VII
LES ACTEURS ET LE PUBLIC l8gr
gne et « le Marais ». Mais, avant eux, c'est la farce qui était maîtresse ; c'est par la farce que les acteurs plaisaient au public et se faisaient une réputation*. Qu'est-ce à dire?" Que ce changement produit par Bellerose et Mondory est entièrement dû à leur génie original ? Il y aurait exagération à l'admettre. Qu'il n'y a eu ni comédies sérieuses ni tragédies avant 1639 ou i63o? Mais les Bergeries de Racan, mais Pyrame et Thisbé de Théophile valaient nombre* de pièces qui furent applaudies plus tard, et nous avons^ montré ailleurs qu'un tragédien ayant de la grandeur, du feu, de la passion, pouvait aussi bien déployer ces qualités dans la Mariamne de Hardy que dans celle de Tristan l'IIermite. Qu'est-ce donc qui a fait réussir aussi brillamment Bellerose et Mondory? Le goût du public. Qu'est-ce qui condamnait les Valleran, les Vautray, les Henri Legrand à être avant tout des bouffons? Le goût du public. C'était le goût du public qui avait changé, beaucoup plus que le génie des acteurs ou la nature des œuvres. Lentement d'abord, plus rapidement ensuite par l'effet même de la vitesse acquise, très vite enfin sous l'influence de Richelieu, il s'était modifié, abaissant la farce, élevant le drame à sa place.
En veut-on une preuve? Vautray est fort peu connu,.
I. Citons encore un témoignage, parce qu'il ne semble pasavoir été bien compris :
Déjà dans l'Hôtel de Bourgogne Les maîtres fous sont habillés Pour faire voir les pois pilés,
lit-on dans le Réveil du chat qui dort, Paris, 1616. (Petit do- Julleville, les Comédiens, p. IQO-) Ces mailres fous ne sont autres que les bateleurs de Valleran et de La Porte. — Fournier, dans la Farce et la Chanson, p. xxiv, n., cite les mêmes vers,, avec « barbouillés » pour « pois pilés » (barbouillés = enfarinés), comme se trouvant dans les coq-à-l'âne qui terminent les Rapports faits des pucelages estropiés de la plupart des chambrières de Paris f 1617.
IQO LE THÉÂTRE FRA?(r4fS AVA!*fT LA PÉRIODE CLASSIQUE
^'allcran l*cst un peu davantage, mais tous deux ne le sont que comme farceurs; c'est toujours comme farceurs que les contemporains les vantent, il y avait pourtant autre <rhose en eux, et trois témoignages nous l'ont appris. Mais •ces témoignages, de qui viennent -ils? D'hommes qui avaient l'instinct tragique et ne partageaient pas le goût régnant. Deux d'entre eux devaient être applaudis plus tard par le public transformé du théâtre : c'étaient Mondory et Tristan, l'interprète et l'auteur de Mariane\ le troisième, médiocre comme auteur dramatique, devait iicquérir, comme législateur du théâtre, une immense autorité : c'était d'Aubignac.
Mondory avait vu Vautray, et il en faisait grand cas. Tristan avait fréquenté Valleran et Vautray dans sa jeunesse, et il disait encore beaucoup plus tard : a II me souvient qu'entre ces acteurs, il y en avait un illustre pour l'expression des mouvements tristes et furieux; c'était le Roscius de celte saison et tout le monde trouvait* qu'il y avait un charme secret en son récit. » Voilà pour Vautray. •a II était secondé d'un autre personnage excellent par sa belle taille, sa bonne mine et sa forte voix, mais un peu moindre que le premier pour la majesté du visage et l'intelligencc^. » Voilà pour Valleran. Et des bouffons pas un ^cul mot. Tristan ne se rappelle que les tragiques. Enfin d'Aubignac décerne à ces deux acteurs ce suprême éloge : il les met sur le môme rang que Mondory^.
I . Impression fugitive sans doute ; d'ailleurs la scène se passe .à la cour.
a. Le Page disgracié, ch. ix, p. 54 de la 2« éd., p. 87 à 88 ^e la i***. Ici la clef de la 2^ édition, qui nomme Vautray et Valleran (p. 348), a certainement raison. Le « Roscius de cette «aison » devait plaire au « Roscius auvergnat » de 1 636 ; quant ^u personnage « excellent pour sa belle taille, sa bonne mine et sa forte voix », ne nous rappelle- 1- il pas aussitôt la phrase de Tallemant : « Valleran, qui était un grand homme de bonne mine » ?
3. <c On ne vit jamais tant de poèmes dramatiques, ni de plus Agréables que depuis ce temps, encore que nous n'ayons plus de