DEUXIÈME PARTIE
Les origines du drame comique ne nous apparaissent pas aussi clairement que celles du drame sériQux. Des tentatives ont été faites pour rattacher directement le dévelbppement de la comédie médiévale aux derniers produits du drame antique, à ces mimes et pantomimes et autres spectacles indécents contre lesquels s'élevaient les Pères de FÉglise. En ce cas la tradition aurait été maintenue par les jongleurs, troupe joyeuse d'histrions de métier, que nous pouvons suivre à la piste depuis la chute du monde antique jusque dans le moyen âge. Parmi ces jongleurs il y avait une catégorie qu'on appelait en provençal les contrefazedors^ autrement dit les « imitateurs », et il faut certainement, d'après cette dénomination, se les représenter comme des histrions dont la spécialité était de débiter avec des
voix différentes, imitant les intonations des personnages représentés par eux. Nous savons aussi que les jongleurs de celte catégorie prenaient volontiers un masque pour réciter leurs monologues ou leurs rôles : ainsi, ils se déguisaient souvent en femmes.
Si nous cherchons dans la littérature un répertoire pouvant, convenir à ces jongleurs, nous trouvons un^ grand nombre de productions qui se prêtent très bien à la déclamation dramatique. Nous avons par exemple une pièce de Rutebeuf intitulée le Dit de VHerberie^ dans laquelle un charlatan, qui se dit nouvellement arrivé d'Egypte où il a guéri le sultan, vante avec une faconde infatigable les divers remèdes qu'il veut écouler à bon prix. De même les débats sous forme dialoguée se prêtaient à une récitation avec gestes et voix différentes. Quant à savoir si les jongleurs ont eu un répei*toire où entraient de petits drames véritables participant à la fois des mimes antiques et des farces postérieures, c'est là une question encore en suspens ; par suite on ne peut attribuer avec certitude aux jongleurs une influence bien grande Sur la formation du drame comique.
En dehors du répertoire des jongleurs, on a aussi
cherché dans certains jeux et dans certaines fêtes Torigine des farces et soties qui ont apparu par la suite dans le moyen âge; on a tout particulièrement mis en avant la fête des fdus et la fête de tàne. Ces deux fêtes, qui d'ailleurs rentrent Tune dans l'autre et ne sauraient se séparer, ♦ étaient essentiellement des réjouissances du bas clergé, correspondant assez bien à celles des esclaves lors des saturnales antiques. On y parodiait la hiérarchie ecclésiastique et les sermons. Les jeunes clercs qui, dans ces jours de fêtes, étaient affranchis de la discipline, se choisissaient un évêque des fous qu'ils portaient en triomphe tout autour de Téglise, tandis qu'on l'accablait de satires de toutes sortes et qu'on le tournait en dérision. Puis les clercs occupaient dans le chœur les sièges des évêques et des chanoines, et l'évêque des fous montait dans la chaire, d'où il débitait ime parodie de sermon, souvent interrompue par les lazzi et les impertinences de l'auditoire. A la fin de la cérémonie, on entonnait par moquerie les versets bibliques du Magnificat : Deposuit patentes de sede et exaltavit humiles.
Ces fêtes, en tout cas, n'ont pas pu donner naissance à la farce. Mais en revanche c'est de ces
saturnales chrétiennes qu^est sorti le sermon joyeux : c^était précisément une harangue de ce genre que tenait dans la chaire Févêque des fous. Par la suite on prit Fhabitude de l'écrire en vers et de la déclamer dans les rues et sur les marchés. De nos jours on se fait difBcilement une idée de la licence qui régnait dans les sermons joyeux : par exemple un de ces prédicateurs pour rire commence par ridiculiser le signe de la croix, après quoi il recommande son couvent, et cela en des termes tels que toute sa description se tourne en une satire sanglante contre les moines. Puis il parodie des prières pour diverses circonstances, et Tétrange sermon se termine par une béi^édiction qu'on ne sait guère dans quel sens interpréter, après tout ce qui précède : « Que Dieu vous donne son Paradis ! »
Dans un autre sermon, le prêtre exhorte à bien boire et entre autres textes pour appuyer sa thèse, il cite le mot de Jésus sur la croix : « J'ai soif ! » Il ajoute : le puissant roi du ciel ordonne à l'homme de boire du vin et lui défend d'apaiser sa soif avec l'eau, car c'est ainsi que font le chevalet l'âne, quand on les mène à l'abreuvoir. Or le prophète dit expressément : ne faites pas comme le cheval et Cane.
Outre le sermon joyeux, il faut certainement rattacher à la fête dont nous venons de parler un autre genre de production comique du moyen âge, savoir la sotie. La sotie, comme son nom nous Tindique, était xm genre réservé aux « sots » ou fous ; et de même que la fête des fous parodiait la hiérarchie, de même la sotie ridiculisait la société du moyen âge en général. En effet lorsque les évêques ne permirent plus aux clercs de faire leurs folies dans l'église, ils se joignirent à des sociétés laïques et continuèrent à s'y divertir de la même façon qu'auparavant. Et c'est dans ces joyeuses confréries que la sotie devint un genre spécial.
Cependant, comme on peut le voir par cet exposé, on ne peut pas indiquer Torigine du drame comique avec la même certitude que celle du drame sérieux; et la raison principale de ce fait, c'est que les monuments du théâtre comique nous manquent pour la période ancienne et n'apparaissent en nombre suffisant qu'à la fin du moyen âge, à partir des XIV* et xv* siècles. Aussi ne vaut-il guère la peine que nous essayions de suivre pas à pas l'histoire du drame comique au moyen âge. Dans la courte esquisse qui va suivre, nous nous bornerons à passer rapidement en revue quelques-uns des
représentants les plus remarquables des divers genres comiques.
Parmi ces représentants, les plus anciens qui nous aient été conservés sont deux pièces datant de la fin du xii* siècle. L'une est une satire dialoguée, l'autre une pastorale, ou, comme on l'a appelée avec raison, le premier opéra-comique français. Chacune est en son genre un petit chefd'œuvre. Leur auteur, Adam de la Halle, était originaire d'Arras, — la même ville qui avait déjà donné à la littérature le poète Jean Bodel; nous connaissons peu de chose de la vie d'Adam de la Halle, car les quelques indications biographiques qu'il nous donne dans une de ses pièces ne sont certainement que des plaisanteries. Il avait reçu sa première éducation dans le célèbre couvent cistercien deVaucelles, et il est vraisemblable qu'il se destinait à Tétat ecclésiastique. Mais il tomba amoureux d'une jeune fille du nom de Marie, avec laquelle il se maria; d'ailleurs, s'il faut l'en croire, il s'en dégoûta assez vite, après qu'elle eût perdu sa beauté et fût devenue jaune et maigre. Il avait dépassé la trentaine, lorsque la ville d'Arras, jusque-là heureuse et florissante, devint la victime de luttes intestines et de malheurs économiques, ce
qui décida maître Adam à quitter pour quelque temps sa ville natale. Puis il s'attacha à Robert d'Artois, cousin de Philippe le Hardi ; il le suivit en Italie, où Robert prit le gouvernement du royaume de Naples après la mort de Charles d'Anjou (1284). C'est à Naples qu'Adam mourut, âgé de plus de soixante ans ; sa mort ne descend pas plus bas que 1288.
Maître Adam était certainement bossu ; du moins ses contemporains l'appellent-ils toujours Adam le bossu. Pourtant lui-même ne voulait pas le reconnaître. Il dit dans un de ses drames : « On m'appelle bossu, mais je ne le suis mie. »
Il était encore un tout jeune homme quand il écrivit à Arras, en 1262, la plus ancienne de ses deux productions dramatiques, le Jeu de la Feuille e.
C'est un drame extrêmement curieux, unique dans la littérature du moyen âge, et qui après six siècles nous frappe encore par sa spontanéité et sa fraîcheur. Sa composition est la plus simple qu'on puisse imaginer : une série de situations reliées entre elles par des liens si lâches que c'est à peine si, d'après les idées de notre temps, l'ensemble constitue vraiment un drame. Mais quelle vivacité,
quel esprit dans ces scènes décousues ! On a comparé Tœuvre d'Adam aux comédies d'Aristophane, et en effet on pourrait signaler des analogies entre les deux poètes. Adam est aussi mordant, aussi personnel dans sa satire et cette satire s'exprime dans le même langage hardi et franc ; il y a aussi dans la pièce d'Adam quelque chose de la fantaisie capricieuse qui distingue Aristophane. Ce n'est pas non plus sans fondement qu'on a pu risquer une comparaison avec le « Songe d'une nuit d'été » de Shakespeare ; et en effet nous retrouvons un peu de la transparence et du charme magique des nuits de la Saint-Jean dans les dernières scènes du drame, où les fées apparaissent et mènent leur jeu. Mais plutôt que de nous attarder à des comparaisons qui risqueraient de donner une idée trop haute de cette œuvre, et par suite d'amener une déception chez le lecteur, il vaut mieux résumer le « Jeu de la Feuillée » et laisser le drame parler de luimême.
Noos y voyons une société extrêmement variée : d'abord maître Adam lui-même et son vieux père, maître Henri, ainsi que cinq autres bourgeois aisés de la ville d'Arras. Ajoutez à cela xm médecin, un moine mendiant avec ses reliques, un fou, accom-
pagné de son père, et un aubergiste ; enfin trois fées : Morgue, Maglore et Arsile, plus d'autres personnages fantastiques.
Lorsque le spectacle commence, maître Adam paraît et annonce à son père et à ses amis qu'il veut quitter Arras et abandonner sa femme; son intention est de se rendre à Paris pour étudier et devenir un grand clerc. « Mais, lui objecte-t-on, pourquoi donc vous êtes-vous marié, si c'est pour agir de la sorte ? » Adam décrit alors en vers spirituels et pittoresques comment dans sa jeunesse il a été captivé par la beauté de sa femme ; et cette beauté, il la décrit dans tous les détails. Mais il ajoute avec cynisme : « Depuis ce temps mes yeux se sont ouverts, et comme j'ai cessé de Faimer, je quitte la ville ; j'en ai assez de ma femme. »
La proposition de maître Adam est hautement approuvée par son père, maître Henri, qui est d'avis que le fils a assez longtemps gaspillé son temps dans sa ville natale. « Alors donnez-lui de l'argent pour qu'il puisse faire son voyage, » suggère un voisin ; « on ne vit pas pour rien à Paris. » Mais le père n'entend pas de cette oreille. Il n'a pas d'ai^ent ; il est vieux, affaibli ; et il est pris aussitôt d'un accès de toux : « Mais toi, dit-il au
fils, tu es si jeune et si fort que tu pourras bien faire ton chemin tout seul. » — Le médecin prend alors la parole : « Oui, oui, je connais votre maladie, maître Henri ; elle s'appelle avarice. J'ai une foule de patients qui souffrent de la même infirmité ; dans la ville d'Arras je n'en connais pas moins de deux mille qui sont incurables ». Et il cite les noms d'une dizaine de bourgeois parmi les plus gravement atteints. On peut se figurer l'explosion d'hilarité qu'une pareille scène pouvait exciter, étant donné que les dits bourgeois se trouvaient parmi les spectateurs ou du moins étaient connus de tout le public.
Différentes personnes viennent ensuite consulter le docteur, qui révèle plusieurs des scandales et « causes grasses » de la ville. La plaisanterie devient de plus en plus mordante et les représentants mâles et femelles de la société atrébate sont flagellés sans pitié.
La satire se poursuit, bien que sous une autre forme. Un moine mendiant se présente, tenant un reliquaire. Il exhorte tous à s'approcher pour prier le saint et porter des offrandes. Les os de saint Acarius possèdent des propriétés merveilleuses : quiconque les touche est guéri, et ils sont souve-
rains surtout contre la folie. Les gens s'en approchent et donnent une aumône pour la guérison... du voisin, personne ne se considérant comme assez extravagant pour avoir besoin de toucher les reliques du saint. A la fin arrive un véritable fou, conduit par son père. Il palpe les reliques, mais n'en devient pas plus raisonnable. Au contraire il divague plus que jamais ; et ce n'est pas pour rien que maître Adam l'a introduit dans son drame : sa présence devient le point de départ de remarques satiriques sur les questions religieuses et politiques du temps ; on critique entre autres une bulle papale dirigée contre certains abus du clergé.
Cependant la nuit de la Saint-Jean étend ses ombres, et on se prépare à voir venir les fées. Tous les ans, à pareille date, elles ont l'habitude de visiter la contrée et de distribuer leurs dons aux nombreux croyants qui attendent leur venue en ce lieu ; on construit pour elles un berceau de feuillage, on dresse une table et on installe des chaises où elles puissent s'asseoir. C'est ce qu'on fait aussi cette année ; mais elles devraient être déjà arrivées ; jamais les bonnes fées n'ont tant tardé. On finit par comprendre la cause de leur absence : le moine avec ses reliques les a eflfrayées.
On le cache, et aussitôt on entend des cloches sonner. C'est Hellequin* avec sa troupe, qui arrive comme un avant-coureur des fées. Le moyen âge avait beaucoup à raconter sur ce personnage mystérieux. On. l'entendait passer, mais sans le voir. De même, dans le drame d'Adam, ce n'est pas lui en personne qui entre en scène ; quand le fracas de sa horde galopante s'est apaisé, nous voyons arriver son piqueur, Groquesos, apportant une lettre d'amour de la part de son maître à la fée Morgue. Elle fait son apparition au même moment, accompagnée de ses deux suivantes. Elles s'assoient à la table servie. Mais malheureusement on a négligé de donner un couteau à la fée Maglore. Les fées sont, comme chacun sait, des personnes très susceptibles, et Maglore ne peut pas oublier ce manque d'égards. Les deux autres fées donnent à leurs hôtes les plus beaux présents, mais Maglore ne leur souhaite que du mal : Riquier, lequel est avec Adam le principal organisateur de la fête, est con-
1. Hellequin est dans les légendes françaises un chasseurfantôme qui chevauche comme un ouragan à travers les bois, suivi d'une horde nombreuse et bruyante. C'est cette môme figure légendaire qu'on appelle en Allemagne le « chasseur sauvage » ; en Scandinavie on parle aussi de la chasse sauvage d'Odin.
damné à perdre tous les cheveux de la tête; et quant à Adam lui-même il n'ira jamais à Paris et devra rester à Arras auprès de son épouse.
Parait ensuite la déesse de la Fortune, que les fées ont amenée avec elles. Fortune est muette, aveugle et sourde, et elle tourne perpétuellement sa roue, à laquelle sont attachés divers mortels : tout au haut se trouvent trois personnages qui représentent certainement trois hommes puissants dans Arras ; au bas de la roue se tord un ministre tombé en disgrâce, et qui, d'après ce que disent les fées, n'a pas mérité un sort si dur. Mais Fortune est aveugle, sourde et muette. Que personne ne place donc sa confiance en elle !
La déesse de la Fortune s'en va rouler plus loin sa roue, les fées s'évanouissent, et il ne reste plus que les bourgeois, qui s'asseoient comme de bons Flamands, pour vider des pots ; le moine sort de sa cachette où il s'était endormi, et vient se joindre à eux. On lui fait croire que pendant tout ce temps on a joué aux dés pour son compte et qu'il a perdu. Le moine doit donc payer le banquet; mais, comme il n'a pas d'argent, il est obligé de mettre son reliquaire en gage chez l'hôte. C'est sur ces scènes de beuveries que la pièce se termine ou
plutôt s'interrompt, car il n'y a pas de dénoûment proprement dit.
De nos jours xme pièce de ce genre s'appellerait une ce revue de fin d'année » . La revue de maître Adam est d'ailleurs pleine d'allusions personnelles, locales, que nous avons souvent beaucoup de peine à comprendre.
On s'est demandé quand et dans quelles circonstances elle avait été représentée. Elle nous donne elle-même des indications à ce sujet. On y parle tellement du puy d'Arras et maître Adam s'y montre si bien renseigné sur tout ce qui concerne ce puy, que c'est certainement devant ses membres que la pièce a été jouée. Il est vraisemblable que le puy avait pour habitude de fêter sa réunion annuelle en mai, et c'est à l'occasion d'une de ces solennités qu'on aura chargé maître Adam d'écrire sa comédie. Il se sera rappelé la vieille tradition d'après laquelle les fées visitaient la région à cette époque de l'année, et il les a fait apparaître aux bons habitants d'Arras, qui n'avaient peut-être jamais eu auparavant Toccasion de les voir. Et en même temps il a laissé couler sa verve satirique et décoché des traits à ses amis et connaissances parmi les spectateurs et dans la ville.
La seconde pièce de maître Adam, Le jeu de Robin et Marion^ a un tout autre caractère. Si le ton de la première pièce est tour à tour incisif, cynique, enjoué, le ton de celle-ci se maintient exclusivement idyllique, et presque tout le dialogue était chanté. « Robin et Marion » est une pastorale, où l'amour mutuel des deux héros nous est dépeint d'une manière chaste et gracieuse. Robin est un berger et Marion une bergère, — un vrai berger et une vraie bergère, et non un soupirant courtois et une princesse déguisée. La petite Marion cache, à la mode campagnarde, son fromage et son pain dans son corsage, et Robin est fort loin d'avoir la bravoure chevaleresque qu'on exigera des bergers de pastorales dans les derniers temps de la Renaissance. Mais si réaliste que soit la peinture des mœurs, cependant la fidélité parfaite de la bergère et la naïveté aimable de Robin mettent un rayon d'idéalisme sur le monde que le poète nous représente dans cette pièce.
Marion est assise toute seule dans le champ, à côté de ses moutons qui paissent; elle tresse une couronne pour Robin, tout en chantant son amour :
Robin m'aime, Robin m'a,
Robin m'a demandée, et il m'aura.
Survient un beau chevalier qui passe à cheval, faucon au poing. Quand il aperçoit la jolie bergère, il s'arrête et entre en conversation : « Ne voudriez- vous pas aimer un chevalier ? » demandet-il. — Et Marion répond : « Je ne sais ce que c'est qu'iui chevalier, et le seul que j'aime au monde c'est Robin. » Le chevalier est obligé de se retirer et de poursuivre son chemin ; puis Robin arrive, selon son habitude, pour déjeuner avec son amie. Ils prennent ensemble le repas rustique que Robin a apporté et qui consiste en pain, en fromage et en pommes; après quoi ils jouent et dansent en chantant : nous avons ainsi une petite scène de ballet comme il pourrait s'en trouver de nos jours dans une pièce analogue.
La danse les a mis en gaieté, et ils veulent arranger une petite fête dans la prairie, tout en gardant leurs troupeaux. Robin s'éloigne donc pour aller chercher des camarades. Tandis que Marion est seule, le chevalier reparaît, cherchant son faucon qui vient de s'envoler. Mais il n'est pas accueilli plus aimablement que la première fois, et il pari de mauvaise humeiu». En chemin il rencontre Robin avec deux compagnons ; Robin a attrapé le faucon ; mais au lieu de le remercier, le chevalier
lui donne une correction. Marion accourt pour défendre son ami, mais alors le chevalier la prend en croupe et l'enlève au nez de Robin, qui reste interdit et désespéré. Cependant la petite bergère s'est défendue intrépidement, et la voilà qui revient du petit bois en chantant, au moment même où Robin et ses compagnons avaient pris le parti de s'élancer à son secours.
Maintenant que le danger est passé, il y a grande joie dans la prairie. Un autre berger et une autre bergère se sontjointsà la compagnie. On s'amuse à jouer des jeux de gages. D'abord on joue à Saint- Cosme. Uue personne de la société s'assied et représente le saint, et les autres s'avancent un à un pour lui faire une offrande. Celui qui rit doit donner un gage. Mais les bergères trouvent ce jeu bête, et on passe à un autre jeu : aller à la cour. L'un des joueurs est désigné pour faire le roi, et les autres s'avancent vers lui et répondent à une question qu'il leur pose, La réponse de Marion donnera une idée des autres : « Marotte, viens à la cour, viens. — Oui, mais tu me poseras une jolie question ! — Volontiers. Dis-moi, Marotte, combien tu aimes Robinet, mon cousin^ le beau garçon qui est là-bas. Honte à toi si tu mens. ^) —
« Sire, point ne mentirai. Je Faime, je Faime tant qu'il n'y a pas dans tout le troupeau une seule brebis que, j'aime mieux, même quand elle a eu des agneaux. »
Mais au beau milieu de cette idylle^ un loup se précipite dans le troupeau de Marion. Cette fois Robin montre beaucoup plus de cœur que quand il s'agissait d'un chevalier. Il chasse le loup et le met en fuite. Après avoir pris un repas champêtre, dans lequel la jupe blanche de Perrette, l'autre bergère, fait fonction de nappe, on danse une ronde au son de la corne et du biniou. En tête danse Robin, frappant du pied de toutes ses forces et faisant faire à la petite troupe de nombreux détours. Enfin ils disparaissent, tandis que Robin chante : « Suivez-moi, suivez le sentier qui va parmi le bois. »
Maître Adam composa « Robin et Marion » pendant son séjour à la cour de Naples auprès de Robert d'Artois, et c'est certainement là, à une des fêtes de la cour, que cette pastorale a été jouée devant le roi et sa suite française. Mais elle se répandit bien vite en France, et on la jouait à Arras peu de temps après la mort du poète. Un siècle plus tard, on représentait encore la naïve idylle de Robin et Marion, et on peut dire que le souve-
xàv de ce couple amoureux n'a jamais complètement disparu de la mémoire du peuple : beaucoup de dictons et de refrains conservent encore leurô noms unis. Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est que cette pastorale ait été oubliée par la société polie. Elle mérite encore d'être lue, aussi bien que la petite histoire d'Aucassin et Nicolette qui peut se vanter d'avoir eu de nos jours un regain de popularité dans tous les pays de l'Europe. Et tout le monde peut lire « Robin et Marion », depuis que M. Langlois en a donné une excellente édition accompagnée d'une traduction et de notes.
Je me suis un peu attardé sur les deux comédies d'Adam de la Halle ; mais c'est qu'elles appartiennent aussi aux créations les plus originales de la littérature du moyen âge. On s'étonne seulement qu'elles n'aient pas fait école : tel semble pourtant être le cas ; elles demeurent uniques, du moins parmi les œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous.
Il ne nous reste presque rien du répertoire comique du siècle précédent. C'est seulement aux XV* et XVI® 3iècles que la comédie semble avoir eu sa période de floraison, ou bien, — et ce serait peutêtre plus juste, — c'est seulement à partir de cette époque que les documents deviennent abondants»
Alors les représentations dramatiques sont entre les mains de joyeuses confréries. C'étaient en par^ ticulier les jeunes clercs qui se réunissaint pour représenter des farces et des moralités» des soties et des monologues. Nous avons déjà cité deux confréries de ce genre^ savoir la Basoche et les Enfants sans souci, toutes deux ayant leur siège à Paris. Mais il y en avtff beaucoup d'autres en province : les Connards à Rouen, la Mère Folle à Dijon, les Mauvaises Braies â Laon, etc... Quels que soient les noms dont s'affublent ces sociétés facétieuses, leur esprit est partout le même, et il ne serait guère intéressant de suivre de près leur histoire. Contentons-nous de ce qui a été dit plus haut sur les deux confréries parisiennes.
Les pièces comiques qu'on y représentait étaient de plusieurs sortes, et nous allons donner un aperçu rapide de ces genres divers.
Le genre dramatique le plus simple qu'on puisse imaginer, c'est le monologue ; et s'il est un genre qui ait appartenu au répertoire des jongleurs c'est bien celui-là: Le Dit de VHerberie^ déjà mentionné, est un monologue. Il faut y joindre encore les parodies de sermons en vers qui étaient des» linées à être récitées sur la scène.
L'un des monologues les plus amusants et les mieux variés est celui du Franc-archer de Bagnolet. 11 nous montre quelle dose d'intérêt dramatique peut entrer dans un simple monologue.
Ce franc-archer est une sorte de « miles gloriosus », fanfaron et couard, qui sort de sa cabane en très belliqueuse humeur. 11 souhaite d'avoir juste en ce moment quelqu'un avec qui se battre. Il est si brave qu'il ne redoute aucun page au* dessous de quatorze ans ! Il n'a jamais occis que des poulets, et toujours en l'absence de leur propriétaire. Il termine Ténumération de ses exploits comiques en déclarant qu'il n'a peur de rien, excepté du danger. Mais au même moment il aperçoit un épouvantail habillé d'un vieux manteau de soldat et tenant une arbalète à la main. Aussitôt c'en est fait de sa bravoure. Il croit qu'il a devant lui un guerrier et il tremble de tous ses membres; il tombe à genoux et demande grâce.
L'épouvantail a une croix blanche sur la poitrine ; c'est donc un Français; et l'intrépide Pernet de s'écrier : « Nous sommes du même parti, je suis Français comme vous. » Mais voici qu'un coup de vent retourne l'épouvantaîl et lui fait présenter le dos, sur lequel est une croix, l'enseigne des Bre-
tons. Immédiatement notre gendarme jure par Saint- Yves que lui aussi est Breton. Mais en vain : son impassible ennemi ne fait pas le moindre geste de pardon. Désespéré, le malheureux se met à énumérer ses péchés, longuement et consciencieusement, pour retarder autant que possible la catastrophe. Mais un brusque coup de vent vient à renverser Tépouvantail : « Ah ! Monsieur ce n'est pas moi qui ai fait cela », s'écrie tout d abord le francarcher; mais quand il voit que l'ennemi ne fait aucun mouvement pour se relever, il s'apph)che prudemment et découvre enfin que c'était tout simplement un manteau sur une botte de paille. Redevenu brave et belliqueux, il défait à coups de fouet la botte de paille et part en emportant la capote comme trophée.
Toute cette petite scène à un seul personnage est variée d'une façon magistrale, et elle a dû fournir un rôle brillant à plus d'un acteur. Le « Franc-archer de Bagnolet » paraît avoir été autant aimé et goûté que l'institution des francsarchers était haïe et méprisée. Rabelais cite encore une des répliques de ce matamore.
Nous avons déjà parlé de l'origine de la sotie. Elle est née dans la fête des fous, c'est-à-dire dans
l'Eglise même, puis elle a été reprise par les confréries laïques* On peut dire que déjà le Jeu de la Feuille e 9 d'Adam de la Halle, est dans une certaine mesure une sotie. L'un des acteurs de cette pièce est im fou ; il est vrai que c'est un fou pour de bon, mais son bavardage et ses divagations donnent Ueu à des satires sociales. La sotie arrivée à son développement est une petite pièce comique dans laquelle tous les personnages ou du moins la plupart sont des « sots » ou fous. Elle a beaucoup de points de ressemblance avec la moralité ; et en effet le sot devient presque une figure allégorique, représentant tel ou tel vice social, et nous voyons souvent apparaître dans la SQtie des personnages purement allégoriques. Ce genre peut donc être considéré comme une forme intermédiaire entre la moralité et la farce, et son intérêt réside en grande partie dans la vivacité d'un dialogue fortement épicé.
La sotie, qui est toujours très mordante, porte souvent ses attaques sur le domaine de la politique. La plus célèbre des soties de ce genre est Le jeu du prince des sots et mère sotte, composé par Pierre Gringoire et représentée le mardi gras de 1512 dans les Halles de Paris par les Enfants
sans souci. Toute là pièce était une attaque à fond de train contre le pape Jules II, . qui se trouvait en guerre contre Louis XII. Mais comme elle fourmille d'allusions aux choses du temps, nous ne pouvons pas l'analyser ici en détail.
Souvent aussi la sotie a des visées plus générales. Tel est le cas pour Le monde ^ A bits, les SotSj que nous allons résumer très brièvement :
Le Monde s'est fait vieux, et il se plaint de sa décrépitude. Alors intervient Abus, qui promet de gouverner à sa place. Le Monde, fatigué, se met à dormir. Abus appelle alors une troupe de sots, qui représentent diverses classes de. la société et divers vices sociaux. Ils décident de bâtir un nouveau monde, auxquels ils donnent comme fondements toute une collection de vices différents. Mais le monde des sots ne dure pas longtemps. Ils se sont tous amourachés de Sotte folle, et elle déclare qu'elle donnera la préférence à celui qui sautera le mieux. Mais quand les fous commencent à sauter, leur monde fragile s'écroule. Le vieux Monde se réveille, reprend le gouvernement, et tire la morale de la pièce. Cette sotie elle aussi est en beaucoup d'endroits obscurcie par des allusions contemporaines et des calembours tirés
par les cheveux. Mais elle nous donne une idée de la conception du monde qui est contenue dans toutes les soties : le monde se compose de sots et leur foUe est faite principalement de bêtise et de vanité. Cette folie étant incurable, il faut se contenter de signaler les sottises et d'en rire.
Il n'est pas toujours facile de dire à quel genre comique appartient telle ou telle pièce. Beaucoup de « sermons joyeux » peuvent aussi bien être appelés des monologues, et un monologue comme celui du franc-archer de Bagnolet est déjà presque une farce : car bien que l'un des deux héros soit un mannequin muet, sa présence suffît cependant pour introduire dans le monologue une certaine action dramatique. 11 est encore plus difficile de distinguer la sotie de la farce. Au moyen âge plus d'une sotie portait le nom de farce, et de nos jours on a même défini la sotie une farce où paraissent des « sots. » Il existe d'autres petits drames à allure de farces, dont les personnages sont des abstractions telles que Tout, Rien, Chacun, etc.. Le nom qui conviendrait le mieux aux drames de ce genre serait celui de moralités comiques^ — bien que souvent ils ne soient ni amusants ni édifiants; — mais on les appelait fréquemment des farces, et
c'est le nom qu'ils conservent encore aujourd'hui.
Le mot de farce, servant à désigner un genre dramatique, ne nous est pas connu, que je sache, avant la fin du xiv^ siècle. 11 fait sa première apparition dans un mandement émanant du bailli de Paris et daté de 1398. Au cours des xv" et XYi"" siècles, ce mot est la dénomination la plus ordinaire pour désigner une petite pièce à situations comiques, d'un caractère burlesque très accentué.
Cependant tout nous porte à croire que le mot farce a dû être en usage avant l'époque où il apparaît dans les textes. En tous cas il est hors de doute qu'on écrivait et qu'on jouait des farces bien avant ce temps. Certains indices font penser - que ce genre s'est développé parallèlement aux mystères et qu'à l'origine on l'a introduit comme intermède dans la pièce religieuse.
Rien que l'étymologie même du mot nous indique que primitivement on a dû comprendre par « farce » un intermède. Le mot farce dérive du bas-latin farsa^ désignant tout objet dont on remplit un autre objet et qu'on y incorpore. Dès le moyen Âge, ce mot avait comme terme de cuiûne
le même sens que de nos jours. On l'employait en outre dans le vocabulaire liturgique pour désigner une interpolation, c'est-à-dire une paraphrase, im supplément au texte biblique, qu'on mêlait dans certaines fêtes à la Uturgie officielle. Mais le drame lui aussi était considéré comme un office, et dès lors il est facile de se représenter comment l'intermède comique qu'on y intercalait a pu être assimilé aux interpolations, aux farsae. En partant de cette interprétation du mot, on s'explique aussi conmient i&niàepetites moralités, bien que n'ayant rien de comique dans le sujet, ont pu recevoir le nom de farces. C'était la signification primitive, celle d'intermède, qui se faisait sentir*.
1. Nous ne pensons pas que la farce, comme on Ta soutenu, doive son nom à ce fait que différents dialectes s'y trouvaient mêlés. Bien que fréquent, le fait en question n'a rien d'originel ni de constitutif. La farce aurait tout aussi bien pu être ainsi appelée parce que des classes sociales différentes (paysans et citadins) s'y rencontraient, — ce qui, comme on le sait, est aussi caractéristique d'un certain groupe de farces italiennes ou allemandes. Si l'un ou l'autre de ces deux motifs est employé dans la farce, cela tient à ce qu'ils appartiennent aux plus simples et aux plus banals des motifs burlesques. Le paysan, si désorienté et si gauche quand il se montre dans les rues de la ville, a fourni de tous temps une bonne cible aux railleries des citadins, et les gens de régions différentes se reprochent mutuellement leurs particularités dialectales. Le Toscan se moque de la prononciation vénitienne, le Parisien de l'accent gascon, etc.
tas LE THEATRE FRANÇAIS AU MOYEN AGE
S mamtenani nous examinons les quelques documents qui nous restent de la période ancienne, nous arriverons au même résultat, à savoir que la bree s^est produite ccmjmntement avec le mystère, et que saa développemoit a été pendant longtemps déterminé par ces ori^es. La faree a été au début une déviati<m du mystère, une sorte de horsd'œuvre dramatique qui était joué par les acteurs mêmes de la pièce religieuse. Dans les plus anciens temps, les r&les comiques étaient tenus par les diables. Us apparaissent déjà dans le mystère d'Adam, où ils sont chargés de toute la partie burlesque du drame. Cette partie a dû prendre de très bonne heure la forme de petits dialogues plaisants où les diables se querellaient ou bien échangeaient des bons mots, ou bien encore jouaient des tours, tantôt à d'autres diables, tantôt à tel autre personnage du drame. Le fait que nous connaissons si peu de chose de ces intermèdes primitifs provient certainement de ce qu^ils étaient la plupart du temps improvisés; et tel était encore le cas aux xv* et xvi* siècles. Dans un des miracles de Notre-Dame (l'Empereur Julien et Libanius), nous avons cependant conservé une indication d'intermède comique. Un diable entre en scène et
raconte à un camarade qu il a imaginé un bon tour. Il veut faire tomber dans une cuve à lessive un moine qui se rend chez une femme mariée avec des intentions peu ascétiques, et lui renverser sur le dos un chaudron de lessive bouillante. C'est là un vrai motif de farce, et il est très probable que les spectateurs le voyaient mis en scène pendant quelque pause. Dans la farce du meunier^ qui a été représentée en 1496 à Seurre, conjointement avec un mystère sur saint Martin, nous trouvons encore à cette date assez tardive une survivance du rôle antique joué par les diables comme personnages de farces. La pièce en question emprunte elle aussi un des diables du drame sacré pour l'introduire dans Faction comique. Du reste le sujet, qui est d'un comique fort gras, est le même au fond que celui de ce fabliau de Rutebeuf sm» le vilain dont Lucifer refusa d'admettre Tâme dans son royaume infernal ^
Mais à côté des diables, les rôles comiques des intermèdes ont été de bonne heure remplis par d'autres personnages burlesques, les infirmes et les mendiants. Nous les rencontrons dans la plus