CHAPITRE IV
Section I. — Origine de la Comédie-Française.
Sous le règne de Louis XIV, le goût des thc^àtres allait prendre une extension considérable, et le nombre des spectacles se multiplier.
En 1618, quelques jeunes Parisiens, sous la direction « d'un garçon nommé Molière », pour parler comme Des Réaux *, firent construire un théâtre sur le jeu de paume des Métayers, rue des Fossés-de-Nesle, au Faubourg-Saint- Germain, et le baptisèrent Théâtre illustre. Après s'être successivement transportés au jeu de Paume de la Croix- Noire, rue des Barrés, puis à celui de la Croix-Blanche, rue de Bussy, en 1047 ils plièrent bagages et s'en furent chercher meilleure fortune en province.
Molière et ses compagnons revinrent à Paris en 1658, et obtinrent l'insigne faveur de jouer devant le roi, au Louvre, dans la salle des Gardes. Us donnèrent AVro//^èr/^, le 2 i octobre, et leur succès fut assez vif pour qu'on leur permît de représenter ensuite le Docteur amoureux, pièce perdue pour nous. C'est alors, comme en témoigne le registre de La Grange, que <( Monsieur, frère unique du roi, leur accorda l'honneur
' « Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonncpour suivre la Béjart ; il fait des pièces où il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est par le ridicule; il n'y a (jue sa troupe qui joue ses pièces : <?lles sont comiques. » Tallema.nt des Réaux.
« de sa protection et le titre de ses Comédiens avec 300 livres a de pension pour chaque Comédien. » La Grange ajoute: « Nota que les 300 livres n'ont point été payées. »
Le roi autorisa la troupe à s'établir dans la grande salle de rhôteldu Petit-Bourbon *, où déjà s'agitaient, depuis deux ou trois ans, les pantalonnades de quelques Italiens protégés de Mazarin, et qui jouaient les dimanches, mercredis et vendredis. Molière partagea la scène avec lesdits bouffons et dut leur payer 1.500 livres pour la liberté d'y jouer les autres jours. Il débuta le 3 novembre avec rÉlourdi et le Dépit amoureux.
L'année suivante, les Italiens ayant regagné la péninsule, Molière fut maître chez lui. Mais, vers la fin de 1060, — « le lundi 11 octobre, dit La Grange, — le théâtre du Petitce Bourbon commença à ôtre démoli par M. de Ratabon, surin- « tendant des bâtiments du roi, sans en avertir la troupe, qui « se trouva fort surprise de demeurer sans théâtre. » Monsieur lit mettre à la disposition de ses comédiens la salle de l'ancien Palais-Cardinal, devenu Palais-Royal. Louis XIV leuraccorda, quelques années plus tard, le 14 août 1665, une pension de 6.000 livres (qui fut élevée à 7.000 livres en mars 1670), et les gratifia du nom de Troupe du Roi. Mais ils furent obligés de partager encore leurs nouveaux domaines avec d'autres Italiens qui jouaient quatre jours la semaine.
C'est dans cette salle qu'eut lieu la représentation retentissante de Tartufe, Là s'illustrèrent les D"" Béjart, les D"*'' de Brie, M"^ du Parc, qui passa, en 1667, à l'hôtel de Bourgogne ; La Thorillière, Hubert, La Grange, Brécourt, qu'on avait enlevé à l'hôtel de Bourgogne en 1662, et qui
* L'hôtel du Petit-Bourbon, situé vis-à-vis de Saint-Germain-l'Auxerrois, et contigu au Louvre, avec lequel il communiquait par de longues galeries, provenait de la confiscation des biens du Connétable, sous François 1". 11 avait été en grande partie démoli, en 1525, mais il en subsistait encore, outre une chapelle, une salle très vaste, « la plus large, la plus haute et la plus longue de tout le royaume, » de dix-huit pas en largeur et de trente-cinq loises de longueur. C'est dans cette salle que s'étaient réunis les États Généraux de 1614. Elle servait aux fêtes et aux ballets de la Cour. Gli Oelosi, sous Henri III, y avaient séjourné. (Voy. Sauval, Antiquités de Paris^ t. I, p. 210.)
repartît en 166i; de Brie, du Parc, les deux frères Béjart. Le fameux Baron y joua de 1670 à 1671 .
Après la mort de Molière, survenue en 1673, le roi supprima la pension ; le théâtre du Palais-Royal fut destiné à rOpéra, dont nous parlerons tout à l'heure, et la troupe dut chercher à se loger ailleurs. En novembre i()73, elle jouait rue des Fossés-de-Nesle, devenue la rue Mazarine. Une ordonnance du 23 juin 1673 venait de Taccroitre d'une partie des comédiens du Marais, obligés de quitter leur salle qu'on faisait démolir.
En 1674, à la suite de cette fusion, elle prit possession de rhôtel Guénégaud, situé tout auprès.
Le reste de la troupe du Marais était allé s'engager à rhôtel de Bourgogne.
Les acteurs de Thôtel de Bourgogne jouissaient, en dépit du talent au moins égal de leurs rivaux, d'une considération particulière, ils portaient, depuis le commencement du siècle, le nom de Troupe ro;/ale^ et, par la faveur dont ils bénéficiaient, méritaient leur titre plus complètement que la troupe de Molière, lorsqu'elle put s'appeler Troupe du Roi.
Troupe royale^ cela était synonyme de Troupe nationale^ et une si lointaine origine assurait un respect quasi-traditionnel. Outre les chefs-d'œuvre de Corneille, l'hôtel de Bourgogne avait représenté et donnait encore les pièces des plus grands auteurs de l'époque. La tragédie semblait son domaine propre, bien qu'on y jouât la farce peut-être plus couramment. Là se faisaient applaudir La Champmeslé, depuis qu'elle avait quitté le théâtre du Marais *, Baron, Bellerose, Floridor, Poisson, etc.
Une lettre dj Corneille à Tabbé de Pure, du3novembre 1661, nous apprend que les acteurs du Marais « aspiraient tous à entrer à Thôtel de Bourgogne - ».
Molière, en 1658, demandant la faveur de jouer devant
^ La Champmeslé, qui aimait le changement, quitta Thôtcl de Bourgogne lui -môme, en 1679, pour passer à l'hôtel Guénégaud. '* Tasciiereau, Vie de CorneUle, p. 185.
Sa Majesté, tandis qu* « il la suppliait très-liurablement « d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits « diverlissements qui lui avaient acquis quelque réputation « et dont il régalait les provinces », s'excusait de sa hardiesse alors que « Sa Majesté avait à son service d'excellents « originaux, dont ils n'étaient que de très faibles copies », ses compagnons et lui.
Depuis 1641*, la Troupe royale touchait une pension de 12.000 livres.
La requôte adressée à Louis XIII, pour obtenir l'abrogation de l'antique Confrérie de la Passion et surtout Taffranchissement des redevances à elles dues par les cessionnaires de son privilège, avait été suivie de bien d'autres libelles tendant au même •objet. D'année en année, la guerre menée contre les Conf ivres prenait un caractère plus aigu. Dans une de leurs défenses, ceux-ci exposent éloquemment « qu'ils sont au nombre de 150 ou environ, tous bourgeois « de Paris, marchands, ou d'honnêtes vacations... Ils ont « en leur corps maître Jacques de Fonteny, homme con- « sommé et versé es meilleures littératures, comme plusieurs « pièces par lui mises en lumière le font voir, et entre « autres les dernières, timbrées des plus heureux et héroïques « anagrammes qui aient jamais été excogités à la louange « du roi sur ses triomphes et victoires, du très-grand cardinal « de Richelieu par l'anagrammatisme du premier verset du « premier psaume de David, par lequel ce grand prophète « et grand roi a prophétisé que ce très-grand cardinal serait « le fidèle Achate de l'Enéas français et corestaurateur de <( cette invincible monarchie française 2... »
Les accusations les plus invraisemblables, les plus étonnantes diffamations, d'un coté, provoquaient en retour des tracasseries sans nombre ; les procès se succédaient presque sans interruption.
1 Cette date est donnée par M. Ed. Fournier, Théâtre français aux xvi' et xvii* siècles, p. 282.
• Eug. Despois, Le Théâtre français sous Louis XIV, p. 4.
Prenant le prétexte de ces troubles, le 24 mai 1675, un arrêt du Conseil confisque au profit de THôpital Général * les biens de la Confrérie de la Passion. Puis des lettres patentes de janvier 1677 ordonnent la suppression de la Confrérie elle-même.
Les comédiens de la rue Mauconseil étaient arrivés à leur but. Ils voyaient enfin tomber cette muraille séculaire qu'ils battaient en brèche depuis si longtemps et qui s'écroulait sous le poids des ans plutôt que sous les assauts subis. Mais ce qu'ils eussent voulu, en dernière analyse, c'est devenir, par la grâce du roi, propriétaires de leur immeuble» Or, ils n'étaient relevés d'aucune de leurs charges ; ils demeuraient locataires et devaient désormais s'acquitter du loyer envers l'Hôpital Général.
Titulaires maintenant du privilège, ils n'allaient pas legarder longtemps. Une lettre de cachet du 21 octobre 1680 ordonna la jonction des deux troupes de l'hôtel de Bourgogne et de la rue Guénégaud. Ce fut celle de l'hôtel de Bourgogne qui dut émigrer vers l'autre.
Voici le texte de l'ordonnance :
« Sa Majesté ayant estimé a propos de réunir les deux Troupes de Comédiens établis à l'Hôtel de Bourgogne et dans la rue Guencgault à Paris, pour n'en faire à l'avenir qu'une seule, afin de rendre à l'avenir les représentations des Comédies plus parfaites, par le moyen des Acteurs et Actrices ausquels elle a donné place dans ladite Troupe : Sa Majesté a ordonné et ordonne qu'à l'avenir lesdites deux Troupes de Comédiens François seront rétinies pour ne faire qu'une seule et même Troupe, et sera composée
1 La fondation de . l'Hôpital Général avait été décrétée par un édit du 27 avril 1656, sur la nécessité, tant de mettre les pauvres à l'abri de la misère^ que de débarrasser Paris des vagabonds et tireurs de laine qui menaçaient la tranquillité des faubourgs. 11 fut construit sur remplacement de la maison de la Salpètrière ; ses dépendances étaient Tancien Château de Bicêtre, la maison de la Pitié et la maison de Scipion. Pour subvenir aux dépenses énormes de cette fondation, on demandait ou on imposait de tous côtés des contributions.
« des Acteurs et Actrices dont la liste sera arrr^tée par Sadite « Majesté; et, pour leur donner moyen de se perfectionner « de plus en plus, Sadite Majesté veut que ladite seule « Troupe puisse représenter les Comédies dans Paris ; faisant « défenses à tous autres Comédiens François de s'établir « dans ladite Ville et Faubourgs, sans ordre exprès de Sa « Majesté. Enjoint Sa Majesté au Sieur De la Reynie, Lieuce tenant général de Police, de tenir la main à l'exécution « de la présente ordonnance.
« Fait à Versailles, le 21 octobre 1680.
« Signé : Louis.
« Et plus bas: Colbert. Et scellé ^ »
Au surplus, la jonction avait été faite, sur un ordre du roi communiqué par le duc deCréqui, dès le mois d'août 1680, Le dimanche 26 août, les deux troupes réunies avaient représenté Phèdre et les Carrosses (V Orléans,
La nouvelle association des comédiens de la rue Guénégaud prit le nom de Comédiens ordinaires du Roi. Par un brevet du 24 août 1682, Louis XIV leur continua la pension <le 12.000 livres que touchait antérieurement Thôtel de Bourgogne.
Ils étaient trop nombreux pour demeurer à Taise dans cet hôtel Guénégaud. D'ailleurs, Messieurs de la Sorbonne, qui allaient ouvrir tout auprès le collège des Quatre-Nations, •et que leur voisinage désobligeait, firent décider leur éloignement. Une lettre de Louvois à La Reynie fixe un délai de trois mois pour préparer leur départ.
Us songèrent d'abord à l'hôtel de Sourdis, situé rue Neuvedes-Fossés-Saint-Germain-I'Auxerrois. Mais Racine nous apprend, dans une lettre à Boileau du 8 août 1687, que « le « curé de Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils « ne seroient point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur
1 Dblamare, t. 1, liv. 111, tit. 111, chap. iv.
« théàire on auroit entendu tout à plein les orgues, et de « Te'glise on auroit parfaitement entendu les violons ».
Ils songèrent ensuite à Thôtel de Nemours, placé entre le quai des Augustins et la rue de Savoie. <( Les Comédiens en « sont, continue Racine, à la rue de Savoie, dans la paroisse <( Saint-André. Le curé a été aussi au roi lui représenter « qu'il n'y a tantôt plus dans sa paroisse que des auberges « et des coquetiers; si les comédiens y viennent, que son « église sera déserte. — Les Grands-Augustins ont aussi été « au roi, et le père L'embrochons, provincial, a porté la « parole ; mais on prétend que les comédiens ont dit à Sa « Majesté que ces mêmes Augustins, qui ne veulent point « les avoir pour voisins, sont fort assidus spectateurs de « la comédie et qu'ils ont môme voulu vendre à la troujie « des maisons qui leur appartiennent dans la rue d'Anjou, « pour y bâtir un théâtre, et que le marché seroit déjà conclu « si le lieu eût été plus commode. »
Ils proposent alors l'hôtel de Lussan, élevé dans la rue des Petits-Champs. Le roi consent, et ils achètent. Sur ces entrefaites, un ministre écrit à La Reynie: « Aussitôt que le <( curé de Saint-Eustache a su que les comédiens François « vouloient s'établir rue des Petits-Champs, il en a fait ses « plaintes au roi, représentant que cet endroit est le quartier « le plus considérable de sa paroisse, et plusieurs proprié- « taires des maisons voisines se sont joints à lui pour faire « les mêmes plaintes. Sur quoi je vous prie de me faire « savoir s'il ne conviendroit pas mieux de mettre cette troupe « à l'hôtel d'Auch, qu'on leur propose, rue Montorgueil*. »
La troupe fait ressortir les inconvénients qui résulteraient pour elle du choix de l'hôtel d'Auch et propose diverses autres immeubles, parmi lesquels le jeu de Paume de l'Étoile, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, que le roi
iDbppikg, Correspondance administrative sous Louis XIV, t. 11, p. 578.
veut bien agréer. Un arrêt du Conseil, du V mars 1688, les délie des engagements antérieurement contractés :
a Le Roy ayant ci-devant permis h la Troupe de ses Comédiens François de s'établir dans la rue des Petits-Champs, ils auroient acquis Thôlel de Lussan, et une maison contiguë audit Hôtel, appartenante aux Religieuses Carmélites de la rue du BouUoir, Tun et l'autre situez dans ladite rue des Petits-Champs : Sçavoir, ledit Hôtel par adjudication à eux faite en l'Assemblée des Créanciers du Sieur Menardeau de Beaumont, et de la Dame son Epouse, le vingt-sixième jour de janvier dernier, sous le nom de Maitre Denis Bechet, Notaire au Chàtelet de Paris, pour la somme de cent mille livres, et ladite Maison par contrat volontaire du cinquième décembre dernier, pour la somme de seize mille livres, sous le nom du Sieur de Boisguerin, lesquels Bechet et Dubois auroient fait leurs déclarations au profit desdils Comédiens, ledit jour cinquième décembre, et le trentième jour de janvier dernier ; sur le prix de laquelle maison acquise desdites Religieuses, lesdits Comédiens auroient payé la somme de six mille livres ; et en outre les droits de lods et ventes : et Sa Majesté ayant depuis trouvé plus à propos de permettre auxdits Comédiens de faire leur établissement dans le Jeu de Paume de TEtoile, rue des Fossez S. Germain des Prez, Sa Majesté étant en son Conseil a cassé et déclaré nuls et de nul effet lesdites adjudications et contrat de vente desdits Sieur et Dame Menardeau, sans que lesdites Religieuses, et tous autres, puissent pour raison de ce prétendre aucuns dépens, dommages et intérêts à Tencontre desdits Comédiens, ni dudit du Boisguerin: voulant Sa Majesté que les sommes qui ont été payées à compte du prix desdites acquisitions, ensemble les droits de lods et ventes, soient rendues et restituées à ceux qui en auront fait le payement sans difficulté. Permet Sa Majesté ausdits Comédiens de faire Facquisition dudit Jeu de Paume, et d'y faire incessamment
« leur établisssement ; à quoy Elle enjoint au Sieur de La (( Reynie, Lieutenant General de sa bonne Ville de Paris» « de tenir la main.
« Fait au Conseil d'État du Hoy, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le premier jour de mars 1088.
« Si (fut* : CoLBERT. »
« Louis par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre : A notre ami et féal Conseiller Ordinaire en notre Conseil d'Etat, le Sieur de La Reynie, Lieutenant General de Police de notre bonne Ville de Paris, Salut. Suivant TArrôt dont l'Extrait est ci-attaché sous le contre-scel de notre Chan- « cellerie, cejourd'huy donné en notre Conseil d*Etat, Nous « y étant : Nous vous mandons et ordonnons par ces Présentes « signées de notre main de tenir la main à ce que nos « Comédiens François fassent incessamment leur établisse- M ment au lieu designé par ledit Arrôt. Commandons au '< surplus au premier des Huissiers de noire Conseil, ou « autre sur ce requis, de faire pour l'entière exécution « d'icelui, tous Actes et Exploits nécessaires, sans pour ce « demander autre permission : Car tel est notre plaisir.
« Donné à Versailles le premier jour de mars 1688, et de notre Règne le quarante-cinquième.
« Signé : Louis.
« Et plus bas : F^ar le Roy : Colbert. »
Les Comédiens s'installent donc enfin rue des Fossés-Saint- Germain-des-Prés*.
Ils y restèrent jusqu'en 1770.
Au moment où avait été prescrite la réunion effective des deux troupes de rh(Mel de Bourgogne et de Thôtel Guénégaud, c'est-à-dire au mois d'août 1680, le duc de Créquî, premier gentilhomme de la Chambre du roi, avait fait connaître aux comédiens quels étaient ceux d'entre eux que Sa Majesté entendait voir figurer dans la troupe nouvelle, et il
• CeUe rue s'est appelée, par la suite, rue de l'Ancienne-Comédie.
avait arrêté leur situation pécuniaire. Les quatorze acteurs et les douze actrices qu'il avait nommés devaient avoir ensemble vingt parts et un quart. Le roi se réservait, en outre, une demi-part, pour en disposer ultérieurement selon les circonstances.
A la suite de certaines réclamations et supplications intervenues alors, la liste annexée à la lettre de cachet du 21 octobre 1680 fixa le nombre des acteurs h quinze ; celui des actrices ne varia point, mais le nombre total des parts s'éleva à vingt et une, et un quart, plus la demi-part en réserve, à la disposition de Sa Majesté.
Les acteurs et actrices écartés de* la combinaison et devant ne plus jouer bénéficiaient d'une pension de 1.000 livres chacun; ces pensions devaient être servies par certains qui paieraient 1.000 livres sur leurs parts *.
Le 5 janvier 1681, les comédiens firent entre eux un acte de société établi sur ces bases. Ils décidèrent : Que lorsqu'un d'entre eux viendrait à décéder, la troupe verserait une somme de 1.000 livres à l'époux survivant ou aux héritiers ; que, en cas de changement dans la composition de la troupe, celleci recevrait du nouveau sociétaire 1.000 livres de pension, selon qu'elle jugerait à propos; que, en vertu d'un ordre du roi du 21 décembre, lorsque l'un des pensionnaires précédemment désignés par lui décéderait, la pension demeurerait éteinte au profit de ceux qui payaient 1.000 livres sur leurs parts, au lieu de tourner au profit général de la troupe; qu'enfin ceux qui seraient admis ultérieurement en qualité de pensionnaires toucheraient 1.000 livres de pension, quelle qu'ait pu être la quotité de leur part, lesdites pensions à venir étant insaisissables (et devant être acquittées, en vertu du même ordre du 21 décembre, par la troupe entière).
* La division des bénéfices sociaux en paris également ou inégalement attribuées était depuis longtemps en usage chez les troupes de Paris et de la Province. Quant aux pensions de retraite, c'est Thôtel de Bourgogne qui en avait inauguré la coutume. La troupe de Molière l'adopta en 1670. — Voy. Histoire administrative de la Comédie-Française^ par Jules Bonnassibs, p. 12.
Un règlement du 18 juin lG8i porta le nombre des parts à vingt-quatre et un quart. Un autre du 26 juillet le porta à vingt-quatre et demie. Celui du 8 avril 1685 fixa la composition de la troupe à dix-sept acteurs et douze actrices ayant ensemble vingt-trois parts, nombre définitivement arrêté et ne devant plus être modifié. Enfin, celui du 29 octobre disposa que, en cas de retraite ou de mort d'un sociétaire, le successeur paierait au sortant ou à ses héritiers 4.400 livres pour une part, indépendamment du droit à la pension.
En conséquence des prescriptions nouvelles, un nouvel acte de société fut passé le 4 mars 1686.
En 1688, en 1697, les comédiens, qui à présent se réunissaient régulièrement en assemblées hebdomadaires, prirent d'importantes délibérations touchant les affaires de leur compagnie; ils réglèrent Tordre de leurs assemblées^ les détails de leur police intérieure, les devoirs de leurs quinzeniers d'abord, de leurs semainiers plus tard, leurs rapports avec les auteurs, l'attribution des entrées de faveur^ la distribution des billets de service et des billets d'auteur, etc..
Mais l'initiative de leurs résolutions était fort restreinte. Après la réunion de 1680, Louis XIV avait confié à la Dauphiiie une sorte de surintendance des comédies française et italienne. Depuis le commencement de son règne, la haute direction de ces comédies appartenait aux premiers gentilshommes de la Chambre, qui durent désormais prendre leurs décisions au nom de la Dauphine et, à dater de la mort de celle-ci, survenue en 1090, au nom de la seconde Dauphine et des Princesses du sang qui lui succédèrent dans ces fonctions d'une manière plus ou moins officielle. Le règlement du 18 juin 1684 est expédié par le duc de Créqui, sur l'ordre de la Dauphine; celui du 26 juillet 1684, par le môme, sur l'ordre du roi et de la Dauphine ; celui du 3 avril 1685, par le duc de Saint-Aignan,.sur Tordre encore de la Dauphine.
Les décisions ou règlements des gentilshommes de la
Chambre étaient transmis aux comédiens par l'intendant et contrôleur général de l'Argenterie et des Menus- Plaisirs, lequel devait tenir la main à leur observation stricte, à charge d'amende pour les contrevenants, et se faire rendre compte des délibérations des assemblées par les semainiers. Les gentilshommes de la Chambre étaient les arbitres de toutes contestations possibles, donnaient des indications sur l'économie des spectacles, statuaient sur la distribution des rôles, à défaut du vœu des auteurs, etc.. Le 12 juin 1682, le duc d'Aumont avait déjà élaboré un règlement sur ce dernier point.
Un règlement d'administration concernant le genre des spectacles et les rôles fut adressé, le 27 octobre 1712, par les ducs de Tresme, d'Aumont,de la Trémoilleet de Mortemart*.
Section IL — Origine de VOpéra.
L"Italie, à qui nous devons Arlequin, nous donna mieux. Elle nous donna l'opéra. Certains revendiquent pour Adam de La Halle, le Bossu d'Arras, la création du genre, et remontent jusqu'au xiu'' siècle pour citer ses jolies pastorales : Robin el Marion et Le Jeu de la Feuillie. Nous ne disputerons point là-dessus.
En décembre 1645, Mazarin fit représenter au Petit-Bourbon, devant le roi et la reine mère, La Festa teatrale délia Finta Pazza^ de Giulo Strozzi, par une troupe italienne qui jouait, puis chantait sur des accompagnements de violons.
En 16i7, fut représenté dans les mômes conditions, par une nouvelle troupe, Orfeo è Euridice,
Ces tentatives eurent un éclatant succès, auquel se mêlait l'inquiétude que les paroles françaises fussent moins susceptibles de se prêter à une adaptation musicale. Le théâtre
1 Voy., sur tous ces points, YUisloire administrative de la Comédie- Française, de M. Jules Boknassies, ouvrage très curieux et rempli de documents inédits.
du Marais, dans le doute, se borna à mêler ses spectacles d'intermèdes de musique. C'est ainsi qu'il donna, en 16i8, Ulysse dans lile de Circé, de l'abbé Boyer, avec les ingénieuses machines que Torelli et le marquis de Sourdéac commençaient de mettre à la mode. Le grand Corneille luimôme composa, dans le goût de ces innovations, Andromède, qui fut jouée par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne au Petit-Bourbon, en 1650.
Il est vrai que, dans ces différents essais, la musique restait à l'état accessoire. D'ailleurs, rien ne saurait rendre une idée plus exacte de ces représentations, que ce passage de la préface de Corneille pour sa pièce : « Vous y trouverez cet « ordre gardé dans les changements de théâtre que chaque « acte aussi bien que le prologue a sa décoration parlicu- « lière, et du moins une machine volante, avec un concert « de musique que je n'ai employé qu'à satisfaire les oreilles « des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir « descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à « quelque chose qui les empêche de prêter attention à ce « que pourraient dire les acteurs, comme fait le combat « de Persée contre le monstre ; mais je me suis bien gardé « de faire rien chanter qui fût nécessaire à Tintelligence « de la pièce, parce que communément les paroles qui se « chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la « confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les pro- « noncent ensemble, elles auraient fait grande obscurité « dans le corps de l'ouvrage, si elles avaient eu à les ins- « truire de quelque chose qui fût important. »
En 1654- fut également représentée, au Petit-Bourbon, la comédie italienne des Noces de T/iétis et de Pelee^ agrémentée de dix ballets où dansa le roi.
Enfin l'abbé Perrin, le successeur de Voiture dans la charge d'introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston d'Orléans, et Cambert, surintendant de la musique de la reine mère, firent l'essai d'un accompagnement musical sur
des paroles françaises, dans une pastorale qui fut jouée d'abord à Issy chez un riche amateur nommé Delahaye, puis à Vincennes devant toute la Cour, en 1659. Leur réussite dépassa môme leurs efforts.
En 1660, à l'occasion du mariage du roi, Mazarin fit interpréter un opéra italien, Ercole amante, avec des intermèdes de ballets où figurèrent Louis XIV et la jeune reine. Mais on voulait maintenant des opéras français ! Le 28 juin 1669, Tabbé Perrin obtint des lettres patentes lui donnant le privilège, ou, pour mieux dire, le monopole d'établir dans la ville de Paris, et autres du Royaume, des Académies de Musique, pour chanter en public des pièces de Théâtre, comme il se pratique en Italie, en Allemagne et en Angleterre, pendant l'espace de douze années, avec liberté de prendre du Public telles sommes qu'il aviseroit, et défenses à toutes personnes de faire
< chanter de pareils Opéras ou représentations en Musique
< et envers françois sans son consentement ». Ces lettres portent, en outre, que ces opéras étant « des
< ouvrages de Musique totalement différents des Comédies
< récitées, le Roi les érige sur le pied des Académies
< d'Italie ; que les Gentilshommes et Demoiselles pourront
< chanter audit Opéra, sans que pour ce ils dérogent au
< titre de noblesse ni à leurs privilèges, charges, droits,
< immunités, etc. * ».
L'abbé Perrin, pour l'exploitation de son privilège, s'associa à Cambert, au marquis de Soudéac et au financier Champeron. Ils mirent en répétition, à l'hôtel de Nevers, l'opéra de Pomone qu'ils firent jouer, le 19 mars 1671, rue Mazarine, au jeu de paume du Bel-Air, où devait s'installer, deux ans plus tard, à la mort de Molière, la troupe du Palais-Royal. Les représentations de Pomone obtinrent un énorme succès et valurent des profits dont la répartition provoqua discorde et procès au sein de l'association.
1 Des Essarts, Les trois Théâtres de Paris^ p. 217.
Lulli, surintendant de la musique de la Chambre du roi, sut fort habilement profiter de ces troubles. Appuyé par M"' de Montespan, il surprit, le 29 mars 1672, des lettres patentes qui le substituaient dans le privilège de Perrin :
« Ayant été informé, disent ces lettres, que les peines et « les soins que le Sieur Perrin a pris pour cet établisse- M ment n'ont pu seconder pleinement noire intention et « élever la musique au point que nous nous l'étions promis, « nous avons cru, pour y mieux réussir, qu'il étoit à propos « d'en donner la conduite à une personne dont l'expérience « et la capacité nous fussent connues... A ces causes, bien « informé de Tintelligence et grande connoissance que s'est « acquis notre cher et bien-aimé Jean-Baptiste Lulli au fait « de la musique..., nous avons permis et accordé, permel- « tons et accordons audit Lulli, par ces présentes signées « de notre main, d'établir une académie royale de musique « dans notre bonne ville de Paris..., pour y faire des reprc!^- « sentations devant nous, quand il nous plaira, des pièces « de musique qui seront composées tant en vers françois « qu'autres langues étrangères..., pour en jouir sa vie « durante, et après lui celui de ses enfants qui sera pourvu (( de ladite charge de surintendant de la musique de notre « Chambre.
« Et, pour le dédompiager des grands frais qu'il convien- « dra faire pour lesditçs représentations, tant à cause des « théâtres, machines, décorations, habits, qu'autres choses « nécessaires, nous lui permettons de donner au public toutes « les pièces qu'il aura composées, môme celles qui auront « été représentées devant nous..., faisant très-expresses « inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque « qualité et condition qu'elles soient, môme aux officiers de « notre maison, d'y entrer sans payer comme aussi défaire « chanter aucune pièce écrite en musique, soit en vers fran- « çois ou autres langues, sans la permission par écrit du « sieur Lulli, à peine de dix mille livres d'amende et confis-
« cation (les théàlres, machines, décorations, habits et autres « choses... Et, d'autant que nous Térigeons sur le pied de i< celles des académies d'Italie où les gentilshommes chantent « publiquement en musique sans déroger, voulons et nous « plaist que tous gentilshommes et damoiselies puissent « chanter auxdites pièces et représentations de notre dite « Académie royale, sans que pour ce ils soient censés déroger « audit titre de noblesse et à leurs privilèges.
« Révoquons, cassons et annulons par ces présentes toutes « permissions et privilèges que nous pourrions avoir cy- « devant donnés et accordés, môme celui dudit Sieur Per- « rin, pour raison desdites pièces de théâtre en musique, « sous quelque nom, qualité, condition et prétexte que ce « puisse être... »
Le privilège de Lulli fut encore accru en 1684. A cette époque, de nouvelles lettres patentes défendirent de représenter, dans toute Tétendue du royaume, aucun opéra sans son autorisation. Et, pour éviter de la part des autres théâtres la moindre concurrence, une ordonnance du 30 avril 1073 avait interdit aux comédiens, qui chantaient des couplets au cours de certaines pièces, d'avoir plus de deux voix et six joueurs d'instruments.
« Sa Majesté ayant été informée que la permission qu'elle « avoit donnée aux comédiens, de se servir dans leurs « représentations de musiciens jusqu'au nombre de six, « et de violons ou joueurs d'instrumens jusqu'au nombre c< de douze pouvoit apporter un préjudice considérable à « Texécution des ouvrages de musique pour le théâtre du « Sieur Baptiste Lully, surintendant de la musique de la « Chambre de S. M., dont le Public a déjà reçu beaucoup « de satisfaction, et voulant qu elle ait toute la perfection « qu'elle en doit espérer. Sa Majesté a révoqué la permis- « sion qu'elle avoit donnée auxdits comédiens de se servir « sur leur théâtre de musiciens et de douze violons ou « joueurs d'instrumens, et leur permet seulement d'avoir
W LA LÉ01<L\TI0> liU THÉaTBE
• deux vois et six violoDs ou joueurs d'înstrumens : fait Sa Majesté très expresïes défeu>«.'S à toutes les troupes des cumédien^ fran^ois et étranj:ers. établies ou qui s'éta-
• Lliront ci-après dans sa b june ville de Paris, de se servir
• d'autres musicieus externes, et de plus grand nombre de violons pour les Enlr'aetes. même d'avoir aucun Orquestre,
- ni [•areillement de >e servir d'aucuns Danseurs, le tout
• à peine de désobéissance : veut >a Majesté que la présente Ordonnance soit signifiée aux Chefs desdites troupes,
- à la diligence dudit LuUy. à ce qu'ils n'en ignorent, lui ■ enjoignant S. M. de l'informer des contraventions à la «• présente Ordonnance.
« Fait a St Germain en Lave le trentièm*.- j^ur d avril 1613.
■' Sigiu-: Lotis.
" Et plus bas : Colbert. Et scellé. •♦
Lesdispc»sitions de cette ordonnance ayant été violées, elles furent renouvelées le 21 mars i«>75 et le 27 juillet 1682.
*■ Sa Majesté ayant été informée qu'au préjudice de son '- Ordonnance du trentième jour d'avril mil six cens soixante-
• treize, qui fait défenses à tous Comédiens de se servir < de Musiciens externes, quelques-uns ne laissent pas de
• faire chanter sur leur théâtre des Musiciens, qu'ils pré- •• tendent n'être pas externes, sous prétexte qu'ils sont à *' leurs gages, et empêchent par ce moyen que les ouvrages « de musique pour le théâtre du Sieur Lully. Surintendant
de la Musique de la Chambre de Sa Majesté, ne puissent avoir tout le succès qu'on en doit attendre : à quoy vou- «■ lanl pourvoir, sa Majesté a ordonné et ordonne, veut et •' entend que ladite Ordonnance du trentième jour d'avril •• mil six cens soixante-treize soit exécutée selon sa forme •• et teneur; ce faisant, permet ausdits Comédiens de se " servir de deux Comédiens de leur troupe seulement pour *' chanter sur le théâtre, et leur fait tres-expresses défenses <• de se servir d'aucuns Musiciens externes, ou qui soient à
« leurs gages, à peine de désobéissance. Enjoint Sadite « Majesté au Lieutenant de Police de tenir la main à Texe- « cution de la présente Ordonnance.
« Fait à Saint-Germain-en-Laye le 21 mars 1675.
« Signé: Lolis.
« Et plus bas : Colbert. »
« Sa Majesté étant informée qu'au préjudice des défenses « qui ont été ci-devant faites aux Troupes de ses Coroe- « diens François et Italiens, d'avoir dans la représentation « de toutes sortes de pièces de théâtre plus de deux voix « qui doivent être de leur Troupe, et six violons sans t< aucuns Danseurs, lesdit Comédiens ne laissent pas de con- « trevenir aux Ordonnances qui ont été rendues à cet effet, « en se servant de voix externes, on mettant un plus grand « nombre de violons, et môme faisant faire des entrées de « Balets, et autres Danses : A quoy Sa Majesté voulant « pourvoir. Sa Majesté en confirmant ses Ordonnances des « trente avril 1073 et 21 mars 1675, a fait très-expresses « inhibitions et défenses auxdits Comédiens François et Ita- « liens, de se servir d'aucunes voix externes, pour chanter « dans leurs représentations, ni de plus de deux voix d'en- (< tr'eux ; comme aussi d'avoir un plus grand nombre de vio- « Ions que six, ni de se servir d'aucuns Danseurs dans les- « dites représentations, sous quelque prétexte que ce soit ; « à peine de cinq cens livres d'amende pour chaque contra- « vention, au profit de l'Hôpital General de sadite Ville de Paris ; enjoint Sa Majesté au Sieur de La Reynie, Lieutenant General de Police, de tenir la main à l'exécution de « la présente Ordonnance, qui sera à cet eflfet publiée et « affichée par-tout où besoin sera.
« Fait à Versailles, le vingt-septième juillet 1682.
« Signé: Louis.
« Et plus bas : Colbert. »
Lulli, ayant passé un traité «avec Quînault, aux termes duquel ce dernier s'engageait à composer chaque année un libretto moyennant une somme de 4.000 livres, fit construire un théâtre dans le jeu de Paume du Bel-Air, rue de Vaugirard. L'ouverture en eut lieu le 15 novembre 1672, avec Les Fêtes de V Amour ef de Bacchus; plusieurs seigneurs de la Cour, selon le vœu du roi, dansèrent dans les ballets.
A la mort de Molière, TAcadémie de Musique prit possession du Théâtre du Palais-Royal, où elle demeura tout le siècle suivant.
En 1687, Lulli étant mort, de Francine, son gendre, maître d'hôtel du roi, obtint, le 27 juin, la direction de TOpéra. Il la garda jusqu'en 1728, époque à laquelle, ayant demandé sa retraite, il fut remplacé par Des Touches, ci-devant inspecteur général de l'Académie de Musique.
Sous la régie de Francine fut établi le règlement très important du 11 janvier 1713, qui forme comme la base de l'organisation administrative de l'Opéra, et que vint compléter et modifier quelque peu celui du 19 novembre 17i4*.
En moltant à pari les dispositions touchant la discipline intérieure, édictées à charge d'amendes pour les contrevenants, nous devons signaler dans ces règlements:
La création d'une Ecole do Musique, d'une Ecole de Danse, et d'une autre d'Instruments, toutes trois gratuites, ayant pour but de préparer des artistes au recrutement de l'Académie ;
L'institution d'un fonds de réserve de 15.CHJ0 livres devant être distribué sous forme de gratifications aux acteurs et actrices de musique et de danse, aux hommes et filles des chœurs, et aux symphonistes de l'orchestre qui se distingueraient plus particulièrement par leur capacité et par leurs services ;
L'institution d'un fonds de réserve de 10.000 livres, aflFecté
» Us sont rapportés dans le volume de Des Essarts, Les trois Théâtres de Paris.
aux pensions des acteurs, actrices, et autres gens de musique et de danse, des symphonistes de Torchcstre, etc., qui, après être restés pendant quinze ans à la disposition de l'Académie, seraient, par leur âge et leurs infirmités, hors d'état de contiaucr leurs services ; lesdits sujets devant être reçus immédiatement à la pension, comme dispensés de la règle des quinze ans, s'ils venaient à être estropiés au service de TAcadémie ; la pension devant s'élever à 1.000 livres au profit de ceux d'entre eux qui auraient perçu des appointements de 1.500 livres, et demeurant fixée, pour les autres, à la moitié de leurs appointements; enfin, ce fonds de réserve de 10.000 livres ne pouvant en aucun cas ôtre augmenté, de telle sorte que, en supposant qu'il fût rempli, les postulants devaient attendre qu'il se produisît une vacance parmi le nombre des pensions déjà fournies.
Suivant états dressés d'autre part, la composition du personnel et le chiffre des appointements alloués se trouvaient établis de manière à ne pouvoir souffrir aucune modification qu'en vertu d'une ordonnance royale.
Les droits d'auteur, aussi bien pour le poète que pour le compositeur, étaient arrêtés à 100 livres par chacune des dix premières représentations de leur ouvrage, et à 50 livres par chacune des vingt représentations suivantes, sans que l'un ou l'autre pût prétendre à une allocation supplémentaire, quelque durable que fût le succès. Pareillement, les auteurs des ballets et des pièces en trois actes devaient toucher 60 livres par chacune des dix premières représentations, et 30 livres par chacune des vingt suivantes.
D'après le règlement de 1714, l'arrangement des pièces devait être fait six mois avant la première représentation de l'hiver, et six mois avant la première représentation de l'été, en sorte que le plan d'hiver fût toujours arrêté dans la semaine de Pâques, et le plan d'été dans le cours de novembre. La saison d'hiver devait s'ouvrir le E^i octobre au plus tard, par une nouvelle tragédie. Dès que celle-ci
cesserait de produire suffisamment deux semaines de suite, elle serait remplacée par un ancien opéra de Lulli. Si elle pouvait être poussée jusqu'au Carême, on jouerait une troisième pièce, au lieu de recourir aux œuvres do Lulli.
De même, pour les représentations d'été, si la dernière pièce ne pouvait être conduite au-delà de Pâques, on commencerait toujours le lendemain de Quasimodo par une tragédie nouvelle ou par un opéra de Lulli, et Ton tiendrait prête une troisième pièce pour le cas où les autres ne pourraient poursuivre une assez longue carrière.
Quant à Tadministration de TAcadémie, elle était confiée à une direction agissant sous le contrôle incessant d'un inspecteur général. Ce dernier devait donner son approbation pour le choix des artistes et pour la distribution des rôles; tenir la main à ce que toutes les dispositions concernant la police intérieure fussent observées ; concourir d'une façon générale à toutes les décisions que pourrait prendre la direction et y mettre son visa ; rendre compte au roi des contraventions commises à Tcncontre des règlements, de l'opportunité des gratifications, de la vacance des pensions, etc., etc.
11 faut reconnaître que ces règlements s'inspirent d'une précision remarquable. Une expérience de vingt années déjà commandait sans doute des réformes d'organisation, et une prévoyance plus avisée devant des difficultés appelées à se renouveler. Le préambule du règlement de 1713 fait ressortir que l'Académie était surchargée de dettes considérables, et certaines révélations laissent à entendre que le public était en droit de se plaindre do rindécision et dos lenteurs des régies précédentes. Mais la substitution décos prescriptions souveraines à l'initiative directoriale désormais étoulTée pouvait-elle préserver Tavonir des passifs, et profiter à l'Art lui-même? Que penser de ce contrôle de Tinspectour général, déguisant une gestion commune et présageant d'inévitables conflits ? De ces plans d'hiver et d'été arrêtés pour ne point varier? De la fixation arbitraire et injuste des droits d'auteur que la trentième roprésentalion faisait à jamais
cesser, quel que fût le succès dos ouvrages? Enfin, de ce fonds bien iusuffisant de lO.OOO livres mis en réserve pour les pensions, et qui, une fois employé, ne laissait aux anciens artistes que Tespoir d'une vacance ?
Section III. — Comédie Italienne et Théâtj^es divers.
La lutte contre le monopole.
L'hôtel de Bourgogne, que les événements avaient laissé désert, fut mis à la disposition des Italiens qui jouaient naguère à Thôtel Guénégaud, alternativement avec la Troupe du Roi. Ils touchèrent 800 livres de pension des Comédiens Français, à dater de 1680, en vertu d'un ordre du duc de Créqui, à raison de ce que leur loyer, à Thôtcl de Bourgogne, était plus élevé que celui qu'ils payaient à Thôtel Guénégaud*. — Richelieu n'avait pas montré grand goût pour les bouffonneries ultramontaines. Mais Mazarin s'était prêté à leur envahissement. Au Marais, au Petit-Bourbon, au Palais- Royal, à Thôtel Guénégaud, partout avaient trouvé place Pantalon, Arlequin, le Mezzetin et Colombine, pour leurs parades improvisées. Nous savons par Angelo Constantin!* qu'une de ces troupes italiennes recevait de Sa Majesté une subvention de 15.000 livres. La Troupe du Roi ni la Troupe royale n'avaient bénéficié d'une aussi large faveur !
L'escroc Tiberio Fiorelli, dit Scaramouche, Trivelin, Dominique, Constantini étaient tenus fort en honneur et venaient souvent jouer à la Cour.
Non contents de jouer en italien, ils s'étaient mis aussi à jouer en français, liberté qui portait atteinte aux droits des Comédiens nationaux. On plaida devant le roi, Baron pour les Comédiens français, Dominique pour les italiens. Le moment venu, pour Dominique, de s'expliquer : — « Sire, demanda-t-il, comment parlerai-je ?» — « Parle comme tu voudras, » répondit le roi. Sur quoi l'astucieux
* Hist. Adm. Com.-Fr.^ par J. Ronxassibs, p. 57. - Vie de Scaramouche, p. 171.
péninsulaire s'écria qu'il ne voulait rien de plus, et qu'il avait gagné sa cause. Louis XIV sourit et ne s'en dédit point.
Racine, dans la préface des Plaideurs^ déclare qu'il avait eu un instant l'idée d'écrire une pièce pour le talent de Scaramouclie.
Les Italiens gardèrent l'hôtel de Bourgogne jusqu'en 1697. A cette époque, ils représentèrent une comédie intitulée la Fausse Prude, M"' de Maintenon s'y trouvait quelque peu en cause, et cette fantaisie coûta cher. Le théâtre fut fermé et la troupe exilée. Voici ce que Saint-Simon raconte à ce sujet : « Le roi chassa fort précipitamment toute la troupe « des comédiens italiens, et n'en voulut plus d'autre. Tant « qu'ils n'avoient fait que se déborder en ordures sur leur « théâtre, et quelquefois en impiétés, on n'avoit fait qu'en « rire; mais ils s'avisèrent déjouer une pièce qui s'appeloit « la Fausse Prude, ou M"'' de Maintenon fut aisément « reconnue. Tout le monde y courut, mais après trois ou « quatre représentations, qu'ils donnèrent de suite, parce « que le gain les y engagea, ils eurent ordre de fermer « leur théâtre, et de vider le royaume en un mois. Cela fit « grand bruit, et, si ces comédiens y perdirent leur établis- « sèment par leur hardiesse et leur folie, celle qui les fit « chasser n'y gagna pas, par la licence avec laquelle ce « ridicule événement donna lieu d'en parler *. »
Nous n'avons pas à examiner ici l'influence que purent exercer l'une sur l'autre notre comédie et la comédie italienne vivant en un si étroit contact. Rappelons seulement que, jusqu'à l'apparition des troupes italiennes en France, les rôles de femmes, sur nos théâtres, étaient lenus par de jeunes hommes; ce qui, d'ailleurs, alténue grandement l'idée qu'on pourrait concevoir de l'immoralité des farces de jadis. Ce furent les Isabelles et les Colombines qui donnèrent à nos comédiennes le premier exemple. A la fin du
* Mémoires^ t. I, chap. xxvii, m fine.
xvn* siècle, il n'y avait plus à Paris que les rôles de vieilles femmes qui fussent tenus par des acteurs.
Signalons le court passage d'une troupe espagnole qui, en 1660, après le mariage du roi et de l'infante, donna quelques représentations au Petit-Bourbon, mais sans aucun succès. Elle parut ensuite à l'hôtel de Bourgogne ; et comme les spectateurs, n'entendant pas leur langage, continuaient de s'éloigner, la reine prit ses compatriotes sous sa protection, pour qu'ils vinssent à la Cour. En 1663, ils reçurent une pension de 32.000 livres et offrirent, paraît-il, soixante-treize spectacles.
En 1661, M"* de Montpensier patronna une troupe française qui joua pendant quelques mois rue des Qualre-Vents, au Faubourg Saint-Germain.
Au Collège de Clermont *, les Jésuites faisaient jouer fréquemment, par leurs écoliers, des tragédies que le public pouvait voir, en louant ses places, aussi bien qu'aux théâtres réguliers.
N'oublions pas les marionnettes que Brioché, leur inventeur, dit-on, articula au Chàteau-Gaîllard-, vers 1650. Ni la troupe royale des Pygmées, des marionnettes aussi, « qui « n'étoient pas seulement d'une grandeur extraordinaire, « mais mesme représentant des comédiens avec des décora- « lions et des machines imitant parfaitement la danse et fai- « sant la voix humaine ^ » . Dominique de Mormandin, sieur de la Grille, qui les faisait mouvoir, avait obtenu un privilège pour vingt années. Mais des poupées dansant et chantant nuisaient, paraît-il, au monopole de Lulli, qui les fit supprimer. Nous croyons que ce minuscule théâtre n'est autre
* Les Jésuites, introduits en France après le concile de Trente par Guillaume Duprat, éviMiue de Clemiont, avaient été autorisés, en 1561, à s'établir à Paris. Us achetèrent, ffrâce à certains legs en leur faveur dudit évoque, un terrain sis rue Saint-Jacques et qu'on appelait la Cour de Langres. C'est là qu'ils fondèrent leur Collège, en 1564.
* Le Château-Gaillard, oii avaient été enfermées Marguerite et Blanche de Bourgogne, et où la première avait été étranglée en 1315, dressait sa tour ronde sur la rive gauche de la Seine, vers Textrémité du Pont-Xeuf. H fut démoli sous Louis XIV.
9 Voy. Molière^ sa vie et ses œuvres^ par Jules Claretir, p. 188.
que celui connu sous le nom de Théâtre des Bamboches^ installé au Marais en 1677.
Citons encore la Troupe royale du Grand Scot Romain^ qui était venue s'établir dans la rue Mazarine, tout près des Comédiens ordinaires du roi. Jouiliani Scotto, non content de mettre en lumière ses merveilleux talents de prestidigitateur, donnait aussi, sous le nom de farces, des pièces imitées des Italiens de Thôtel de Bourgogne. Les Comédiens Français, impuissants contre ceux-ci, s'en prennent du moins à leur parodie. En 1681, en vertu d'une sentence de police du 13 mars, ils réduisent le Grand Scot à ses tours d'escamotage.
Enfin, il y avait grande quantité de loges à la foire Saint- Germain et à la foire Saint-Laurent *.
La lutte des Comédiens Français contre la pauvre concurrence des spectacles forains fut une guerre longue, incessante et sans merci 2. Nous ne pouvons, dans un cadre aussi restreint, en exposer dans leur détail toutes les péripéties. Nous devons toutefois en montrer les diverses phases.
En 1662, un organiste de Troyes, Raisin, n'osant réunir de véritables acteurs, dont les efforts eussent pu porter ombrage aux troupes officielles, avait fait jouer de petites pièces par ses quatre enfants au Faubourg Saint-Germain. Il avait môme obtenu pour eux le titre de Troupe du Dauphin. En 166 i, sa veuve avait continué le spectacle, et le succès en était devenu tel, grâce au jeune Baron, que Molière avait fait ordonner par le roi audit Baron de se joindre à sa troupe du Palais-Royal; à la suite de quoi l'entreprise avait périclité.
En 1681, un certain Languichor, s'inlitulant « seul danseur de corde des Roys de France et d'Angleterre », monte à
' Celle-ci était située près de la rue Saint-Laurent, eiilro les rues du Fanbourg- Saint-Denis et «lu Fanhour/^'-Saint-Martin. Elle datait de Louis le Gros, qui avait a<'cordé le droit de foire aux reli/irieux de Saint-Lazare En octobre 1661, les Prêtres de la Mission, (jui avaient sujcédé aux reli^àeux de Saint-Lazare, se firent confirmer dans leurs droits et privilè^res. Otle foire durait du 1°' juiUet au 30 septembre.
- Voy. le remarquable ouvrage de M. Jli.fs 1U)nnassies, /.e^ Spectacles fotxiins et la Comédie-Française.
la même foire une comédie, VAne de Lucien ou le Voyageur ridicule^ entremêlée de gymnastique périlleuse. Les Comédiens Français lui font cesser ses représentations, étant donné qu'il doit se borner aux saidts, avec seulement un Gille pour en faire remarquer Toriginalité.
En 1689, à la foire Saint-Laurent, Alexandre Bertrand organise des spectacles où figurent en même temps des marionnettes et des jeunes gens. Les Comédiens Français l'avertissent. L'année suivante, à la foire Saint-Germain, ils font démolir son estrade.
Les années suivantes, le même Bertrand, les frères Alard, Maurice, puis la V''' Maurice, Scelle, Restier, Dubreuil, Tiquet, Rochefort, Dolet, Lu Place, s'installant successivement à la foire Saint-Germain et à la foire Saint-Laurent, sont en procès continuels avec la Comédie. Le Parlement et le Grand-Conseil, en rivalité de compétence, rendent des sentences contradictoires sur les dommages-intérêts, mais s'accordent sur la nécessité d'interdire le dialogue aux forains (Arr. de la Cour, du 22 février 1707).
Ceux-ci inaugurent alors un genre de monologue qui déguise le colloque. La Comédie en fait dresser procèsverbaux. Le 30 août 1707, un commissaire déclare : « Ayant « pris place dans une loge, nous avons observé qu'après « que les marionnettes ont été jouées sur le théâtre il a « paru un Scaramouche et plusieurs acteurs, au nombre de « sept, qui ont représenté une comédie en trois actes, ayant « pour titre : Scaramouche pédant scrupuleux ; que, presque « à toutes les scènes, l'acteur qui avoit parlé se retiroit « dans la coulisse et revenoit dans l'instant sur le théâtre, « où l'acteur qui étoit resté parloit à son tour et formoit par « là une espèce de dialogue ; que les mômes acteurs se « parloient et répondoient dans les coulisses, et que, d'au- « trefois, l'acteur répétoit tout haut ce que son camarade « lui avoit dit tout bas ^ » Le Parlement rend, le 21 mars
* Jules Bonnassies, Les Spectacles forains et la Comédie-Française ^i^, 18.
1708, contre Dolet, La Place et Bertrand, un arrêtqui confirme envers les bateleurs les défenses à eux antérieurement faites, et les condamne en 12 livres d'amende et en 100 livres de dommages-intérêts.
Comme les bateleurs n'en tiennent compte, nouvel arrêt du 2 janvier 1709, confirmant les sentences précédentes, condamnant les contrevenants en 1.0(H) livres d'amende et en 300 livres de dommages-intérêts.
Les adversaires ne se lassent point. On s'avise d'un autre expédient. Les Siiisses jouissant en France de certains privilèges qui mettent, en général, leur industrie à l'abri des atteintes des corporations, les forains embauchent des Suisses de la garde du duc d'Orléans, et leur font une vente simulée de leurs loges.
Le débat recommence. Les Suisses s'en remettent au Grand-Conseil ; la Comédie, au Parlement. Les deux juridictions revendiquent le droit de statuer. Un arrêt du Parlement, du 29 février 1709, ayant ordonné la démolition des loges, la Comédie s'empresse d'y faire procéder. Le limars, le (îrand-Conseil condamne la Comédie en 0.000 livres de dommages-intérêts. Celle-ci en appelle au Conseil-Privé du roi qui, le 17 mars 1710, la décharge des condamnations prononcées, lît, le 23 juillet, le Parlement fait nouvelle défense aux forains de jouer des comédies par dialogue, monologue, ou autrement.
Il leur faut découvrir de nouveaux stratagèmes. Ils se mettent à déclamer des phrases dénuées de sens, sur la cadence des vers dramatiques. Le public comprend qu'on nargue le monopole, mais bientôt témoigne qu'il en a assez. Alors, on joue en écritcaux. Des couplets sont écrits sur diîs carions qu'on exhibe de l'estrade. Les acteurs miment tandis que des compères, répandus dans la salle, y adaptant des airs connus, chantent et font chanter autour d'eux.
Cette fois, il n'y a plus rien à dire.
Section IV. — Régime des Théâtres de Province,
On ne sait pas grand'chosc sur les troupes qui parcouraient la province à cette époque. Scarron, dans son Roman Comique^ a fait une peinture intéressante de leurs mœurs ; mais celle de Molière et celle de Filandre seules ont laissé derrière elles la trace de leurs succès.
Quant à leur organisation, elle fait encore Tobjet de recherches patientes. Il paraît à peu près certain que ces troupes ambulantes venaient chaque année dans la capitale, aux environs de Pâques, pour se recruter et passer leurs contrats. Certains de ces contrats ont pu être retrouvés, et leurs dispositions, assez simphîs, renferment l'obligation, pour chacun des associés, d'assurer un concours assidu à Tentrcprise, sous peine d'amende; le partage des bénéfices s'y trouve aussi réglé selon une répartition égale ou inégale *.
D'après les dispositions de Tédit de 1706, article XX, qui conférait aux lieutenants généraux de police la juridiction sur les spectacles, aucune troupe ne pouvait s'établir en province sans l'autorisation de ces magistrats. Ceux qui cx)ntrevenaient à cette règle s'exposaient à une amende de 500 livres, ainsi qu'il fut jugé par un arrêt du Conseil du 20 aoilt 1708, rendu sur la requête du lieutenant de police de Grenoble 2.
Section V. — Police,
Le public, concurremment avec le Parlement, le Grand- Conseil et le Conseil-Privé, ne laissait point de manifester son propre sentiment au milieu de ces interminables démêlés. Toujours ennemie du monopole, alors surtout que son divertissement entre en cause, la foule prenait, cela va sans dire, le parti des forains. Toute tyrannie nouvelle, exercée contre ces malheureux, provoquait de sa part des huées, des
> Voy. M. EuDORE SouLiÉ, Recherches sur Molière. — M. Jules Bonnassie?, Hist. Adm. Com.-Fr., p. 11.
' Voy. Des Essahts, Les trois Théâtres de Paris^ p. 147.
violences môme, à l'adresse des privilégiés. Elle s'indignait contre l'Opéra qui interdisait la danse aux marionnettes, et contre les Romains^ autrement dit les comédiens tragiques.
Les ordonnances de police se succédaient vainement et restaient impuissantes à arrêter les troubles qui se renouvelaient sans cesse aux représentations. Nous ne pouvons citer in extenso toutes ces ordonnances ; nous nous contenterons d'indiquer leurs dates : 11 décembre 1672 ; 9 janvier 1673 ; 22 janvier 1674; 12 janvier 1685; 16 novembre 1691; 19 janvier 1701. Elles sont reproduites dans Delamare*.
Elles nous apprennent que des audacieux ne craignaient point de pénétrer, à force ouverte, armés de mousquetons, de pistolets et d'épées, dans l'hôtel de Bourgogne et qu'ils cherchaient à y mettre le feu, après avoir fort brutalement maltraité les spectateurs, sans aucune considération pour leur qualité.
Et le roi répète continuellement sa défense, sous peine de la tvV, de faire effort pour entrer à l'Académie de Musique ou aux Comédies Française et Halienne, d'y paraître avec des armes à feu, d'y tirer l'épée et d'y exciter du tumulte.
Nous ne voyons point mention de tels désordres aux spectacles de la foire.
Section VI. — Censure,
11 n'est pas indifférent de remarquer que, dans l'ordonnance de police du 9 janvier 1673, parmi les considérations sur lesquelles l'autorité s'appuie pour prescrire le respect des spectacles à l'hôtel de Bourgogne, celle-ci est mise en relief, à savoir qu'il faut par tous moyens encourager les spectateurs à s'y rendre, maintenant que « tout ce qui pourroît « blesser l'honnêteté publique doit ôtre heureusement re- « tranché ».
La censure s'appliqua-t-elle d'une façon vraiment rigoureuse sous Louis XIV?
' Traité de la Police^i. 1, liv. 111, tit. 111, chap. iv.
L'ordonnance de 1609 en avait, on le sait, remis l'exercice entre les mains du procureur du Roy. Une lettre de Pontchartrain à d'Argenson, du 31 mars 1701, le lui confia, en sa qualité de lieutenant de police : « Il est revenu au Roy que « les comédiens se dérangent beaucoup, que les expres- « sions et les postures indécentes commencent à reprendre « vigueur dans leurs représentations, et qu'en un mot ils « s'écartent de la pureté où le théâtre estoit parvenu. Sa « Majesté m'ordonne de vous escrire de les faire venir et « de leur expliquer de sa part que, s'ils ne se corrigent, sur « la moindre plainte qui lui parviendra. Sa Majesté pren- « dra contre eux des résolutions qui ne leur seront pas « agréables. — Sa Majesté veut aussi que vous les avertis- « siez qu'elle ne veut pas qu'ils représentent aucune pièce « nouvelle, qu'ils ne vous l'ayent auparavant communiquée, « son intention estant qu'ils n'en puissent représenter au- « cune qui ne soit dans la dernière pureté ^ »
Un an après, en 1702, le roi fait adresser quelques reproches à ses Comédiens au sujet d'une pièce de Boindin, un peu osée, le Bal dWitteuil, On en arrête aussitôt les représentations. Louis XIV ne voulait point de libertés choquantes sur une scène que son gouvernement subventionnait ; il ne voulait point non plus qu'on y plaisantât aucunement sur la fausse pruderie de M"*" de Maintenon, et les Italiens eurent à se repentir de l'avoir imprudemment tenté.
Nous ne voyons rien là que de très louable et de très naturel. Il faut se souvenir que, malgré les cabales, Molière put faire jouer Tartufe^ et que, de par la volonté souveraine, le Parlement dut entendre les Plaideurs,
Dans une visite à la Cour, les Italiens avaient représenté le Scaramouche Ermite, — «Je voudrais bien savoir, demanda « le roi au prince de Condé, pourquoi les gens qui se séance dalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot
* Deppi:<o, Corresp. adm.^ t. II, p. 729.
u de celle de Scaramouchc. » Kt le prince de Condé de répondre : — « La raison de cela, c'est que la comédie de « Scaraniouche joue le ciel et la religion, dont ces mesii sieurs-là ne se soucient point; mais celle de Molière les <« joue eux-mômes : c'esl ce qu'ils ne peuvent souffrir *. »
11 est assez précieux de retenir que, sous Louis XIV et en sa présence même, on pouvait jouer le ciel et la religion.
A dater des représentations du Bal (rAuteuil^ les ouvrages dramatiques furent soumis à l'approbation préalable de personnages spéciaux-. Le règlement pour l'Opéra du M janvier 1713 porte, dans son article XVII, que : « Au- « cune nouvelle pièce ne sera reçue ni représentée, qu'elle « n'ait été préalablement vue et approuvée de ceux qui seront (( chargés de cet examen, et on ne pourra pareillement mettre « aucune pièce eu état d'être représentée de nouveau, sans « qu'au préalable Tinspecteur général en ait rendu compte. »
Section VIL — htahlissenient du Droit des Pauvres,
Le moment est venu de parler d'un impôt sur les spectacles, que Louis XIV n'a pas positivement créé, mais pour lequel il a institué le mode de perception dont s'inspire la législation moderne : C'est le Droit des Pauvres.
La première ordonnance, i\\\\ témoigne du désir de faire bénéficier les pauvres des réjouissances publiques, date de 1407. Celte ordonnance, réglementant l'association des Ménétriers, porte que : « Pour ce ([ue ledit hospital Saint- « Julien qui est fondé desdiz ménestrel/, et n'a autres rentes « sinon des aumosnes des bonnes gens, yceulx menestrelz « sont et seront tenuz de demander et cueillir l'aumosne « Saint-Julien aux nopces où ilz seront louez, et par dons « acouslumez. »
Or, en 1539, la charité publique n'ayant peut-être pas
i Préface du Tartufe.
' Jules Bonnassies, Uisl. Adm. de la Com.-Fr.^ p. 276.
donné les résultats qu'on espérait d'elle, un arrêt du Parlement, rendu le 1" septembre, impose aux Confrères de la Passion Tobligation d'un prêt au trésorier des pauvres :
« La Court deuement averlye que au moïen du jeu de la Passion les aulmosnes des pauvres de cesle ville de Paris ont esté disconlinuees et que les maistres dudit jeu ont receu grans sommes de deniers au moïen d'icelluy, a ordonné et ordonne ausdiz maistros présens et pour ce mandez en icelle court, mettre dedans demain es mains du trésorier desdiz pauvres la somme de huit cens livres parisis par forme de prest, en attendant que lesdiz maistres ayent veu leur compte et regarde quelle somme ilz pourront bailler etaulmosner ausdiz pauvres, laquelle somme de huit ceos livres leur sera rendue sur les premiers deniers que ledit trésorier recouvrera de sa recepte, dont leur sera baillé seureté sur deux cens livres de rente que doit Brigalier, marchand bourgeoys demeurant à Paris, de laquelle rente les lettres de constitution seront mises es mains desdiz maistres pour la seureté de leur deu, et sera ce présent arrest exécuté sur Textraict. »
On puisait donc dans la caisse des Confrères en considération de leur succès. Comme ils jouaient les dimanches et les jours de fôtes dans l'après-midi, les offices étaient abandonnés pour leur spectacle, ce qui ne faisait point l'affaire des prêtres, encore qu'ils y suivissent eux-mêmes la foule! Les quêtes étaient moins fructueuses, celles pour les pauvres et celles pour le chapitre. La querelle des curés et des comédiens commençait. Un prêt, c'était peu de chose, moyennant des garanties. Un peu plus d'un an après, c'est une contribution qu'on exige. Un arrêt du 27 janvier 1541 dispose que :
« Sur lettres patentes portant permission à Charles le « Royer et consorts, maistres et entrepreneurs de jeu et <i mystère de l'Ancien Testament, faire jouer et représenter
« d'avoir la bonté de les mettre au nombre des pauvres « religieux à qui vous faites la charité. II n'y a pas de com- « munauté à Paris qui en ait plus de besoin, eu égard à leur « grand nombre et à rexlrôme pauvreté de leur maison, « qui souvent manque de pain; Thonneur qu'ils ont d'être « vos voisins leur fait espérer que vous leur accorderez l'ef- « fet de leurs prières, qu'ils redoubleront envers le Seigneur « pour la prospérité de votre chère Compagnie. »
Le 11 juin, l'assemblée inscrit les Cordeliers pour 3 livres par mois.
En 1700, môme requête émanant des Pelits-Augustins :
« A Messieurs de tilbisire Compagnie de la Comédie du Roi.
« Les religieux Augustins réformés du faubourg Saint- « Germain vous supplient très-humblement de leur faire (( part des aumônes et charités que vous distribuez aux « pauvres maisons religieuses de celte ville de Paris, dont « ils sont du nombre, et ils prieront Dieu pour vous.
<( F. -A. Mâché, prieur.
« F. Joseph Richard, procureur. »
Réponse identique.
Nous ne pouvons mentionner tous les effets de la générosité des différentes troupes; ils sont innombrables.
Or, le 25 février 1G99, Louis XIV rendit une ordonnance capitale, publiée le 25 mars par d'Argenson, dont le texte est ainsi conçu :
« Sa Majesté voulant, autant qu'il est possible, contribuer « au soulagement des pauvres, dont l'hôpital général est « chargé, et ayant pour cet effet employé jusqu'à présent i< tous les moyens que sa charité lui a suggérés, elle a cru (( devoir encore leur donner quelque part aux profits con- « sidérables qui reviennent des opéras de musique et des
« comédies qui se jouent à Paris par sa permission. « C'est pourquoi Sa Majesté a ordonné et ordonne qu'à « Tavenir, à commencer du premier mars prochain, il sera « levé et reçu au profit dudit hôpital général un sixième en « sus des sommes qu'on reçoit à présent, et que Ton recevra « à l'avenir pour l'entrée auxdits opéras et comédies; lequel « sixième sera remis au receveur dudit hôpital, pour servir « à la subsistance des pauvres *. »
Que de discussions se sont élevées au sujet de cette ordonnance ! On a voulu y reconnaître, de la part du souverain vieillissant devenu la proie des Jésuites, la volonté de nuire au théâtre. « Cette intention, ditM.Cros-Mayrevieilledansun « ouvrage très intéressant % ne nous parait pas ressortir « clairement de l'acte royal ; elle eût d'ailleurs manqué son « but, puisque l'impôt frappait directement le spectateur. »
Dire, toutefois, sous ce prétexte, qu'une pareille intention eût manqué son but, cela nous semble téméraire ; car, somme toute, plus le plaisir se fait coûteux, moins il attire. C'est évident. Et, conformément aux prescriptions ordonnées, les comédiens français et les directeurs de l'Opéra élevèrent dans une proportion assez considérable le prix des places. En 1718, dans des n)émoires adressés au Régent à Toccasion d'un débat entre la Comédie et l'Opéra, on voit, à côté de protestations contre l'impôl nouveau, que TOpéra est grandement obéré (la faillite de Guyenet ayant laissé 800.000 livres de passif), et que la Comédie est arriérée de 300.000 livres! Le public était peut-être moins assidu.
Sans rechercher si, par ailleurs, à la fin de son règne, Louis XIV a témoigné quelque malveillance à l'égard des comédiens, nous voyons seulement que les charges de l'Hôpital Général croissaient d'année en année, et qu'il fallait trouver des ressources. Le droit des Pauvres allait en procurer. « La régularisation de cet impôt, dit encore
• Rapportée dans le Code de Tllôpital Général, publié en 1786. 2 Le Droit des Pauvres sur les Spectacles en Europe.
« M. Cros-Mayrevieille,(^taitjustifiéo par la nécessité de mettre « un terme au débordemenl du paupérisme, cette plaie du « xvu* siècle, et était presque une mesure de sécurité. » Nous nous permettrons de dire qu'il y a, dans ce raisonnement, une pétition de principe. Que la nécessité de combattre le paupérisme soit apparue impérieuse à Louis XIV, c'est fort à sa louange. Mais en conclure que cette nécessité puisse justifier Tordonnance de 1()99, telle est précisément la question. Le gouvernement d'alors aurait pu, sans aucun doute, en tempérant son gaspillage effréné de la fortune publique, et avec l'énorme produit des impôlsdéjà levés de tous côtés, doter très largement l'Hôpital Général. Rien ne pouvait provoquer une taxe nouvelle, sinon la pénurie du Trésor causée par une gestion criminelle des finances. La légitimité d'un impôt sur l'Art demanderait h être mieux soutenue !
Juste un mois avant que ne fût rendue l'ordonnance, Pontchartrain écrivait au président de Harlay, ;idministrateur de l'hôpital : « J'ai lu au roi le mémoire que vous m'avez envoyé de ce que vous croyez qu'on peut prendre sur l'Opéra et sur la Comédie en faveur de l'Hôpital Général, et des offres, qui sont faites en conséquence. Sur quoi, S. M. m'ordonne de vous dire qu'il lui paraît qu'il serait bien plus commode pour l'Hôpital même, pour Francine *, et pour tout le monde, que ce fût Francine môme pour rOpéra et les comédiens pour la Comédie, qui s'abonnassent à une certaine somme, plutôt que d'y mettre ou un receveur particulier ou un contrôleur, ce qui serait sujet à mille et mille inconvénients ; et dans cette pensée. Sa Majesté a permis à Francine d'aller vous représenter ses raisons et discuter avec ceux que vous chargerez de ce soin la somme qu'ils devraient raisonnablement payer -. »
Cette idée de l'abonnement fut-elle mise en pratique? L'abbé de La Tour^ dit que la Comédie accepta une
1 Directeur de l'Opéra.
2 Corresp. adin, de Louis XIV, t. JI, p. 738. « Réflexions sur le théâtre, p. 308.
charge de 40.000 livres. D'autre part, M. Edouard Foumier déclare avoir trouvé dans les archives de TAssistance publique, consumées en 1871, des documents établissant que Tabonnement fut fixé à 40.000 livres pour TOpéra, et à 25.000 livres pour la Comédie.
Il est cependant dès maintenant certain, d'après les registres de la Comédie examinés avec son attention habituelle par M. Jules Bonnassies, que, du 5 mars 1699 au 4 janvier 1700, le sixième en sus fut acquitté normalement. Quant à TOpéra, les registres du xvii® siècle manquent à ses archives.
D'ailleurs, une nouvelle ordonnance du 30 août 1701, publiée le 1" septembre par d'Argenson, nous semble bien prouver que la proposition de Pontchartrain n'avait pas été suivie d'effet. Elle donne à entendre que la Comédie et TOpéra, interprétant à leur moindre dommage le texte qui les frappait, prétendaient ne faire peser la taxe que sur les bénéfices :
« Sa Majesté s'étant fait représenter son Ordonnance du « vingt-cinquième février 1099, par laquelle Sa Majesté avoit « ordonné qu'il seroit levé au profit de THôpital General, un « sixième en sus des sommes qu'on payoit alors pour « rentrée aux opéra et comédies, pour être ledit sixième « employé à la subsistance des Pauvres ; et voulant Sa Majesté « prévenir toutes difficultez à cause des prix differens qui « pourroient être mis dorénavant aux places desdits opéra « et comédies, et conserver audit Hôpital le bien que Sa « Majesté a entendu lui procurer; Sa Majesté a ordonné et « ordonne que dorénavant il sera payé au Receveur dudit « Hôpital le sixième de toutes les sommes qui seront reçues, « tant par ceux qui ont le privilège de l'Opéra, que par les « comédiens de Sa Majesté; lequel sixième sera pris sur « le produit des places desdits Opéra et Comédies, sans « aucune diminution ni retranchement, .sous prétexte de « frais ou autrement :
« Enjoint Sa Majesté au Lieutenant General de Police de « sa bonne Ville de Paris de tenir la main à Texecution de la « présente Ordonnance, qui sera publiée et affichée partout « où besoin sera.
« Fait à Versailles, le 30 août 1701.
« Signé : Louis.
« Et plus bas : Phelypealx. »
« Il est enjoint à Marc-Antoine Pasquier, juré-crieur a ordinaire du Roy, de publier et afficher à son de trompe et « cry public aux portes de TOpéra et de la Comédie, même <( dans les autres places et lieux publics et accoutumez de « cette ville de Paris, TOrdonnance cy-dessus, à ce que nul « n'en prétende cause d'ignorance. Ce fut fait et donné par « Messire Marc-René de Voyer de Paulmy, chevalier marquis c< d'Argenson, conseiller du Roy en ses conseils, maistre des « requêtes ordinaires de son hoslel, Lieutenant General de « Police de la Ville, Prevosté et Vicomte de Paris, le premier « jour de septembre mil sept cens un.
« Signé : de Voyer d'Akgenson. »
Ainsi, c'est sur la recette brute que devait être acquitté le sixième.
Cette prescription fut renouvelée par les lettres patentes du 7 octobre 1704, autorisant le transport, fait par Francine et Dumont à Guyenet, du privilège de TOpéra ; et par celles du 8 janvier 1713, lors de la résiliation de ce précédent traité à la suite du décès de Guyenet, et d'une nouvelle cession par Francine et Dumont au proiit de Mathieu, Besnier et consorts.
Enfin, une ordonnance rendue le 30 janvier 1713 étendit la perception du sixième aux spectacles populaires des foires Saint-Germain et Saint-Laurent.
Le règne suivant devait encore accroître cet impôt déjà si lourd !