LES ACTEURS ET LE PUBLIC I9I
Gomment récitaient-ils les vers ? On le devinerait facilement, si les expressions dont se Sert Tristan ne le faisaient parfaitement entendre. Comme leur successeur immédiat Mondory, comme les grands comédiens du temps de Molière * , ils usaient de cette déclamation emphatique et chantante qui longtemps parut s'accorder seule avec la dignité tragique, de ces cris, de ces gestes violents qui causèrent la perte de plusieurs acteurs ^. Tel était alors le genre adopté par toute l'Europe ; Shakespeare le critiquait en vain chez les comédiens anglais, Cervantes chez les Espagnols ^ ; Valleran et Vautray ne pouvaient en cultiver d'autre. Mais, s'il nous fallait indiquer par quels caractères ils se devaient distinguer de Mondory, nous répondrions : par ceux-là mêmes qui font différer les vers de Hardy de ceux de Tristan ; leur déclamation était moins constamment ampoulée, mais aussi moins noble ; leur interprétation moins raffinée *, mais aussi moins ingénieuse et plus terre à terre.
Vallerans, de Vautrays, ni de Mondorys pour acteurs. » La Pra^ tique du théâtre, l. I, ch. iv ; t. I, p. 19.
I. Voy. V Impromptu de Versailles, se. i ; les Précieuses ridicules, se. x. Cf. Voltaire, Commentaire sur Horace, aete III, se. i, v. i.
a. On sait l'histoire de la paralysie de Mondory. Guéret, dans son Parnasse réformé, fait ainsi parler Montfleury, répondant à une attaque de Tristan contre la comédie : <( Je crois, dit-il d'un ton à faire peur à tout le Parnasse, que Ton parle ici de la comédie... Plût à Dieu qu'on n'eût jamais fait de tragédies, je serais encore en état de paraître sur le théâtre de l'Hôtel... J'ai usé tous mes poumons dans ces violents mouvements de jalousie, d'amour et d'ambition... Qui voudra savoir de quoi je suis mort, qu'il ne demande point si c'est de la fièvre, de l'hydropisie ou de la goutte, mais qu'il sache que c'esid' Andromaque. » P. 4i-42.
3. Shakespeare, Hamlet, acte III. se. 11 ; Damas-Hinard, § 2, p. i63o. et V Fournel, Curiosités tliéâtr., p. 212.
4. Voy. ce que dit Tallemant de Mondory : a 11 pria des gens de bon sens, et qui s'y connaissaient, de voir quatre fois de suite la Mariane. Ils y remarquèrent toujours quelque chose de nouveau ». T. VII, p. 174.
iga LE THÉÂTRE FAAiNÇAIS AVA?iT LA PÉRIODE CLASSIQUE
Que leur visage, s'il n'était point enfariné, fût couvert cl*un masque quand ils représentaient à la farce, c'est ce que montrent aisément les gravures contemporaines. Mais la mode italienne du masque, qui devait d'ailleurs persister si longtemps sur la scène française *, s'était étendue même aux rôles sérieux. Fléchelles ne faisait jamais les rois le visage nu, et, en 1687 encore, l'auteur du Traité de la disposition da poème dramatique ^ disait des comédiens royaux, non à propos de farces, mais au sujet de la question, alors si grave, des vingt-quatre heures : « Ils me pourraient alléguer... que leurs masques et leurs habits sont faits avant que je fusse né... Je ne veux pas désenfariner leurs badins, ni voir sous le masque leurs compagnons ». Tous les acteurs sérieux étaient-ils ainsi pourvus de masques ? Non, sans doute. En tous cas, ceux qui l'étaient n'avaient pas à s'inquiéter de varier leurs jeux de physionomie.
Savaient-ils raisonner et composer un rôle ? Grimarest dit non, et affirme que cet art ne commença qu'à partir de Corneille^. Les conseils qu'en 1689 encore Scudéry croit devoir donner aux comédiens semblent lui donner raison. Ils sauront, dit-il en montrant aux comédiens de son temps comment ceux de l'antiquité avaient acquis leur gloire, « ils sauront que ce n'était ni en riant quand il fallait pleurer, ni en se mettant en colère quand il faut rire, ni en se couvrant quand il faut avoir le chapeau à la main, ni en parlant au peuple quand il faut supposer qu'il n'y en a point, ni en n'écoutant pas l'acteur qui parle à eux, ni en faisant qu'Alphésibée songe bien plus à quelqu'un qui la regarde qu'au pauvre Alcméon qui parle à elle *. »
1. Voy. Lanson, notice sur les Précieuses ridicul^Sy Paris, Hachette, 1900, pet. in-i6, p. Sa et suiv.