Le Théâtre françois, p
a8 LE THÉÂTRE FRANÇAIS AVANT LA PÉRIODE CLASSIQUE
les auteurs qui p*ont pas encore un nom ; et ces auteurs cependant ne dépendent pas directement d'eux, ils ne tiennent pas d*eux leur salaire. Hardy, au contraire, était » aux gages des comédiens ; c*est à ses ouvrages qu'ils attribuaient leurs insuccès, à eux-mêmes qu'ils faisaient revenir le mérite des triomphes. Distinguaient-ils bien leur poète de leurs valets ?
Certes, il ne devait pas toujours faire bon vivre avec des comédiens malins, besoigneux, à la fois aigris par l'infortune et enflés de leurs bruyants succès. Roquebrune, qui n'est pas aux gages des comédiens, qui, au contraire, libéral comme un poète, mange quelque argent avec eux^, est sans cesse en butte aux railleries cruelles de la Rancune ; et Ragotin, qui paye toujours plus que son écot, n'en est pas moins récompensé de fréquenter la troupe par de pénibles et incessantes disgrâces. 11 ne semble pas qu'un poète en titre ait dû être mieux traité. Cervantes nous en montre un qui lit sa pièce — une mauvaise pièce, à la vérité, — devant un autor et ses comédiens : « A la moitié de la première journée, les comédiens commencèrent à s'en aller un à un, deux à deux, et tous disparurent, excepté V autor et moi^, qui servions d'auditeurs... Tous les comédiens, qui étaient plus de douze, revinrent bientôt, empoignèrent mon poète sans dire un seul mot, et si V autor, priant «t menaçant, n'eût interposé son autorité, sans nul doute ils le faisaient sauter sur la couverture. » Singulier traitement, va-t-on dire, et sans doute tout espagnol! Hélas ! c'est à peu près celui que subissaient nos poètes.
1. Boman comique y i" partie, ch.xv, t. I, p. i36 ; i»'o partie, ch. VIII, t. I, p. 43.
2. « Uaiitor et moi » ! C'est le chien Berganza qui parle. Voy. le Dialogue des chiens Scipion et Berganza dans \e?, Nouvelles de Cervantes, p. 466. Sur la dureté et le dédain avec lesquels les comédiens espagnols traitaient leurs poètes, voy. Ticknor, t. II, p. 464-465.
en France même, quand ils mécontentaient les comédiens.
Nous aurons à revenir * sur le passage de Tristan THermite auquel nous nous contentons maintenant de faire allusion. C'est à Paris, et vers 1610, que le poète des comédiens subit les humiliations et les avanies dont parle Tristan. Que devait-ce être quinze ans plus tôt et dans les provinces !
Or, quel travail n'exigeait-on pas de ce poète, si peu payé et si mal traité ! C'était à lui de fournir sa troupe de pièces ^ i mais là ne se bornait pas Sa tâche. Les pièces du répertoire demandaient à être souvent remaniées, pour s'accommoder aux situations successives de troupes peu stables et éminemment «sujettes aux changements. Non seulement, en effet, elles se dispersaient presque tous les carêmes ; mais la concorde régnait rarement dans « l'ordre vagabond des comédiens de campagne ^ » , et l'auteur du Théâtre français fait cette remarque : « Leurs troupes ont si peu de fermeté que, dès qu'il s'en fait une, elle parle en même temps de se désunir* ». Certains acteurs quittaient leurs camarades ; d'autres, que l'on rencontrait, étaient enrôlés^ . Quelquefois divers accidents contribuaient encore à l'instabilité de la compagnie, comme celui qui