‹ Le théatre français avant la période classiqueChapitre 91 sur 140 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les œuvres dramatiques qui n'ont pa8 été faites pour être jouées, comme celles de Garnier et de son école, doivent manifestement n'être jugées qu*à la lecture. D'autres, bien que composées pour la scène, ne perdent guère à être jugées à la lecture seule : celles de Racine, par exemple, où les caractères sont si vrais, les sentiments exprimés si puissants, la forme presque absolument parfaite. Mais on s'exposerait à se tromper beaucoup, si l'on se plaçait au seul point de vue de la lecture pour juger les pièces de Hardy. Examine-t-on même des œuvres plus intéressantes, où les mœurs sont mieux saisies, où les passions sont mieux maniées, où le style a déjà d'éminentes qualités, celles de Mairet, celles de Rotrou et les premières de Corneille, que d'erreurs ne risque-t-on pas de commettre, si l'on ignore dans quel milieu elles se sont produites et à quelles exigences scéniques leurs auteurs ont dû les adapter I Enfin, même pour juger un Cid, un Horace, un Cinna, cette ignorance peut être nuisible, et il suffît pour s'en convaincre de lire les Commentaires de Voltaire. Nous n'avons donc qu'un moyen de comprendre pleinement les pièces qui se sont produites au commence-

LA MISE Ei\ SCÈNE ^SQ

ment du xvii* siècle : c*est de nous familiariser avec les ressources et les habitudes du théâtre pour lequel elles ont élé faites, et, pour cela, d'étudier la disposition et la décoration de ce théâtre, le cadre scénique, en un mot, qui semble ici faire partie du tableau lui-même et n'en pouvoir être détaché.

Faut-il ajouter que ce n*est pas dans les récits de représentations données à la cour ou dans les châteaux que nous devons chercher des renseignements ? Certes, tous les procédés qu'on employait dans ces théâtres de circonstance ne leur étaient pas spéciaux, plus d'un leur était commun avec le théâtre public. Mais on y déployai t le luxe le pl us extraordinaire, o n y usait des m achm es j es plus in génieuses ; le temps était proche pù,sur urie^scène^ecialement

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le soleil et la lune et paraître la mer dans l'éloi^nement, chargée de vaisseaux"^ «TDetournons nos yeux de ces splendeurs. ' "~ " '" ' ^

La misère des comédiens de campagne serait pour nous beaucoup plus instructive, si nous la pouvions bien connaître. Hardy n'a-t-il pas écrit pour eux une partie notable de son œuvre P Mais quels documents consulter,, quels indices recueillir sur la mise en scène des troupes nomades ? Leur décoration, analogue en principe à celle du moyen âge, puisque souvent elle en encadrait les œuvres et qu'il était plus facile d'y plier tant bien que mal les pièces dans le goût de la Renaissance que d'en priver les mystères ou les « histoires », — cette décoration était ^ans doute fort sommaire et, dans certains moments de détresse, il pouvait arriver qu'elle fût nulle. Transpor-

I. Marolles, t. I, p. a36, à propos de Mirante, — Cf. ce que dit Jean Beaudouin de la Comédie des Tuileries (fr. Parfait, t. V. p. ii6); cf. Lud. Gelier, les Décors ^ le^ Costumes... ^ ch. I çt II,

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toDSHious donc k Paris ; ydtoos œ qui se passait à l'Hôtel de Bourgogne*

Nous n'insisterons pas sur les oostumes ; ils n'étaient guère remarquables que par leur pauvreté. Au temps d'Agnan, les comédiens les louaient à la friperie; ils étaient véltu infâmement* ; Valleran et ses compagnons, dont nous connaissons la misère, durent pendant assez longtemps n'être pas plus somptueux ; et, si cet état de choses se modifia, ce ne fut que lentement. Nul sans doute avant Bellerose et Mondory, objets de l'engouement et de la libéralité des grands, ne put songer à acquérir une riche garde-robe.

I. Tallemant, t. VII, p. 170, — Quant aux comédiens de campagne, leurs habits de théâtre étaient souvent « si piètres que ee n était qu'une défroque de carème-prenant ». Ainsi, du moins, en parle Hermogène. le défenseur de la comédie, dans Sorel. la Maison des jeux. p. 448. Il dit encore (p. 44«^-447) : « J'ai vu quelquefois passer à Paris de ces gens-là, qui n avaient *chacun qu'un habit pour toute sorte de personnages, et ne se déguisaient que par de fausses barbes &h. par quelque marque assez faible selon le personnage qu ils représentaient. Apollon et Hercule y paraissaient en chausse et en pourpoint. Mais pourquoi ne Yes eùton pas babilles à la française ? N'y a-t il pas eu un Hercule gaulois ? £t Hercule, se voulant faire remarquer, avait seulement les bras retroussés comme un cuisinier qui est en faction, et tenai^ une petite bûche sur son épaule pour sa massue, de telle sorte

3u'en cet équipage l'on l'eût pris pour un gagne denier qui emande à fendre du bois. Pour Apollon, il avait derrière sa tête une grande plaque jaune prise de quelque armoirie pour contrefaire le soleil et tous les autres dieux n'étaient pas mieux atournés. Jugez donc ce que ce pouvait être des mortels. » Suit,

P. 448 453, l'amusant récit d'une représentation donnée dans obscurité par des comédiens de campagne, dont on ne voulait pas voir la mauvaise mine et l'accoutrement misérable.

LA MISE EN SCÈNE sSl

Mais qu'importe la richesse ou la pauvreté des costumes ? 11 n'y a, à leur sujet, qu'une question intéressante à examiner : étaient-ils dans une certaine mesure fidèles à 1 la vérité historique ? ou restaient-ils toujours les mêmes, \ ^ quels que fussent le pays et l'antiquité des personnages qui les revêtaient ? La réponse ne saurait être douteuse. Placé entre le théâtre du moyen âge, qui n'eut jamais aucun souci de la couleur locale * , et celui de la période classique, qui s'en inquiéta médiocrement^, il ne se peut pas que le théâtre de 1610 ou de 1620 y ait attrib&ié une grande importance; aucun théâtre étranger n'y en attri-l huait non plus. Si le Pilate des mystères avait été déguisé/ A^ en grand seigneur français, le Polyeucte de Corneille allait porter un pourpoint espagnol, un haut-de-chausses à crevés et une toque à plumes ^ ; et le Goriolan de Galderon allait être vêtu comme don Juan d'Autriche*. Que pouvaient donc être les Goriolan, les Darius, les comtes de Gleichen de Hardy ? Plus pauvres évidemment, mais pas plus fidèles à la vérité historique. En ce temps-là, les hé- { ros de l'antiquité portaient perruque* et avaient a des [ chausses troussées à has d'attache^ » ; capitaines d'Alexan- S ^ dre et marquis napolitains étaient également coiffés de

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