CHAPITRE I
On peut aujourd'hui faire une étude sur l'état du théâtre en France et nettement expliquer révolution actuelle de notre littérature dramatique sans parler de ce ^ qui se passe dans les villes de province. C'est à Paris quo f "jS. les genres naissent et se modifient; à Paris que se jouent | les pièces nouvelles ; à Paris que se forment la plupart des acteurs marquants et que résident la plupart des dramaturges. En dehors de quelques tentatives, toutes récentes et modestes encore, de décentralisation artistique ou de . théâtre populaire, la province ne fait que suivre et copier 1 X! Paris. Là, quand les villes ont une troupe de comédiens à ^ elles, ces comédiens, en imitant ceux de la capitale, représentent les pièces que le succès dans la capitale a consacrées : seulement, ils les représentent plus tard et gardent assez longtemps un répertoire que la capitale ne connaît plus. Si elles n'ont pas de troupe fixe, elles se contentent d'applaudir — et parfois de siffler ou de laisser se morfondre — les troupes nomades, les troupes en tournée qui viennent de Paris leur jouer dans des décors de Paris les
œuvres que les théâtres de Paris ont jouées cent fois. Et ces tournées vont se multipliant de plus en plus au grand détriment des troupes provinciales, qui dans beaucoup de villes disparaissent et dans toutes sont éprouvées. Il n'y a de vie dramatique qu'à Paris ou par Paris.
i II n'en allait pas de môme pendant une partie du ; XVII* siècle, et surtout à la fin du xvi". Si la province était * surtout amusée par des troupes nomades — on disait alors : des troupes de campagne — , comme elle commence à l'être aujourd'hui et comme elle le sera sans doute demain, ces troupes n'étaient pas de simples succédanées de celles de Paris, et elles ont joué leur rôle propre, qui était un rôle important, dans l'histoire du théâtre et de l'art dramatique même. Molière a été comédien de campagne pendant plus de douze ans, et non seulement sa troupe contenait quelques-uns des meilleurs comédiens du temps, que les Parisiens n'ont pu applaudir que par la suite, mais elle avait aussi ses pièces, faites pour elle*, et, par le Docteur amoureux, par V Etourdi, par le Dépit, par les Précieuses peut-être, elle préludait dans les provinces à cette réforme de la comédie dont elle devait être l'instrument si glorieux. Avant Molière ou en même temps que lui, d'autres poètes, de moindre envergure, couraient aussi les provinces avec des comédiens : Beys, Magnon, Desfontaines, Ragueneau, le pâtissier-poète que M. Rostand a rendu célèbre, Jean-Baptiste l'Hermite, sieur de Vauselles, frère de l'auteur de la Mariane Tristan, et, s'il faut en croire M. Chardon, l'auteur même de Saint-Genesi, Jean de Rotrou^. Enfin, nous le montrerons, c'est par
1. Voy. Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 86- 89 pour les pièces confiées à V Illustre théâtre y et p. 104-107 jpour les pièces postérieures.
2. Voy. H. Chardon, La troupe du Roman comique dévoilée, p. 124-126. Pour une période très antérieure, M. Chardon cite aussi le nom de Gringore.
LES COMEDIENS DE CAMPAG:«iE ET LEURS POETES Ô
des troupes de campagne, par Tune d'elles surtout et par le poète qu'elle avait à ses gages, cjue l*art dramatique moderne a pu pénétrer et s'établir à Paris, en y supplantant les acteurs, les pièces et l'art même du moyen âge.
« Hardy suivait une troupe errante de comédiens qu'il fournissait de pièces, dit Fontenelle *. Quand il leur en fallait une nouvelle, elle était prête au bout de huit jours, et le fertile Hardy suffisait à tous les besoins de son théâtre. »
Nous serions heureux que Fontenelle eût ajouté d'où luf venait ce renseignement .►^ D'un document écrit? cela est peu probable, Fontenelle n'en citant pas et ne paraissant pas en avoir cherché. On a plutôt lieu de croire qu'il le tenait de Corneille, et l'autorité est sérieuse. Corneille ayant bien connu Hardy. D'ailleurs, tout en confirme l'exactitude. A Paris, les confrères de la Passion représentaient encore sur leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, et conservaient, en dépit des attaques de l'école soi-disant classique, en dépit même du goût public, les anciens genres dramatiques du moyen âge. Maîtres privilégiés du théâtre, ils empêchaient jalousement tous comédiens de s'établir à côté d'eux, et seules les représentations des collèges ou de la cour, rares en somme et improductives pour les poètes, pouvaient échapper à leur domination. Puisque les pièces de Hardy, comme il l'a déclaré luimême, étaient pour le dramaturge un gagne-pain, puisqu'elles étaient dans le goût nouveau, tragiques ou tragi- . comiques *, elles ne peuvent avoir été faites que pour les ^ provinces. C'est des provinces que nous verrons Hardy | arriver à Paris; encore ne sera-ce pas sans peine et du premier coup qu'il parviendra à s'y établir définitivement.