‹ Le théâtre français au moyen âgeChapitre 22 sur 22 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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ancienne farce, ou, pour parler plus exactement, dans le plus ancien dialogue à forme de farce qui nous ait été conservé. Il a été composé vers 1270, c'est-à-dire qu'il est à peu près contemporain des drames d'Adam de la Halle. Le dialogue en ques* tion est une petite scène entre un mendiant et un gamin. Le mendiant est un fainéant qui vit d'aumônes, — type fréquent dans les mystères postérieurs. Le moyen âge n'est pas tendre pour ces pauvres gens; il les raille durement et grossièrement; mais il faut reconnaître aussi que, tels qu'ils se présentent à nous, ils ne sont guère faits pour inspirer la pitié. Le mendiant ici dépeint n'est nullement dans le besoin. 11 a attiré suffisamment d'ai^ent dans sa bourse pour se reposer de temps à autre des fatigues du métier, et il a même une maîtresse. Un gamin s'approche de lui et se proposé pour lui procurer ime fille, dont il lui décrit les charmes avec animation. La proposition ne déplaît nullement à notre aveugle. Le gamin allègue un prétexte pour s'éloigner un moment, mais revient aussitôt, interpelle le mendiant en déguisant sa voix et lui donne un soufflet. Après quoi il revient une seconde fois comme si rien ne s'était passé, et Taveugle lui donne de l'argent poui

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aller chercher à manger et à boire et pour amener la fille. Mais le petit polisson s'esquive pour de bon, plantant là sa dupe.

S'il est vrai, comme nous venons de Texposer, que la farce ait été tout au début un intermède, il semble bien d'autre part qu'elle n'ait atteint un certain degré de développement que quand elle a commencé à emprunter ses thèmes au riche matériel des fabliaux. 11 est incontestable, en effet, qu'il y a entre ces deux genres littéraires une parenté étroite. Plusieiu^ indices nous montrent bien que la farce a été à l'école du fabliau et qu'elle doit être considérée comme son héritière.

Les ressemblances sont grandes entre les deux genres. C'est le même esprit, la même verve joyeuse qui les animent tous deux. La seule différence, c'est que le fabliau appartient à l'art narratif et la farce à l'art dramatique. Mais le fabliau était toujours écrit en vers, et au moyen âge on avait l'habitude de déclamer en public les récits versifiés. Or dans toute espèce de récitation les intonations et les gestes différents jouent un certain rôle, et cela est surtout vrai des narrations comiques. 11 existait donc déjà dans les fabliaux récités un élément dramatique que nous sommes

trop portés à négliger lorsque nouç les lisons ; en particulier lorsque le conte comprenait deux ou plusieurs personnages, il était naturel qu'on le débitât avec des voix différentes et certaines indications de mimique, et Timpression produite sur l'auditeur devait se rapprocher beaucoup de celle d'une œuvre dramatique. Si l'on veut bien considérer d'autre part la simplicité des drames du moyen âge, leur composition primitive, leur allure à demi épique, l'intervalle qui sépare les deux genres paraîtra encore plus petit et plus facile à franchir. Il devait donc sembler très naturel de mettre en dialogue un récit de fabliau, et une pareille transformation n'a pas dû coûter beaucoup de peine.

C'est ainsi qu'en Italie les chants religieux populaires, ces chants animés qu'on appelait laude^ ont, avec l'aide de la technique des drames liturgiques, donné naissance à de petits drames en langue vulgaire.

Une circonstance vient encore appuyer l'hypothèse d'une relation entre le fabliau et la farce : c'est que le genre farce n'a pris un grand développement qu'après l'extinction du genre fabliau, tout comme si le second avait pris la place du premier.

A mesure que le moyen âge avançait, le public, qui jusqu'alors s'était contenté de la déclamation des jongleurs, commençait à attacher une importance de plus en plus grande à la lecture. Le vers n'était donc plus aussi nécessaire que du temps où tout se récitait. C'est alors qu'on se mit à remanier en prose les romans de chevalerie, et que le fabliau, sous l'influence italienne, provoqua le développement de la « nouvelle. »

Mais il semble qu'en même temps on ait renouvelé le fabliau en lui faisant prendre la forme de la farce, qui le remplaçait excellemment dans les assemblées joyeuses. Le genre nouveau hérita de son ancêtre tout un matériel d'histoires amusantes, en même temps qu'il trouvait beaucoup à apprendre dans le style vif et déjà si dramatique des fabliaux. Les deux genres se servent du même vers alerte et pimpant.

Le fabliau est à peu près mort dans la dernière moitié du xiv* siècle. Quant à la farce, elle devait, déjà à cette époque, appartenir aux amusements ordinaires du peuple. Au cours des xv' et xvi* siècles on écrit et on représente des farces, partout et à toutes les occasions. Nul ne saurait les compter, nous dit Etienne Pasquier,

Comme on Ta vu, les ressemblances entre les deux genres sont si grandes que la farce doit certainement avoir fait des emprunts au fabliau, le rapport inverse étant exclu par la chronologie. Dans plusieurs cas, nous avons le même thème traité à la fois sous la forme fabliau et sous la forme farce, et la comparaison de ces textes parallèles est suffisamment convaincante.

Que les cas de cette espèce ne soient pas très nombreux, c'est là un fait qui peut surprendre, mais qui a cependant son explication naturelle. Sur le nombre immense des farces qui ont été composées, nous en avons conservé relativement assez peu, et celles qui ont survécu proviennent pour la plupart du xi* siècle. Or c'est principalement pendant le xiv® siècle, à l'époque où les deux genres vivaient côte à côte, que la farce a dû subir l'influence du fabliau et que les points de ressemblance ont dû être le plus nombreux. Plus tard le fabliau est tombé dans l'oubli et la farce a suivi ses destinées propres. Dès le xvi® siècle, elle se mettait à l'école de la farce italienne et de la commedia delFarte.

La farce est le plus varié de tous les genres comiques du moyen âge. Elle peint toute la société

civile, toute la vie journalière de cette époque. Dans ce long cortège de carnaval nous voyons les représentants de toutes les couches sociales défiler devant nous. Et ces figures sont vraies, malgré les exagérations de la caricature; elles sont pleines de vie, quoique dessinées en quelques traits rapides. Il est à peu près certain que dans les plus anciennes farces les paroles tenaient une place très restreinte et que le comique consistait soit en coups et taloches (exemple : une bataille entre un aveugle et aon domestique), soit dans les péripéties de la pièce et le jeu des acteurs. Souvent c'est à peine s^il y a une action; la farce se compose tout simplement d'une situation comique mise sur la scène. Par exemple, une ménagère bourgeoise marchande longuement avec des poissonnières et échange avec elles des propos injurieux, puis s'en va sans avoir rien acheté {Farce de F Antéchrist). Avec une farce comme celle du Chaudronnier nous nous trouvons déjà à un niveau supérieur, taen que cette petite pièce se réduise elle aussi à ime situation : un homme prétend, à la suite d'une querelle, que sa femme ne peut pas garder le silence aussi longtemps que lui. Ils font l'expérience : tous les deux sont assis, muets et immo-

biles, lorsqu'un chaudronnier vient à passer. Il cherche en vain à animer ce couple pétrifié; il s'amuse à poser une casserole sur la tète de l'homme, à barbouiller de suie sa figure, etc.<. Puis il se tourne vers la femme, la flatte, la caresse; mais alors le mari ne peut plus se contenir : « Que le diable Remporte! » s'écrie-t-il au chaudronnier. — « C'est toi qui a perdu, » réplique sa compagne triomphante, — et tous trois s'en vont boire au cabaret.

Beaucoup de farces sont constituées par des procès mis à la scène, et on a cru retrouver dans ce groupe, — d'ailleurs très abondant — , un reste du répertoire des sociétés de juristes. C'était l'habitude au moyen Age que les jeunes clercs du Palais tinssent, le jour du mardi gras, une grande réunion au cours de laquelle ils tournaient en ridicule Tadministration judiciaire, de même que les jeimes clercs d'église parodiaient à Noël le service divin. Dans ces occasions, on débattait des procès fictifs, d'un caractère souvent très grivois. C'est à cette coutume que se rattachent les farces du groupe signalé plus haut.

Mais les farces juridiques n'ont pas le privilège des équivoques et des obscénités, loin de là : c'est

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même une exception quand une farce est pure et aimable comme les <c Deux amoureux récréatifs et joueux » de Clément Marot, ou innocente et naïve comme celle de Maître Mimin^ Fétudiant qui a trop étudié et qui ne parle que latin, jusqu'à ce que sa fiancée, par son babil amoureux, lui apprenne de nouveau le français. La farce médiévale est en général indisciplinée et cynique, tellement cynique qu'on a peine à comprendre que les femmes aient pu assister aux représentations. Mais on avait alors sur la pudeur d'autres idées que de nos jours.

Tantôt la farce rit avec humeur, tantôt elle est durement satirique ; ou bien elle raille les imperfections sociales et les fautes politiques, ou bien elle met à nu sans pitié les égarements de la conduite privée. Mais de tous les sujets, celui auquel la farce s'adresse le plus souvent c'est la vie conjugale. Dans ce groupe important, les personnages principaux sont le mari, la femme, la bellemère et l'amant.

On ne peut pas dire précisément que les pièces de ce genre nous donnent une image flatteuse de l'étemel féminin. L'occupation ordinaire de la femme est de tourmenter, de berner et de tromper

rhomme. Citons comme exemple ime petite farce qui^ par les situations et les caractères, rappelle beaucoup le Malade imaginaire; elle est intitulée la Cornette^ et elle peut se résumer conmie il suit :

Un homme âgé s'est marié avec une jeune femme et celle-ci s'entend si bien à caresser et à dorloter le bonhomme qu'elle le domine complètement et fait de lui tout ce qu'elle veut. Mais notre homme a deux neveux qui s'inquiètent de voir comment l'intrigante, derrière le dos de son vieux mari, gaspille, les revenus de la maison en compagnie de divers amants. Ils décident de faire remarquer à leur oncle la vie qu'elle mène. Mais elle est avertie à temps de leur projet, et elle les prévient. Elle raconte au mari que ses neveux ont Tinsolence de critiquer tout ce qu'il fait : «c Ils reprochent notamment à votre cornette de ne jamais rester en place et d'aller de côté et d'autre. » En apprenant cela, le bonhomme est furieux, et il pense avec raison que ses neveux pourraient bien laisser sa cornette tranquille. Lorsqu'ils arrivent chez lui pour se plaindre de sa femme, à peine ont-ils le temps d'ouvrir la bouche, qu'il les interrompt par cet mots : « Je sais ce que vous voulez me dire ; mais

je la trouve bonne telle qu'elle est. Elle peut aller de côté et d'autre, si cela me plaît. » Le quiproquo se prolonge, car les interlocuteurs sont trop échauffés pour se donner le temps de finir leurs phrases et d'exprimer clairement leurs idées. L'oncle continue à penser à sa cornette et les neveux à leur tante. Finalement l'oncle les met à la porte, et, tout fier de l'énergie qu'il a déployée, il redouble de tendresse et de confiance vis-à-vis de sa chère moitié. Les relations entre la jeune femme et le vieillard bonasse et crédule sont représentées dans cette farce avec une véritable finesse d'observation. Quant à la scène de la cornette, on a dû s'apercevoir qu'elle avait son pendant dans Molière : elle fait penser à cette scène de Y Avare où se prolonge le quiproquo ^ntre Valère et Harpagon, l'un parlant de la fille, l'autre de la cassette.

Une autre farce est presque amère dans sa peinture de la vie. C'est celle de Colin, fils de Thénot, qui loue Dieu et le maudit en même temps à cause de sa femme. Colin est pauvre et mène une vie de travail et de soucis; par surcroît de misère il a une femme irascible, qui lui réclame sans cesse de l'argent. Enfin il se lasse d'entendre le même refrain, et il abandonne le domicile conjugal pour

aller au loin chercher la paix et acquérir des richesses. L'épouse abandonnée pleure, car il ne lui reste rien pour vivre. Mais un consolateur se présente bien vite; elle commence par le repousser, mais comme il est généreux, il devient son amant.

Quelque temps se passe, et Colin revient, aussi pauvre que devant, mais bien radouci. La première question que lui pose sa femme est le vieux refrain : <c As-tu de Targent? » Il répond : « Donne-moi à boire. » Elle pose devant lui de Teau, mais il réclame du vin. Puis il commence à flatter sa femme, avec laquelle il veut se réconcilier et vivre en bons termes. Il regarde autour de lui et constate avec étonnement que tout est changé dans la pauvre demeure : « D'où vient ce ménage? Gomment tous ces ustensiles nouveaux sont-ils venus ici? » — « Colin, ils sont venus par la grâce de Dieu. » — « Et ce beau lit, et ces rideaux, et ce ciel de lit, et ce bassin désenivre? » — « Colin, tout cela nous est venu par la grâce de Dieu. » Colin tombe à genoux et remercie Dieu de tant de bonté. Mais au même moment ses yeux aperçoivent un berceau avec un petit enfant. « De qui est ce pet»* enfant ?» — « 11 est à moi » répond la femme sai

sourciller. — « Et comment est-U venu ici? » — « Colin, par la grâce de Dieu. > Colin commence à trouver que la bonté divine a trop biei^ fait les choses, et il est en train de se fâcher, mais sa femme lui répond ironiquement : « Remercie Dieu qui t'a donné, à toi, si revêche et si rébarbatif, d'abord des richesses, et ensuite, comme il convient, im héritier. » Colin n'est pas précisément enchanté, mais que faire? Il a constaté qu'on n'était pas mieuxloin de la maison, et il se résigne.

On sent une amertume sérieuse derrière cette représentation de la vie ; la farce de Colin se termine d'ailleurs par un conseil donné aux hommes de ne p^s abandonner leurs femmes et aux femmes de bien traiter leurs maris.

Voici maintenant une autre farce dont le comique est franc et sans mélange; elle met en scène une histoire qui a été cent fois reprise et racontée en vers comme en prose pendant le moyen âge et pendant la Renaissance.

Lucas est im mari borgne et boiteux. On Ta averti que sa femme faisait derrière son dos des choses répréhensibles; mais il n'en veut rien croire : « Je vois mieux avec mon œil que toi avec tes deux yeux », répond-il au voisin qui le prévient des

fredaines de sa femme. Cependant, comme il ne coûte rien d'être pjudent, il revient un soir à Timproviste. Mais la femme iie s'effraye pas pour si peu. Quand eUe entend venir son mari, elle accourt, ouvre la porte et se jette à son cou : Ah! Lucas, j'ai rêvé que Dieu t'avait rendu la vue complète. Laisse-moi voir si mon rêve dit vrai. Ne vois-tu pas bien, quand je pose ma main sur cet œil ?» Et en diluant cela, elle couvre le bon œil et Tamant s'échapjye.

D'ordinaire dans la farce c'est l'homme qui est mené par le nez, ridiculisé, tandis que la fenune triomphe. Il n'y a pas de personnage que la farce ait tant bafoué que celui du mari trompé. Mais il ne doit s'en prendre qu'à lui-même de sa disgr&ce. Il est violent, brutal, ou bien il est vieux et imbécile ; la femme au contraire est subtile et rusée, et elle a du moins pour elle le droit de la jeimesse. Cependant il y a aussi des hommes qui ne se laissent pas berner ou qui savent venger leur honneur outragé. La vengeance est parfois assez grossière. C'est le paysan Naudet, que le seigneur envoie au château porter une lettre à sa dame, afin de pouvoir rester seul avec la femme du vilain, la belle Lisoi ; Naudet part, tout en sachant bien pour quel mo T

le seigneur reste dans sa maison. Mais celui-ci s'aperçoit, — quoique un peu tard, — qu'il vaut mieux garder son propre bien que de courir après celui des autres. C'est encore Jacquinot, qui par son flegme et sa constance réussit presque à mater son épouse obstinée.

Jacquinot a un enfer domestique : il est affligé non seulement d'une femme, mais encore d'une belle-mère. On crie perpétuellement sur Jacquinot, Jacquinot doit tout faire. Comme il se plaint de ne pas pouvoir se rappeler toutes les charges diverses qu'on lui impose, sa belle-mère lui donne le conseil amical de les consigner sur une liste, ou, comme dit le texte, sur un « roUet ». 11 prend au mot les deux mégères, et porte sur sa liste qu'il doit faire le feu le matin, s'occuper de Fenfant, cuire le pain, laver, faire Toffice de boucher, préparer la soupe, etc.. Il écrit tout cela avec le plus grand soin et la liste est signée. Là-dessus, Tépouse ordonne à Jacquinot de l'aider à tordre la lessive. Par maladresse ou par méchanceté, Jacquinot lâche le drap qu'il tenait par un bout, et sa femme tombe à la renverse dans le grand cuvier. — « Au secours Jacquinot, crie-t-elle, au secours! » — « Cela n'est pas sur mon roUet », répond le mari ; et pour

plus de sûreté, il se met à relire le cahier des charges : « cuire le pain..., préparer le manger, nettoyer la cuisine; non ce n'est pas sur mon roilet. » La belle-mère arrive comme un ouragan pour voir comment marche la lessive ; mais elle non plus ne peut décider Jacquinot à délivrer sa femme. C'est seulement lorsque celle-ci demande pardon et promet d'être à l'avenir obéissante et soumise, que Jacquinot la hisse hors du cuvier. On ne peut pas dire que la farce nous peigne l'état de mariage sous des couleurs séduisantes. Mais si méchantes que soient les femmes, si tyranniques que soient les maris, le plus sage est encore de se résigner à sa destinée. Le monde est mauvais et il ne sert de rien de chercher à le transformer : on ne fait que tomber de Gharybde en Scylla. Tel est l'enseignement qui se dégage des^ deux farces des Hommes qui firent saler leurs femmes et des Femmes qui firent refondre leurs maris. Dans la première de ces pièces, deux benêts de maris trouvent que leurs femmes sont trop sages et trop bonnes. Ils s'en vont visiter un savant docteur qui leur promet, moyennant récompense, de saler un peu ces femmes. On le laisse seul avec elles et il leur donne une leçon dans Tart de traiter le rs

époux. Quand ceux-ci reviennent, les deux dames leur infligent une correction. Ils demandent alors qu'on les dessale et qu'on les adoucisse, mais par malheur, c'est là une opération qui dépasse la science du docteur.^

Dans Tautre farce, ce sont deux femmes mariées qui sont mécontentes. Leurs maris sont trop vieux. Heureusement il vient d'arriver dans la ville un fondeur de cloches qui s'entend aussi à refondre les êtres humains. Les deux femmes ne tardent pas à persuader leurs époux de se soumettre à cette opération. Cependant le fondeur les prévient loyalement qu'elles ne gagneront pas à la refonte, car il est plus facile de diriger un vieillard qu'un homme jeune. Mais elles persistent dans leur idée, et l'opérateur se met à l'œuvre. En efifet, il sort du chaudron magique deux hommes jeunes et beaux; mais leur humeur est transformée avec leurs corps, et ils s'empressent de prendre en main Martin-bâton.

Mais le chef-d œuvre de la farce française sera

toujours V Avocat Pathelin^ la pièce la plus connue

de tout le théâtre du moyen âge, pièce classique

ar son intrigue simple et finement conduite comme

ar ses caractères dessinés avec sûreté. Elle se

distingue déjà des autres farces par son étendue; mais aussi nous avons là une action complètement traitée et non plus une simple esquisse. On s'accorde à placer la composition de V Avocat Pathelin vers Tannée 1470; mais nous ignorerons probablement toujours quel en est Fauteur. Les hypothèses se sont portées tour à tour sur les principaux écrivains de cette époque, ce qui est assez naturel, car rien que la richesse et la souplesse de la langue et l'invention heureuse des répliques dénotent un homme habitué à manier la plume. Quel qu'ait pu être cet auteur, il est certain qu'il avait eu beaucoup de prédécesseurs : les motifs traités dans Pathelin appartiennent aux motifs de prédilection du théâtre médiéval. Déjà dans le dialogue de maître Tubert et d'Antroignart, composé par Eustache Deschampset datant de lafin du xiv* siècle, nous voyons un avocat rusé devenant la dupe d'un client plus rusé que lui. Ce thème devint ensuite ordinaire dans les farces du Palais, et c'est vraisemblablement aussi dans la Basoche qu'il faudrait chercher l'auteur de Maître Pathelin.

Cette farce comprend quatre personnages :

Pathelin, un avocat passé maître en fait de troi perie, sa femme Guillemette, qui l'aide fidèleme t

dans l'exécution de ses tours, le drapier Guillaume, un imbécile qu'on mène par le bout du nez, et enfin Thibaut Agnelet, berger, aussi madré que Pathelin, mais sans Téloquence de ce dernier.

Pathelin n'a pas de causes à plaider, et par suite pas d'argent. Ses habits sont usés et il se concerte avec sa femme sur les moyens de s'en procurer de neufs. Il se rend au marché, entre dans la boutique de Guillaume et se met à causer avec lui. 11 lui parle de l'amitié qu'il avait toujours éprouvée pour son père, il lui dit combien celui-ci était serviable et intelligent; il le décrit, 'et c'est tout à fait merveilleux de voir comme Guillaume est son digne fils et lui ressemble en tout. Après avoir ainsi attendri le cœur du marchand, Pathelin vient à jeter les yeux, — tout à fait par hasard, — sur une pièce de drap qu'il trouve jolie et moelleuse. Il commence à marchander. Guillaume vante sa marchandise, et ne veut rien rabattre de son prix. Cette vulgaire question d'argent n'a d'ailleurs pas une importance capitale aux yeux de l'avocat, qui est fermement résolu à remettre le payement aux calendes grecques. 11 finit donc par demander sept aunes du drap tant convoité. Il est sur le point de payer; mais lamalechance veut qu'il

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.n'ait pas d'argent sur lui. D'ailleurs il prend gaiement son parti de ce petit accident en songeant qu'il lui permettra de se lier davantage avec Guillaume : il désire tant renouer avec lui [cette bonne [amitié qui l'unissait à son père. Il Finvite à venir chez lui goûter d'une oie que sa femme vient justement de mettre à la broche; par la même occasion il réglera son compte avec Guillaume. Celui-ci se méfie un peu; il préférerait avoir son argent tout de suite. Mais l'oie le tente, et il cousent. De plus, il a fait une bonne affaire : il a vendu le drap vingtquatre sous Faune alors qu'il en vaut seulement vingt.

Pathelin porte son emplette à la maison et raconte à sa femme étonnée comment les choses se sont passées. « Maintenant je vais me mettre au lit, » lui dit-il, « et quand Guillaume viendra, tu vas lui raconter que je suis couché depuis six semaines à cause d'une fièvre maligne. » La femme comprend la ruse, et lorsque le marchand, tout satisfait et alléché par la double perspective d'une oie à manger et d'une somme d'argent à toucher, arrive et frappe à la porte de Pathelin, elle lui ouvre avec des larmes et des sanglots. Plus Guillaun: élève la voix, plus elle le supplie de parler bai

car son mari est mourant depuis onze semaines. Le marchand objecte que le matin même Pathelin est venu dans sa boutique acheter six aunes de drap. « Ce n'est pas bien à vous, répond dame Guillèmette, de vouloir plaisanter dans une occasion comme celle-ci. » Le drapier finit par ne plus savoir que penser de tout cela, et la tête lui tourne; il demande : « N'avez- vous pas non plus une oie à la broche? » — ce Est-ce que vous êtes fou? C'est bien là la nourriture qu'il faut à un malade ! ^> Guillaume retourne enfin à sa boutique; il croit qu'il a fait un rêve. Mais, rentré chez lui, il n'a pas de peine à vérifier qu'il lui manque dix aunes de drap. « C'est pourtant bien Pathelin qui les a emportées, » dit-il, et il court de nouveau chez l'avocat, bien décidé à faire valoir son droit, coûte que coûte. Mais voici que Pathelin se met à délirer. Il divague dans tous les dialectes possibles, et sa femme explique en pleurant ce qu'il dit : « Ceci est du dialecte limousin...; c'est qu'il a un oncle qui était de cette région..., sa mère était de Picardie..., son maître d'école était normand... hélas ! il se meurt. .. sa grand'mère était née en Bretagne. . . il faut envoyer chercher les sacrements. . . » Mais lorsqu'enfîn Pathelin commence à parler

latin, Guillaume ne peut plus y tenir. Il croit pour tout de bon qu'un diable a pris la figure de l'avocat et est venu le matin lui voler son drap. Et, tout en s'excusant, il se dépêche de partir : il ne veut pas être témoin de l'horrible agonie de l'infortuné Pathelin.

Ici finit la première partie, dans laquelle le drapier Guillaume a été joué par l'avocat Pathelin. Dans la seconde partie, c'est le tour de Pathelin d'être berné.

C'est le berger du drapier, Thibaut Agnelet, si niais en apparence, qui va se charger de tromper le rusé Pathelin. Il se tient là, avec une mine d'innocent, lorsqu'on lui ouvre la porte de l'avocat. Il est accusé par son maître d'avoir tué et mangé quelques beaux moutons du troupeau dont on lui avait confié la garde. Et c'est vrai, il a commis ce crime : c< Guillaume a raison, mais vous pourrez bien trouver un paragraphe qui me permette de me tirer d'affaire. »

L'avocat n'est pas précisément charmé d'un client aussi chétif et aussi mal vêtu. 11 n'y a rien à gagner avec lui ! Mais quand Agnelet explique qu'il a l'intention de payer en espèces sonnantes, Pathelin commence à réfléchir. Le côté moral de l'affaire ne le

gêne naturellement point; mais Agnelet a été pris sur le fait, et il n'est pas facile de trouver une échappatoire. Il ne servirait à rien de nier : le seul résultat de cette tactique serait de faire embarrasser son client dans des contradictions. Il ne répondra rien du tout. « Quelque question qu'on te pose au tribunal, tu n'auras qu'à bêler copime tes moutons et à répondre : bê. Alors j^explîquerai la chose et je dirai : ce garçon est idiot, il croit qu'il parle à ses moutons. Mais quoi que tu fasses et quel que soit celui qui t'interroge, fût-ce moimême, garde-toi bien de faire une autre réponse. » Agnelet a compris : « Vous pourrez bien me déclarer fou si j'adresse aujourd'hui d'autre mot à vous ou à tout autre. »

Tous les deux se rendent ensuite au tribunal, où Guillaume se trouve déjà. Il ne voit pas tout de suite Pathelin, qui se tient caché derrière le berger. Mais quand l'avocat commence à parler, il le connaît : c'est bien le même homme qui lui a volé son drap le matin et qu'il a vu, il n'y a pas plus d'une heure, alité et moribond. Du coup le malheureux drapier perd la tête. II interrompt l'exposé de Taffaire pour s'écrier : a C'est vous qui m'avez volé six aunes de drap ce matin même! » —

« Qu'est-ce qu'il raconte? » demande le juge, a II est toqué, » répond Pathelin; « cette canaille veut insinuer que le berger m'a vendu la laine dont est fait mon habit. » Le juge s'impatiente et adresse une semonce au plaignant; puis : «c Revenons à ces moutons, » dit-il : expression qui, comme plusieurs autres répliques de Pathelin, est devenue proverbiale. Le désarroi du marchand ne connsdt plus de bornes. Il môle ensemble les deux vols, accuse Pathelin de lui avoir tué ses moutons et Agnelet de lui avoir pris son drap sans le payer, et plus il fait d'efforts pour éclaircir l'affaire, plus il l'embrouille.

Le juge secoue la tête : le cas de cet homme est évidemment suspect. Il s'adresse à Agnelet et lui demande ce qu'il a à dire pour ses raisons, ce Bè », répond Agnelet; le président a beau lui poser des questions, il n'obtient d'autre réponse que cette onomatopée. <( Le malheureux, il est fou », dit Pathelin, « il croit qu'il se trouve au milieu de ses moutons; c'est grand dommage d'accuser un pareil homme ». Finalement, il ne reste plus au juge qu'à classer l'affaire et à renvoyer Agnelet acquitté fautes de preuves.

« Eh bien, Agnelet, » lui dit Pathelin, une fc

qu'il se trouve seul avec son client, « j'ai bien mené ton procès; tu n'as plus qu'à me payer. » — « Bè. 09 a Allons, plus de bè maintenant, payemoi. » — « Bê. » — Maître Pathelin a beau prier et jurer^ il ne peut venir à bout du berger. Celuici n'a qu'une réponse : il bêle comme Pathelin le lui avait enseigné. Et enfin, quand l'avocat le menace de le faire mettre en prison, il s'enfuit et court encore. Tel est pris qui croyait prendre : voilà la morale qu'on peut tirer de Pathelin^ si tant est que cette farce ait une morale.

Si la France occupe encore à Theure actuelle le premier rang dans le monde pour le théâtre comique, elle le doit en grande partie au développement long et continu de ce genre. Elle a fait ses premiers pas dès le moyen âge. La Pléiade a bien essayé de rompre la tradition française et de faire prévaloir ses comédies imitées de modèles antiques et italiens; mais cette tentative était malaisée et elle a échoué en partie du moins. Sans doute la sotie et la moralité n'ont pas, sous leur forme primitive, survécu au XVI* siècle; mais la seconde.

en particulier, a contribué pour une bonne part à préparer la naissance de la comédie de caractères. La moralité avait déjà donné d'une manière claire et précise le portrait général des différents yices et des différentes vertus, et nous retrouvons un peu de cette manière dans les caractères-types créés plus tard par Corneille et par Molière. La moralité avait analysé Thypocrisie, le mensonge, Favarice ; la comédie de caractères mettra sur la scène l'Hypocrite, le Menteur, l'Avare. Si donc la moralité disparut sous sa forme première, ce ne fut en réalité que pour reparaître sous celle de la comédie de caractères aux types représentatifs.

Quant à la farce, elle n'est jamais morte. Beaucoup des comédies de la Pléiade ne sont pas autre chose que des farces, noblement divisées en actes et en scènes, et parées dû nouveau nom de comédies. Mais ces. déguisements n'eurent guère de succès auprès du public, qui continua pendant longtemps à préférer aux comédies les vieilles farces naïves. Encore au temps du roi Henri IV, la farce appartenait au répertoire. Au début du XVII* siècle, nous trouvons toute une société d'excellents acteurs de farces sur la scène d^ théâtre de Bourgogne. C'est là que paraissait

Gros-Guillaume, lequel amusa tant de fois Henri IV par ses saillies et sa bonne humeur. C'était un des acteurs les plus remarquables de cette époque, et il était surtout célèbre pour la façon dont il jouait les valets et les Gascons vantards. Il y avait aussi le maigre et souple Gautier-Garguille, qui faisait les vieillards, et, pour compléter le trio, Turlupin aux cheveux roux, qui se distinguait surtout dans les rôles de fripons et d'intrigants; et nous ne citons ici que les trois noms les plus connus parmi une foule d'excellents amuseurs.

C'est seulement assez avant dans le règne de Louis XIII, au moment où fleurirent la tragicomédie et la pastorale, que la farce tomba en discrédit et ne parut plus bonne qu'à faire rire les laquais. Cependant ce mépris s'adressait plutôt au mot qu'à la chose elle-mêmei Que sont en effet plusieurs comédies de Molière, sinon des farces ? Les Précieuses Ridicules sont encore qualifiées de « farce » dans la première édition ; et, — pour ne parler que de ces deux-là, — Le médecinmalgré lui et Georges Dandin sont des farces qui ont dans le moyen âge toute une lignée d'ancêtres.

Molière est le fondateur de la nouvelle comédie française et en même temps l'héritier de la comédie

médiévale. Il a bien administré cet héritage, il Ta enrichi de trésors nouveaux, empruntés de tous les c6tés, et par son profond comique et sa msdtrise à tracer des caractères, il a donné à la comédie française une élévation qui lui manquait; il l'a rendue générale et humaine; il a créé des t3rpes dans lesquels les hommes de tous les temps reconnaîtront leurs vices et leurs sottises.

Mais à côté de la haute comédie la farce n'a pas cessé de vivre. Sans doute elle n'est pas restée la même. Son style est devenu plus élégant et surtout elle a perdu beaucoup de son cynisme et de son franc-parier; mais ce sont après tout les seules modifications qu'elle ait subies au cours des temps. Encore de nos jours elle conserve la même bonne humeur qu'au moyen âge, elle continue à s'adresser au mariage comme à une source inépuisable de divertissement, elle conserve son antique et vénérable répertoire de femmes infidèles, de maris trompés et de belles-mères acariâtres; nous avons tous ri aux Surpnses du divorce. Saluons ce genre avec respect !

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