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action qui s*est passée dans le palais, et que, même en- ce palais, elle ne fasse pas voir dans Tappartement du roi ce qui doit avoir été fait dans le cabinet de la reine. Si la chose a été faite à la côte de la mer, il faut nécessairement que la scène soit maritime en quelquune de ses façades, de peur que, s'il ne paraissait pas quelque trace manifeste du voisinage de la mer, le spectateur ne conçût, au désavantage du poète et contre son intention, que la mer est fort loin de là, puisqu'on n'en voit point le rivage. Si l'aventure s'est passée moitié dans le palais d'un roi en plusieurs appartements, et moitié hors de la maison en beaucoup d'endroits différents, il faut que le grand du théâtre, le TupoffXTjViov des Grecs, je veux dire cette largeur qui limite le parterre, serve pour tous les dehors où ces choses ont été faites, et que les renfondrements soient divisés en plusieurs chambres par les divers frontispices, portaux, colonnes ou arcades,., » Ailleurs, le législateur ordonne au poète de ne jamais transporter sa scène « à des climats différents», | mais de la borner, a pour sa plus grande étendue, par ; celle d'un petit pays, de qui les divers endroits communi- quent en peu de temps * » .
On voit que, pour un classique et pour un partisan de l'unité de lieu, 'La Mesnardière n'est pas exigeant. Son ami d'Aubignac l'est davantage, bien qu'il accorde à l'auteur dramatique des facilités dont Racine n'aurait point voulu ; mais lui aussi nous donne une idée du système décoratif qui avait longtemps régné sur le théâtre. Il recommande de ne « pas tellement rapprocher les lieux qui sont connus, contre leur véritable distance, que les spectateurs ne se puissent facilement accommoder à la pensée du poète ; par exemple, si l'on mettait les Alpes et les Pyrénées en la place du mont Valérien » ; et il ajoute que, si les anciens ont quelquefois fait « cette violence à
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la dislance des lieux », les modernes surtout ont dépassé les bornes, « car chacun sait qu'il nW a jamais eu rien de plus monstrueux en ce point que les poèmes que nous avons vus depuis le renouvellement du théâtre ». Comment, en eflfet, procède Tapprenti dramaturge P «c II prend une histoire qui lui plaît, sans savoir jce qu'elle a de convenable ou de malpropre au théâtre, sans regarder quels ornements elle peut souffrir, et quels inconvénients il faut éviter. Il résout de cacher sous un rideau tout ce qui l'incommodera, de mettre la France dans un coin du théâtre, la Turquie dans Vautre et T Espagne au milieu. Tantôt ses acteurs paraîtront dans la salle du Louvre, tantôt sur un grand chemin, et aussitôt dans un parterre de fleurs. It dispose une toile verte pour faire passer quelqu'un sur mer de France en Danemark, et remplit tout de ridicules imaginations et de pensées directement opposées à la vraisemblance ^ »
Enfin le témoignage le plus décisif nous est fourni, comme il est naturel, par un ami et un apologiste du drame irrégulier. « 11 ne faut pas », recommande expressément l'auteur du Traité de^ la disposition du poème dramatique, « (7 ne faut pas introduire ni approuver la règle qui ne représente quun lieu dans la scène.,* Le théâtre ne diffère en rien d'une table d'attente, dont le ciel est la perspective, la terre et la mer en sont les confins, et ce qu'on fait en Orient et en Occident y peut ôtre représenté. Par exemple, il se tient aujourd'hui, à même heure et en même temps, à Paris et à Constantinople, un conseil de guerre. C'est à savoir, le roi de France délibère d'aller mettre le siège devant quelque ville du Grand Seigneur, et le Grand Seigneur se prépare au contraire. Si des intelligences qui peuvent être de part et d'autre il doit réussir
I. La Pratique du théâtre, 1. II, ch. vi ; t. I, p. 99 ; et 1. l,ch. V ; 1. 1, p. ai.
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quelque belle action, pour en représenter le commencement, le progrès et la fin, et la bien imiter comme naturellement elle aura réussi, il faudra pratiquer dessus le théâtre la ville de Paris et de Constantinople, et il ne sera pas inconvénient de faire sortir des Turcs d*un côté, des Français de Vautre. Il est vrai que ces Turcs et ces Français ne se parleront pas,.. Les lieux seront discernés par les différentes faces du théâtre * . »
Et Ton comprend maintenant qu'il faut prendre au sens littéral, et en y voyant une allusion à la décoration n)ultiple, ces lignes jusqu'ici mal entendues de Corneille dans son Examen de Mélite : « Le sens commun, qui était toute ma règle..., m'avait donné assez d'aversion de cet horrible dérèglement qui mettait Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le-mien dans une seule ville ^. »
Si les passages que nous venons de citer sont précieux pour nous, ils ne peuvent pourtant entrer en parallèle avec ce registre de Mahelot dont nous avons plusieurs fois parlé. Là, en effet, se trouve indiquée où même dessinée la mise en scène de nombreuses pièces ; là se trouvent réunis les renseignements les plus précis et les plus nombreux.
Le principe de la mise en scène que Mahelot nous a décrite est encore celui de la mise en scène* du moyen âge, c'est-à-dire que les lieux divers où doit se transporter
1. Traité de la disposition du poème dramatique, 1687, p. 268 269.
2. Œuvres, t. I, p. 1 87-1 38. Je n'ai pas voulu citer plus haut ce passage, parce qu'il se peut expliquer, à la rigueur, sans qu'on y voie une allusion à la décoration multiple ; mais on sent bien maintenant que telle en est la portée et qu il le faut entendre complètement à la lettre.
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Taction ne sont pas présentés successivement, comme cela se fait aujourd'hui, aux regards des spectateurs, mais juxtaposés et toujours présents sur le théâtre. Ainsi celui-ci peut représenter un palais, une prison et un campement de Bohémiens, comme dans la Belle Égyptienne de Hardy ; ou un palais, une prison, un temple, une mer, comme dans la première journée de Pandoste. Qu'on lise une des décorations les plus compliquées du Mémoire, celle de VAgarite de Durval : ce Au milieu du théâtre, il faut une chambre garnie d'un superbe lit, lequel se ferme et ouvre quand il en est besoin. A un côté du théâtre, il faut une forteresse vieille, où se puisse mettre un petit bateau, laquelle forteresse doit avoir un antre à la hauteur de l'homme, d'où sort le bateau. Autour de ladite forteresse doit avoir une mer haute de deux pieds huit pouces ; et à côté de la forteresse, un cimetière garni d'un clocher de brique cassé et courbé. Trois tombeaux et un siège du même côté du cimetière. Une fenêtre d'où Ton voit la boutique du peintre, qui soit à l'autre côté du théâtre, garnie de tableaux et autres peintures, et, à côté de la boutique, il faut un jardm ou bois, où il y ait des pommes, des grignons, des ardans, un moulin...^ »
Pour compliqué que paraisse ce décor, et il n'en est guère de plus compliqué dans le Mémoire, il ne comprend en somme que cinq compartiments. Un au fond, la chambre ; deux sur un des côtés, la forteresse baignée par la mer et le cimetière ; enfin deux sur l'autre, la boutique du peintre et le bois. Or, ce décor peut servir à nous représenter la plupart des autres : le nombre de compartiments qu'il contient paraît avoir été souvent atteint, rarement dépassé et, quant à la disposition symétrique qu'il présente, elle plaisait tellement au décorateur que, quel
I . \oy. le frontispice de ce volume. — Les ardans sont des feux follets (voy. Nicot), les grignons des sortes de poires.
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que fût le nombre des lieux où se transportait Faction d'une pièce, il s'efforçait le plus souvent de la reproduire*.
Étudions, par exemple, les quinze pièces de Hardy qu'a enregistrées Mahelot. Une première remarque va nous frapper : c'est que, si les indications écrites sont toujours exactes, elles n'ont pas toujours la prétention d'être complètes ; souvent elles supposent des détails connus — peut-être pour les pièces du répertoire — et ne rappellent que ceux dont le metteur en scène a jugé la mention le plus nécessaire. Ou encore, elles sont l'œuvre de l'auteur dramatique, qui n'avait donné par écrit à ses interprètes que ses recommandations les plus pressantes, et s'était réservé de les compléter par des explications orales*. En pareil cas, le dessin seul peut nous donner une idée juste de la décoration employée.
La Folie iTIsabelle en est une preuve. Voici en effet ce que porte la notice écrite : « Il faut que le théâtre soit beau, et à un des côtés une belle chambre, où il y ait un
I. La symélrie est compromise dans Agarite par ce fait que, la chambre du fond ne pouvant être complètement isolée, le décorateur a placé à côté d'elle et sur la gauche un morceau de palais ou de maison. Mais ce morceau de palais est fort rapproché du cimetière, la boutique du peintre qui leur fait face est fort large, de sorte qu'au premier abord 1 œil ne distingue dans le décor que cinq compartiments. Si donc Agarite est une exception, c'est une de ces exceptions qui confirment la règle.
a Cette hypothèse semble autorisée par la présence fréquente d'expressions comme celles-ci : « 11 faut un beau jardin ; — il faut un beau palais ; — il faut que le théâtre soit enrichi ; — un palais bas. mais qui soit riche ; — il faut que le théâtre soit en pastorale à la discrétion du feinteur ; — un tombeau enrichi de 1 invention du feinteur ; — forme de palais rustique à la fantaisie du feinteur ; — le feinteur doit faire paraître sur le théâtre la place Royale ou 1 imiter à peu près, etc., etc » Ne seraientce pas là des recommandations d auteurs ? Ajoutons qu'on trouve une seule fois dans le registre l'expression : « au milan du cinquième acte », et cela dans la noiice à Iphis et lante, ïa seule pièce de Benserade qui y figure. Ne semble-t-il pas qu'où soit en face d'une expression particulière à ce poète ?
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au milieu du théâtre le petit Châtelet de la rue de Saint- Jacques» et faire paraître une jue où sont les bouchers... Il faut que cela soit caché durant le premier acte, et Ton ne fait paraître cela qu*au second acte et se referme au môme acte. La fermeture sert de palais. » Ainsi ce procédé, qui 'nous paraît moderne et qui était déjà ancien, était alors fréquemment et judicieusement employé. Il aurait pu devenir plus habituel encore et remplacer complètement la décoration multiple^. Le succès de la tragédie classique s'y opposa *.
Outre les décorations permanentes et celles qui ne paraissaient qu*à certains moments de la représentation, les comédiens usaient encore de machines plus ou moins ingénieuses. Tantôt ils faisaient « paraître l'aurore dans un
I. Nous serions même obligés de croire que les décorateurs étaient arrivés à appliquer notre système de la décoration successive, «i nous prenions à la lettre ce qu'invoque Scudéry pour expliquer le succès de son Prince déguisé : « Le superbe appareil de la scène, la face du théâtre qui change cinq ou six fois entièrement à la représentation de ce poème. » Mais ladverbe entièrement est trompeur, et il faudrait bien plus de cinq ou six changements pour représenter aujourd huila tragi-comédie de Scudéry. En fait, la décoration du Prince déguisé comporte une rue, un palais, un temple de la Vengeance, une maison de jardinier, un jardin fermé par une muraille et orné dune fontaine de marbre, deux prisons, une place publique. Un certain nombre de ces lieux — probablement le palais, la maison, le jardin et les prisons — constituaient une décoration fixe et complexe, tandis que le temple, la place publique, peut-être la rue, n'étaient présentés aux yeux qu'en temps opportun et par le jeu traditionnel des rideaux. Et c'était ainsi que changeait la face du théâtre. (Voy. le Prince déguisé, tragi-comédie, par Monsieur de Scudery, A Paris, chez Augustin Courbé, imprimeur libraire de Monseigneur frère du Roy. dans la petite Salle du Palais, à la Palme. MDCXXXVI. avec Privilège du Roy, in 8.)
2 D'Aubignac met une vivacité particulière à condamner le système des rideaux. « car ces rideaux ne sont bons qu à faire des couvertures pour berner ceux qui les ont inventés et ceux qui les approuvent. » L. II, ch. vi ; t. I, p. 94.
char et sur un pivot traîné par des chevaux * » ; tantôt la nuit venait, et la lune marchait au milieu des étoiles ^ ; d*autres fois, TAmour paraissait en l'air, annoncé par les éclairs et les tonnerres*. Que ces trucs fussent toujours réussis, c'est ce que nous nous garderions d'affirmer ; rien n'est plus coûteux que la machinerie théâtrale, et maître Georges * pouvait toujours répondre à ses détracteurs à peu près ce que Rotrou faisait dire au décorateur de son Saint- Genest :
L* argent nous a manqué plutôt que l'industrie '',
Encore en 1642, d'Aubignac se plaignait amèrement de ceux qui avaient mis à la scène sa tragédie de la Pucelle d'Orléans : « Au lieu de faire paraître un ange dans un grand ciel, dont l'ouverture eût fait celle du théâtre, ils l'ont fait venir quelquefois à pied et quelquefois dans une machine imper tinem ment conduite. Au lieu de faire voir dans le renfondrement l'image de la Pucelle, au milieu d'un feu allumé et environné d'un grand peuple, ils firent peindre un méchant tableau sans art, sans raison et tout contraire au sujet*. » Et cependant, en 1642. on approchait du temps où le Marais allait éblouir les yeux par , la splendeur de ses décorations et de ses machines ''.