il faisait masse, pour former la première période de dix ans, des années de stage et de pensionnat avec les années de sociétariat, et il établissait que, à la fin de cette liiemière période de dix ans, il serait statué à noa

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veau sur la position du sociétaire. L'article 13 portait donc une atteinte grave et fâcheuse à la qualité de sociétaire. Mais il faut remarquer du moins que tel qu'il est, strictement iuterprété dans son texte et dans son esprit, l'article 13 ne met pas encore en miettes le sociétariat. Il laisse subsister le sociétariat de vingt ans à titre de théorie générale, de règle et de fait normal; il n'admet le sociétariat de dix ans qu'à titre de fait accidentel et exceptionnel. Le ministre, d'après l'article 13, ne se peut placer que dans cette seule alternative : ou il doit mettre à la retraite après sa première période de dix ans de service le sociétaire jugé par lui insuffisant, en lui rendant, d'ailleurs, la liberté de s'engager à tout autre théâtre que le Théâtre-Français; ou, s'il n'use pas de ce droit rigoureux et peur le seul fait qu'il n'en use pas, le sociétaire est maintenu avec sa qualité et son rang dans la jouissance de son engagement de vingt ans et de tous les droits y attachés.

Or, qu'a fait le comité d'administration du théâtre, appelé par l'article 13 à donner son avis au moment où expiraient les premiers dix ans de service de mademoiselle Dudlay ? A-t-il proposé au ministre de mettre purement et simplement mademoiselle Dudlay à la retraite, seul droit qu'ait le ministre? Et a-t-il fourni des raisons probantes pourquoi mademoiselle Dudlay, nommée sociétaire il n'y a pas plus de trois ans sur sa proposition à lui comité, ne peut le rester aujourd'hui? Nullement! Le comité a imaginé des combinaisons qui ne sont pas dans l'article 13, et qui

seraient infiniment plus dangereuses et plus pernicieuses que Tarticle 13 lui-même pour l'institution du sociétariat. En premier lieu, le comité a offert sous main à mademoiselle Dudlay de la réengager comme pensionnaire après qu'on l'aurait mise à la retraite comme sociétaire. Ainsi, mademoiselle Dudlay serait censée insupportable au public dans Phèdre et dans Pauline, si sociétaire ; admirable ou suffisante, si pensionnaire I Ainsi, au lieu que l'artiste engagé aux Français a l'espérance, après le temps de pensionnat, d'obtenir le rang de sociétaire, et que tel est le fondement de la Comédie, il redeviendrait, contre son gré, de sociétaire, pensionnaire; et ce ne serait pas là saper la Comédie et le sociétariat par la base ! En second lieu, le comité a off'ert à mademoiselle Dudlay, si elle consentait à ne pas faire valoir auprès du ministre son engagement de vingt années, de la renommer sociétaire pour cinq ans.

Cette belle invention du sociétariat de cinq ans est d'Emile Perrin; il l'a produite au jour, l'an dernier, au sujet de mademoiselle Broisat, et le prédécesseur de M. Goblet au ministère des beaux-arts a eu l'impertinence de n'en point vouloir. Suivez bien, en effet, l'application du système pour en goûter le prix : en vertu de l'article 13, on met le sociétaire à la retraite comme incapable ; puis on l'élit de nouveau sociétaire, comme capable, pour cinq ans! C'est tout bonnement comique, et, en tout cas, c'est la destruction pure et simple du sociétariat. Si l'on institue des sociétaires de cinq ans, il n'y aura pas de

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raison de ne pas faire des sociétaires pour trois, six, neuf, des sociétaires trimestriels, des sociétaires à la petite semaine, des sociétaires à la journée. M. Goblet n*a pas voulu prêter la main à des manigances où Tabsurdité le dispute à l'illégalité. Il a mesuré l'étendue de sa responsabilité; il a jugé qu'il ne pouvait pas mettre le pouvoir ministériel à la disposition des caprices changeants du comité, et, puisque le comité, par son imprudente conduite. Ta placé dans l'obligation de violer la loi ou de faire le ministre, il a fait le ministre, comme ce paratt être assez son goût. Il a considéré que, quelle que fût mademoiselle Dudiay il y a trois ans, quand le comité Ta choisie de son plein gré pour sociétaire, elle est encore aujourd'hui ce qu'elle était il y a trois ans, pas plus peut-être (à notre avis, plus), mais certainement pas moins. Il n'a donc pas pu légitimement la mettre à la retraite, et, ne le pouvant pas, les lois, l'intérêt de la Comédie, le respect d'une institution respectable, ne lui laissaient d'autre parti à prendre que de conserver à mademoiselle Dudiay, comme il Ta fait, pour jusqu'en 1896, sa qualité de sociétaire.

Et maintenant, on dit que M. Got, M. Delaunay et M. Coquelin veulent quitter la Comédie I Ils ne sont pas aussi libres de la quitter, contre le gré de leurs associés et du ministre, qu'ils paraissent le croire. Avant de signer et de demander à signer l'acte de société de germinal an XII, ils ont eu sans doute la précaution d'en lire et d'en méditer l'article douzième. Mais, quand bien même le ministre les laisserait

partir, il faut que le public sache bien une chose : c'est que ces trois étninents sociétaires, susceptibles à rebours, s'en iront parce que le ministre a maintenu intacte contre eux la dignité du sociétariat qu'ils avilissaient en lui ôtant sa sécurité.

{Journal des Débats^ 2 mars 1886.

11 est de nouveau question de scinder en deux écoles le Conservatoire de musique et de déclamation. La musique resterait où elle est, sous la direction de M. Ambroise Thomas. La déclamation serait transférée dans un édifice annexe avec un directeur distinct.

Le concert de plaintes va croissant contre l'établissement de la rue du Faubourg-Poissonnière. Dernièrement, la commission du budget de la Chambre des députés a mandé devant elle M. Perrin et M. Vaucorbeil. Elle a voulu savoir du premier pourquoi fl jouait si peu la tragédie, et du second pourquoi les grands artistes étaient si rares. L'un a répondu que le Conservatoire ne fournissait plus de chanteurs, «t Tautre, qu'il n'en sortait plus de tragédiens. Qusiiii un directeur de théâtre subventionné se trouve da»« l'embarras, il ne manque jamais de dire : « C'est fa faute du Conservatoire » , on conçoit que ce ne puisse

être la faute du directeur lui-même. Ici pourtant, les directeurs n'ont pas tort. Il faut convenir que, depuis quinze ai^s, le niveau moyen des chanteurs, des comédiens et des instrumentistes baisse sensiblement en France : or, c'est le Conservatoire qui est chargé de maintenir ce niveau. La disposition fondamentale du règlement du 14 octobre 1808 lui donne pour objet « la conservation de la musique et de la déclamation dans toutes les parties ».

D'où vient la décadence?

Il nous paraît difficile d'admettre qu'elle vienne, comme on le prétend, de ce qu'il n'existe pas une école de déclamation absolument séparée de recelé de musique. Le décret d'institution du Conservatoire, rendu en Fan IV, sous le Directoire exécutif, consacrait exclusivement le Conservatoire aux études musicales; mais, dès que le Conservatoire fut installé dans son bâtiment actuel, l'ancien hôtel des Menus- Plaisirs, et que les études y furent en plein exercice, Sarrette, son premier directeur, sentit la nécessité de joindre aux diverses classes d'instruments, de composition et de chant, des classes de déclamation tragique et comique. Il ne cessa de réclamer cette création nouvelle auprès des pouvoirs publics. II fut soutenu dans ses efforts par les quatre administrateurs du Conservatoire, tous quatre musiciens, Gossec, Lesueur, Méhul et Cherubini. Au bout de dix ans de réclamations, il vint à bout de son désir. L'empereur, par le décret de 1808, transforma le Conservatoire de musique en Conservatoire de

musique et de déclamation. En même temps qu'il organisait les classes de déclamation, le décret de 1808 fondait au Conservatoire une classe de danse et de maintien qui jusque-là y avait manqué. Depuis 1808 jusqu'à nos jours, Fart du chant, celui de la déclamation et celui du maintien ont été enseignés simultanément au Conservatoire. Ils n'ont été séparés que de loin en loin, en des moments de crise politique et pour peu de temps.

Il serait presque puéril de développer les raisons théoriques et pratiques qui ont décidé l'empereur, sur les sollicitations des premiers compositeurs de son temps, à associer ces divers enseignements dans une seule école et sous une même direction. Ces raisons sautent aux yeux. La scène est le domaine commun où exercent leur génie l'artiste lyrique et l'artiste dramatique. La voix est l'instrument commun qu'ils ont à manier. Il s'ensuit qu'il leur faut des parties communes d'enseignement. En les plaçant tous deux dans une même école, on établit entre eux des relations qui ne peuvent présenter pour l'un et pour l'autre que des avantages.

On dira peut-être que, pour jouer la comédie et le drame, il ne sert de rien de savoir la musique. De la savoir, non ; de l'avoir étudiée, si. Un peu de solfège n'est point inutile à l'artiste dramatique pour

lui assouplir la voix et lui inculquer Thabitude de rintonation juste.

On ne dira pas, en tout cas, qu'il ne sert de rien a l'artiste lyrique d'avoir fréquenté une bonne classe de déclamation comique ou tragique. Les artistes qui ont passé depuis dix ou quinze ans par FOpéra- Gomique nous ont fait plus d'une fois sentir qxiel abîme sépare le chanteur qui sait « déclamer » de celui qui ne sait que chanter, quand son chant serait celui d'Elleviou. Ahl combien j'en ai connu, de ces charmantes personnes qui avaient tout pour elles, la jeunesse, les yeux, la beauté friande — même la voix et le chant, — et qui m'auraient fait fuir jusqu'à Pantin quand elles abordaient, dans le dialogue, les passages spirituels ou pathétiques. Elles avaient l'air, en ces beaux endroits, de débiter pour leur maîtresse de pension un compliment de bonne innée.

Je trouve, à ce sujet, des maximes bien topiques dans une méthode de chant qui a été obligatoire, pendant toute la durée du premier empire, pour les élèves du Conservatoire. Le style en est rococo; mais le fond n'en saurait être trop médité par les jeunes élèves du chant.

« Il ne suffit pas, pour être un chanteur accompli, de posséder une superbe voix, cultivée par la meilleure méthode, et d'avoir des moyens étonnants d'exé-

cution; il faut être instruit... Il faut que le chanteur soit instruit dans la mythologie et dans rhistoire tant ancienne que moderne... Il faut qu'il lise le* poètes, et cette lecture, jointe à celle de l'histoire, ornera sa mémoire, échauffera son imagination et tiendra son âme dans cette espèce d'état d'exaltation nécessaire pour bien exprimer les grandes passions dramatiques, pour rendre fidèlement le caractère et les sentiments des personnages dont parle l'histoire et la fable, et qu'il sera chargé -de représenter... »

A plus forte raison faut-il que le chanteur sache mimer et déclamer le tragique et le comique. Ceux qui ont entendu M. Faure, madame Sophie GruvelB et madame Viardot, ceux qui entendent aujourd'hui mademoiselle Krauss, peuvent mesurer tout ce que l'art du geste, du maintien et de la diction ajoute de puissance nouvelle aux artistes déjà doués des plus puissantes facultés lyriques.

De 1808 à 1850, c'est-à-dire pendant une période de quarante ans, est-ce que l'union des classes de chant et des classes de déclamation dans un seuâ établissement a nui à la bonne éducation des artistes soit lyriques, soit dramatiques? Est-ce que du fait de cette union nos théâtres de comédie et nos théâtre» de chant manquaient soit de grands artistes, soit de bonnes troupes? Il suffît pour répondre de citer quelques noms dans la pléiade qui a tenu l'affiche de 1840 à 1865. Des classes de déclamation étaiezit sortis MM. Frederick Lemaître, Provost, Samson^

Régnier, Bocage, Bouchet, Lîgier, Beauvallet, Delaunay; mesdames Allan, Favarty Rose Chéri, Delaporte... Les classes de chant avaient produit MM. Roger, Ponchard, Faure, Sainte-Foy, Audran, Ricquier, Bataille, Bussine, Couderc; mesdames Lavoye, Darcier, Lefebvre, Lemercier, etc. ; je choisis à dessein une série d'artistes ayant tous appartenu à rOpéra-Gomique, dont le genre entremêle le dialogue et le chant; ils étaient tous si habiles dans Fart de composer un personnage et de dire un rôle que, grâce à eux, le théâtre où ils se sont succédé durant un court espace de temps pouvait presque soutenir la comparaison avec la Comédie-Fraiiçaise. Et remarquez bien que deux d'entre eux, et non les moins célèbres, Roger et Ponchard, avaient suivi au Conservatoire le coars complet des études de déclamation comme le cours complet des études de chant. Ils ne sont pas, d'ailleurs, les seuls artistes dont les deux sections du chant et de la déclamation s'enorgueillissent en même temps.

La décadence des études de déclamation et de chant n'a donc pas pour cause l'association de ces deux genres d'étude dans un même établissement. Où est cependant la cause du mal? Elle est peut-être dans les programmes ou dans les méthodes, ou dans la distribution des heures de travail, ou dans les

habitudes de vie soit des maîtres, soit des élèves. Ce qui a fait déchoir le Conservatoire, c'est, selon toute vraisemblance, ce qui a fait déchoir tous les empires et tous les établissements^ grands ou petits : c'est l'abandon des bonnes règles de gouvernement et de discipline.

Les quinze dernières années du gouvernement d'Auber n'ont pas été heureuses, il s'en faut. Pour réparer le mal déjà fait par Auber, ce n'était peutêtre pas un musicien qu'il fallait choisir en 1871. On a donné le Conservatoire à M. Ambroise Thomas comme une récompense légitime pour les chefsd'œuvre qu'il a écrits, comme une belle couronne d'or due au plus illustre et au premier de nos compositeurs vivants. Mais un grand compositeur, quand L'inspiration s'abat sur lui, n'est pas toujours bien libre de s'y arracher pour vaquer au ménage administratif, et le génie musical le plus poétique #ne suppose pas toujours chez celui qui le possède l'esprit de détail, la rectitude de jugement, l'attention soutenue qu'exige la conduite d'un établissement tel que le Conservatoire.

Qu'est-ce le Conservatoire? C'est, en son essence fondamentale, un externat déjeunes gens des deux sexes, rien de plus; c'est un établissement d'éducation qui réunit les trois degrés primaire, secondaire et supérieur. Qui faudrait-il mettre à sa tête? Un homme expert dans la science de l'éducation et dans la connaissance de la jeunesse.

Sarrette, qui organisa le Conservatoire^ n'était ni

un auteur dramatique, ni un compositeur de musique, ni un directeur de théâtre, ni un virtuose. C'était un bon bourgeois de Paris, capitaine en 4792 de sa compagnie de garde nationale et grand amateur de musique militaire. Il se trouvait posséder de nature les qualités qui font Fadministrateur habile et celles qui font le grand instituteur. Il avait l'activité et le goût, le dévouement à la jeunesse, la passion de produire les autres. Il s'amusa d'abord à former une musique pour sa section de garde nationale, puis une école pour former des musiciens de garde nationale. C'est cette école qui, grâce à son zèle, â ses efforts, à sa foi, est devenue, par des assimilations successives, école de musique instrumentale, de composition, de chant, de déclamation. Sans savoir le contre-point, il a été le seul directeur complet du Conservatoire ; il Tavait porté au point d^ prospérité d'où ensuite les musiciens l'ont fait descendre.

(Revui Bleue, 9 avril ISSi.)

Pour une drôle d'idée, c'est une drôle d'idée qu'a eue ce jour-là mademoiselle Sarah Bernhardt !

Un joli soleil, agrémenté de pluie, brillait sur l'avenue de Villiers. Le calendrier marquait : «Jeudi, 14 octobre, quatrième jour du premier quartier de la dixième lune de l'an 1880. » Mademoiselle Sarah Bernhardt devait prendre le train du Havre le surlendemain à midi et le bateau de New- York, le dimanche à huit heures et demie du matin. — Elle était languissamment étendue sur le divan, popularisé par M. Clairin. « Qu'on aille me chercher tout de suite, tout de suite, Marie Colombier, dit-elle à sa fidèle Guérard. » Mademoiselle Marie Colombier arrive. Mademoiselle Sarah lui saute au cou et lui dit san^ préface: « Je t'emmène ; ma petite sœur Jeanne vient de tomber malade. C'est toi qui me la remplaceras dans ma troupe des^tats-Unis. — Mais... I — Nous prenons le paquebot VAmérique après-demain. — Mais...! — Avec le vieux Jarett, mon interprète et

mon agent ; un homme parfait, tu verras ! — Mais...! — Si tes costumes ne sont pas prêts, ils te rejoindront par le prochain courrier. — Mais, mais...! — Conclu! dit mademoiselle Sarah. Mademoiselle Colombier eut beau dire et beau faire.

Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore.

Et désir de juive, mille fois pis ! Et désir de mademoiselle Sarah Bernhardt passe toutes les juives !

Voilà comment mademoiselle Colombier s'embarqua pour New-York, le 17 octobre 1880, sans paquets et de fort mauvaise humeur ; voilà comment elle fit, à sa grande surprise, la découverte inattendue que les natifs de Montréal sont Français et aussi ceux de la Nouvelle-Orléans ; voilà comment elle s'ennuya à mourir sur THudson, sur les lacs, tout le long du Mississipi, et voilà comment elle fut amenée, par besoin de distraction, à se faire l'historiographe de son excellente camarade et amie Sarah ! Ah ! oui, elle était drôle Tidée qu'a eue mademoiselle Sarah, le quatrième jour du premier quartier de la dixiènie lune de Tan 1880! Mademoiselle Sarah croyait prendre à sa suite, un second grand premier rôle ; elle attachait à ses flancs un secrétaire. Le sea^étaire est un oiseau qui a la tournure fringante et le plumage chatoyant, mais le bec recourbé et très pointu.

Grâce à mademoiselle Marie Cqlombier, nous possédons un récit authentique de l'hégire de mademoiselle Sarah dans le nouveau monde. Ce n'est pas le chapitre

le moins curieux de VHistoire générale des Voyages.

Voyage ébouriffant! Vrai voyage de comédienne française, qui croit ingénument qu'elle tient Tempire des deux hémisphères ; que tout lui est dû par tout le monde et qu'elle-même ne doit rien à personne ; que les religions et les mœurs plieront devant elle ; que la galanterie est exactement la même à Cincinnati Porcopolis et dans Theureux hôtel delà rue Fortuny ; qu'enfin le beau pavédeMeudon à Versailles s'est fait tout seul, s'entretient tout seul, se balaye tout seul, et qu'on le retrouvera tel quel, vierge de boue, de fondrières et de marécages, au cœur des villes bâties en quinze jours, dans les solitudes de l'Illinois.

Le voyage commence et s'achève sur deux scènes où la vie réelle est plus parlante que dans toutes celles du Roman Comique, Sur le quai d'arrivée à New-York, les douaniers américains s'emparent des malles de mademoiselle Sarah et taxent ses costumes à 8000 francs de droits d'entrée qu'elle est tenue de payer incontinent. Joli denier pour débuter quand on court à la poursuite du million I Sur le quai de retour, au Havre, un huissier très poli, armé d'une ordonnance de M. le président du tribunal civil de la Seine met saisie-arrét sur les bagages de mademoiselle Marie Colombier, qui était partie trop vite pour penser à payer ses menues dettes. £t, au Havre comme à New-York, il fallait jouer le soir même !

Mademoiselle Sarah Bernhardt arrivait en Amérique pour tout enlever, les cœurs, les applaudissements, les bouquets et un chèque d'un million. Elle comptait

bien qu'on détellerait ses chevaux, que les salons de New- York, de Washington et de Baltimore se disputeraient sa personne, et que M. Stebbens lui-même se ferait une gloire de la présenter à ses compatriotes... Vous savez bien, M. Stebbens, cet Américain amateor d^arts, opulentissime, qui fut pendant une saison ou deux Tun des héros de la vie parisienne I Est-ce que vous ne vous le rappelez pas?. . . Si ! Voyons ! Stebbens î Il avait loué avenue Friedland la moitié de Yhôiel d'Arsène Houssaye, et, en 1872 ou 1873, je crois, il mit son logis à la disposition de l'aimable propriétaire, pour le bal travesti où apparut, en costume de sphinx une créature exquise et indéchiffrable, qui fixa tous les yeux et troubla toutes les imaginations jusqu'au jour naissant. Un peu plus tard, il voulut avoir chez lui, pour y jouer le Passant, mademoiselle Sarah Bernhardt et mademoiselle Marie Colombier. Cellesci ne refusèrent point. Ah! l'ingrat Stel^ens! Au premier mot qui lui fut touché à New- York, d'ouvrir ses salons en l'honneur de l'illustre comédienne, il tomba de son haut. Il parait qu'à New-York ils n'en sont pas encore, en fait de fusion sociale, au point où nous sommes parvenus à Paris. Mademoiselle Sarah Bernhardt dut renoncer aux succès de salon et aux fructueuses lectures dans les réunions mondaines qui en auraient été la suite.

Le malheur est que l'arrivée de mademoiselle Sarah Bernhardt n'en était pas moins un gros événement pour New-York, Philadelphie, Boston, Chicago et autres lieux. Ces villes merveilleuses, ces capitales

OÙ bouillonnent, immenses, Tactivilé, l*invention et la richesse, sont tout de même un peu province, même New-York, la cité impériale, par rapport à nous. Il y a plusieurs capitales dans l'Univers ; il n'y a décidément qu'une capitale de Tunivers; et c'est toujours Paris. Aussi l'arrivée de Sarah lachercheuse^ de gloire, objet parisien du prix le plus rare, occupait également tout le peuple de .ces pays-là, sans distmction de classes, d'âge ni de sexe. Le plus vif mécompte^ de mademoiselle Sarah Bernhardt, Va parte de& femmes et des salons, devenait le texte favori des amplifications du club, du journal et de l'église. C'était ce qu'on appelait « la situation morale » de mademoiselle Sarah Bernhardt. Il ne serait pas étonnant que, cette année, quelque étudiant sérieux d'Harvar Collège prît pour sujet de thèse de doctorat en philosophie : De la sociologie dam ses rapports avec rétat de comédienne française.

Pauvre Sarah Bernhardt I pauvre amante passionnée de la renommée et de l'art! Si elle a quelquefois péché par trop aimer le tapage, elle a été bien, punie là-bas par où elle a péché. Les journaux de dévotion puritaine, qui se tirent à 200000 exemplaires^, disputaient sur son état civil et lui jetaient l'anathème. Les purs pasteurs méthodistes ne connaissaient pasi d'autre matière à leurs sermons que ce maudit serpent de France, venu pour empoisonner les mœurs de la pieuse Amérique. Ils lui prédisaient en chaire le sort de Jézabel. Ils se réunissaient en synode ou en. consistoire pour vider la question théologique de^

savoir jusqu'à quel point on pouvait faire visite à mademoiselle Sarah « personne privée » sans encourir la damnation éternelle. Les dames et les misses de bonne bourgeoisie tenaient des meetings contre elle. Car chaque- pays a ses idées; et, s'il est choquant pour une femme, dans la Nouvelle-Angleterre, de faire , jouer chez elle des proverbes en vers, il n'est pas choquant qu'elle déblatère en public, ex cathedra^ contre les comédiennes. A Orange-Town, dans le comté de Rockland, sur le seul bruit de son approche, de sages matrones s'assemblèrent et tinrent conseil sur cet ordre du jour : Qu*est-ce que la Bemhardt va faire de nos fils? Je ne sais si, là-dessus, les fragiles enfants' d'Orange-Town se mirent dans l'esprit des espérances criminelles. Mais, hélas I le caïman dévorateur ne jugea point à propos de passer par leur ville craintive et alléchée.

Nous négligeons les spéculations odieuses et burlesques, les brochures et volumes tels que les Amours de mademoiselle Sarah Bemhardt, dont l'annonce en chiffres gigantesques sur toile peinte était colportée, à travers les avenues des villes, par des charrettes. Le bon snob les lisait. Dans cette Sarah, qui, selon le livre, avait tour à tour détourné de leurs devoirs et débauché l'empereur Napoléon III, le tzar russe et le pape Pie IX, il reconnaissait sans hésitation le léopard à sept têtes et à dix cornes de l'Apocalypse... « ... Et toute la terre, étant dans l'admiration, suivit la bête... » Mademoiselle Sarah Bernhardt aurait voulu protester, rectifier, écrire des lettres, faire des

procès en diffamation. Mais Tentrepreneur Jarett ne l'entendait pas ainsi. Froid, positif, impassible dans sa barbe blanche, il n'avait qu'un mot à la bouche : « Mademoiselle, ne décourageons pas la réclame, » Le mot est grand comme les trente-neuf États.

Vous pouvez juger dans quel état d'agacement se trouva mademoiselle Sarah Bernhardt dès la seconde^ quinzaine de ce régime. L'éminente artiste est un peu nerveuse. Il est à croire qu'elle prit la ferme résolution de donner libre cours à ses nerfs pendant tout le reste de son odyssée. C'était, quand cela la prenait, une véritable machine électrique. Elle lançait des étincelles et des sursauts, et tout en était secoué, les consuls suivis des résidents notables, les députations, les reporters, le public, et jusqu'aux entrepreneurs Jarett et Abbey. « Ah I ces Yankees ne veulent pas venir m'applaudir le saint jour de Noël? C'est une impertinence. Nous jouerons I wEtPon représentait la Dame aux Camélias devant les banquettes I « Ah ! il y a douze mille francs de location ? Très bien! Nous ne jouerons pas; il pleut trop; la ville est trop mal pavée. » Et Jarett, avec Abbey, le cœur déchiré, remboursait les dollars! Lisez notamment, dans le livre de mademoiselle Colombier, les scènes de Chicago et de Mobile.

Après cela, j'aurais eu peut-être mes nerfs, encore plus qu'elle. Figurez-vous que, quand on donnait Phèdre, l'orchestre, dans les entr'actes, était obligé d'exécuter le quadrille de la Belle Hélène. La salle était comble; les spectateurs avaient payé des prix

fous ; mais probablement, ils ne tenaient pas à la distinction des genres, et ils étaient venus autant pour voir la bête de l'Apocalypse avec des flonflons appropriés que pour jouir de la grande tragédienne. Mademoiselle Sarah Bernhardt, en ses plus beaux jours de triomphe, remportait le même genre de succès qu'aufrefois Tom Pouce. Il en coûte pour gagner un million!

Vienne^ en ce moment, console bien Sarah Bemhardt des surprises et des déboires de TAmérique. Peslh, Odessa et Pétersbourg, la consoleront encore mieux. Merveilleuse et vaillante personne, après tout et malgré tout, toute acier et toute flamme, toute pétrie de courage et d'enthousiasme, qui, à travers les neiges, les aquilons, les glaces et les inondations, s'en va faire tressaillir au loin quelque chose de la France et du génie français. Tant qu'elle vivra, il faudra l'admirer et l'adorer, et sourire d'elle et tâcher de n'en pas être ahuri.

La malheureuse Marie Colombier, dans une communauté de vie de sept mois, n'a pu éviter l'ahurissement. Est-^^e Sarah Bernhardt toute seule qui lui bourdonnait dans la tête ? est-ce l'Amérique avec ses hôtels trop vastes, ses fleuves trop larges, ses gentlemen trop pressés et ses locomotives vertigineuses? Quoi que ce soit, on ne l'y reprendra plus. En sautant sur le quai du Havre (elle n'avait pas encore vu l'huissier) sa joie débordait. *

«.... En France! il n'y a pas à dire, j'y suis. C'est à n'y pas croire I

» Des drapeaux, des fleurs, une vraie foule, de vrais arbres verts, dans de vraies campagnes, un vrai priatemps ! de bonnes vieilles maisons avec de bonnes rues bien propres ! des gens polis et qui n'ont pas peur de rire ! des cochers qui n'ont pas l'air de banquiers, des hommes du monde qui ne ressemblent pas à des cochers ! des pioupiousl des bonnes d'enfants! Oh! je m*y reconnais ; je suis chez nous ! Le cauchc^ mar est fini... Quel bonheur I J'ai envie d'embrasser les passants. »

N'est-ce pas que cette page est jaillissante I Devrais arbres verts I C'est pourtant vrai qu'il n'y a qu'en France que les arbres sont verts. Mais un auteur de pro/ession n'eût jamais osé le dire et même ne s'en iùt point avisé. Nous autres, gens de métier, nous naos donnons beaucoup de mal pour apprendre à écrire et pour écrire. La première femmelette qui laisse parler son naturel en sait là-dessus plus que nous.

^Figaro, 7 novembre 1881.)

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