‹ Le théatre français avant la période classiqueChapitre 48 sur 140 · OEuvres diverses de M. Segrais, p. i55 et i · texte numérisé non relu

OEuvres diverses de M. Segrais, p. i55 et i

5. En 1667, la Clef d\i Page é/i5^rrtc«>' disait que Hardy com-

supposer que le mot de La Beaupré ne soit pas une simple exagération, cette somme ne peut avoir été acceptée que par des auteurs de hasard, non par un poète en renom comme Hardy. Mais le mode même de payement dont parlent le Segraisiana et les frères Parfait ne saurait avoir été employé par les comédiens que vers la fin de la carrière de Hardy*. Au commencement de leur séjour à Paris» il en était comme au temps de leurs voyages à travers les provinces. Après la représentation, les membres de la troupe, portier et poète compris, se réunissaient ; l'argent était mis sur Une table, et chacun recevait sa part'. Tant

posait à trois pistoles la pièce. — Le prétendu témoignage de Segrais est ordinairement accepté sans hésitation ; cependant, comment ne pas se défier d'un auteur, quel qu'il soit, qui, écrivant sur le théâtre, commence ainsi : « Autrefois, c'est-à-dire dans le siècle passé, les gens de lettres ne faisaient pas de comédies ou pièces de théâtre : il n'y eut que Jodelle qui fît la Médée. »

1. On pourrait, contre cette opinion, tirer un argument du délayage dont use souvent Hard^ pour arriver à remplir les cinq actes de ses pièces. — Aujourd'hui, deux actes n'étant pas plus payés qu'un, et les pièces 'en trois actes étant beaucoup mieux traitées, les auteurs étirent leurs sujets un peu étriqués jusqu'à ce qu'ils aient atteint cette mesure, et les pièces en deux actes disparaissent (voy. à ce sujet les plaintes ile Sarcey. Semaine dramat. du Temps, i3 juillet i885 et passim). De même Hardy aurait reçu un prix spécial pour les pièces en cinq actes, et ce prix, déjà si modique, il ne pouvait consentir à le voir réduire. Mais il est plus naturel de supposer que, d'une part, les comédiens tenaient à la coupe en cinq actes, commode pour remplir leur spectacle, et que, d'autre part, Hardy restait fidèle au préjugé du xvi*' siècle, où, pour rien au monde, les classiques n'auraient voulu manquer au précepte d'Horace : « Neve minor neu sit quinto productior actu ».

2. Voy. Corneille, l'Illusion comique, acte V, se. v ; cf. Chappuzeau, p. 174. — La part du poète n'était certainement pas plus grosse que celle de ses camarades. En septembre i65g, des comédiens 4e campagne, qui représentaient à Chambéry et allaient se rendre à Turin, se partagent d'avance par un traité en bonne forme les cadeaux qu ils espèrent recevoir et les profits qu'ils espèrent retirer des représentations. La troupe était composée de dix membres. Trois parts des cadeaux sur onze sont attribuées « à Dorimond, tant pour lui que pour la damoiselle sa femme, et cette

A l' HOTEL DE BOURGOGNE. LES POÈTES A GAGES 97

que la troupe fut pauvre, c*est ainsi que les choses se passèrent. Plus tard, Hardy fut payé, d'avance, mais toujours maigrement payé * .

Nous l'avons entendu se plaindre de sa misère. En 1633, après trente ans d'un travail opiniâtre, il dit mélancoliquement, pour excuser ses fautes : « Ma fortune se peut apparier l'emblème d'Alciat, où les fers de la pauvreté empêchent l'esprit de voler vers les cieux*». Trois

prérogative ne lui est accordée qu'en considération de sa poésie à laquelle il s'applique particulièrement » ; mais <( quant aux profits provenant du prix des places ou des récompenses qui seraient données par leurs Altesses Royales, ils seront partagés en dix lots à l'accoutumée, sans aucune prérogative des uns aux autres ». Ainsi Dorimond, à la fois poète et premier rôle, touche une part entière comme comédien, mais ne participe comme poète qu'à la distribution des cadeaux reçus. Voy. Mugnier, p, aS et Sa.

1. Les auteurs anglais Tétaient beaucoup mieux, et restaient pourtant fort misérables (voy. Taine, t. I, p. 447-448). Quant à Lope, quoiqu il ait écrit que la nécessité et lui s'étaient associés pour le commerce des vers (voy. Marc-Monnier. la Réforme, de Luther à Shakespeare, t. I, Paris, Didot, i883, p. in-8, p. 364), il n'en a pas moins reçu 5oo réaux (i3o fr.) environ par comédie et 80 000 ducats en tout, selon Montalvan.

2. Epître à M. Payen, en tête de Théagène et Cariclée. Voy. l'emblème CXX d'Alciat (£mA/ema/a V. Cl. Andréas Alciati cum imaginihus plerisque restitutis ad mentem Auctoris... Patavii, apud Petrum Paulum Tozzium, M.D.G.XIIX, p. 216) : « Paupertatem summis ingeniis obesse no provehantur :

Dextra tenet lapidem, manus altéra Bustinet alas : Ut me pluma levât, sic grave mergit onus.

Ingenio poteram superas Tolitare per auras, Me nisi paupertas invida deprimeret. »

Et le dessin représente un homme prêt à s'envoler avec les ailes que porte son bras gauche, sa jambe gauche est soulevée, et il regarde la nue où apparaît un personnage nimbé, Dieu sans doute; mais une pierre que la main droite tient avec une corde Tempéche de quitter la terre. Scudéry semble s'être souvenu de cet emblème d'Alciat, ou plutôt encore avoir paraphrasé la plainte de Hardy, dans son Apologie du théâtre, p. 63-64- Dans son Pamphlet littéraire (à la suite des Nouvelles, trad. Viardol, p- 475),

ans après, en 1626, sa plainte a un accent plus profond encore*, et, en i63a, nous entendrions celle de sa veuve, si les frères Parfait nous avaient conservé cjuelque chose du plaidoyer compose en son nom dans le « procès qu'elle avait intenté contre les comédiens pour raison de la société 9 formée entre le poète et ses acteurs ^. Comme Hardy, ses amis se répandent en doléances. On comprend ton dépit, s'écrie l'un d'eux', quand on songe

Que la France est ingrate à ta muse immortelle. Et qu'après avoir fait pour elle.

Elle devait faire pour toi.

Et un autre * :

Grand et docte Hardy, quand je lis tes beaux vers,

Qui, comfne autant de traits, ont la fortune en butte

Pour l'injuste pouvoir qu'elle a sur l'univers,

Je ne m étonne point qu'elle te persécute...

Si tes labeurs n'ont point ce qu'ils ont mérité,

Tu laisses à juger à la postérité

Quelles gens on estime en ce siècle où nous sommes.

La lourde chaîne que nous venons de voir porter par Hardy, aucun autre dramaturge n'en a-t-il été chargé au XVII* siècle?

Sans hésiter, on aurait autrefois répondu non. Mais un examen attentif de textes depuis longtemps connus en a fait sortir des indications nouvelles et a forcé les avis à se

Cervantes déclare que, ce chez le poète pauvre, la moitié de ses divins enfantements, de ses divines pensées, sont emportés par Ie& soins qu'exige la recherche de l'ordinaire soutien de la vie. »

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