‹ Le théatre français avant la période classiqueChapitre 95 sur 140 · I. Voy. Rigal, Alex. Hardy, \, 111, chap. i · texte numérisé non relu

I. Voy. Rigal, Alex. Hardy, \, 111, chap. i

a 36 LE THÉÂTRE FRANÇAIS AYANT LA PÉRIODE CLASSIQUE

gination seule des spectateurs créait les différents lieux où se passait l'action, à moins que des tapisseries banales ne

I fussent chargées de les représenter^. Tout autre, nous allons le voir, était le système décoratif français au temps

i de Hardy. D*où venait-il doncP Du moyen âge et de ses

'mystères.

En usage chez les confrères de la Passion, il s'était installé avec eux à l'Hôtel de Bourgogne, et avec eux y était resté jusqu'à la fin du xvi" siècle. Le départ des Confrères ne l'en fit pas déloger, et ceux-ci le cédèrent, pour ainsi dire, avec ce qui leur restait de public, aux comédiens * leurs successeurs ; c'était comme un fonds de commerce et

•une clientèle ; il fallait garder l'un pour conserver l'autre, et les comédiens n'y manquèrent pas. Aussi comprend-on que les pièces jouées par les comédiens fussent acommo-

. dées au système décoratif qui leur était imposé, et analogues en quelques parties aux anciens mystères des Confrères ; elles gardèrent la liberté, l'irrégularité de ces mystères, et par là se trouvèrent ressembler aux pièces

j des Anglais ou des Espagnols.

ce Cette liberté si vantée du théâtre angkiis et espagnol, dit un historien ', qu'est-ce autre chose que la liberté

; même des drames du moyen âge ? Ici et là, avec plus ou moins d'habileté, de verve et de génie, on met sur la scène des romans entiers, compliqués d'incidents, mêlés de bouffonneries et de trivialités cyniques ; en lisant les tragi-comédies que le poète Hardy empruntait à l'Espa-

I. Voy. von Schack, Geschichte der dramatischen Lit. und Kiinst in Spanien, a® éd., Francfort, i854i 3 vol. in-8, t. II, p. Ii8-ia4' — Il ne nous parait pas qu'on ait suffisamment fait la lumière sur cette importante question de la mise en scène au temps de Lope et de Shakespeare ; mais le fond de la théorie que nous reproduisons, et qui est adoptée par tous, est certainement exact.

a. Ch. Aubertin, Hist, de la langue et de la litt, fr, au moyen âge, t. I, p. 48o,

LA MISE EN SCÈxNË aSy

gne, de 1600 à 1620, on croit reculer de deux siècles et revenir aux miracles publiés par M. de Monmerqué ! Quand donc ces compositions exotiques passèrent les Pyrénées, et firent fureur sous Henri IV et Louis XIII, c'était, à vrai dire, le moyen âge qui reparaissait, ce moyen âge tant moqué de la Pléiade, et tellement oublié et perdu de vue par les disciples de la Renaissance qu'on ne le reconnaissait plus sous les couleurs espagnoles qui lui rendaient du piquant et de la nouveauté » . On voit ce qu'il faut changer à ce jugement. Non, l'art du moyen âge ne reparaissait pas ; il se continuait avec tous les changements que le temps, les arrêts du Parlement et les souvenirs de la Renaissance y avaient apportés ; il se continuait en se^iransformant. Si les écrivains du xvii® siècle le méconnurent, c'est qu'absorbés dans l'admiration de leur propre civilisation et de la civilisation antique, ils fermaient obstinément les yeux sur tout ce qui séparait l'une de l'autre. Corneille, auteur de Polyeucle, cherchait les exemples qui l'autorisaient à mettre sur la scène un héros presque parfait, un saint, et ne songeait pas un instant à nos mystères.

Mais les spectateurs populaires de Hardy ne purent s'y tromper. Ils se rappelaient, eux, les mystères et les histoires ; ils en avaient vu jouer par les Confrères ; et, si la représentation constante des mêmes sujets, les hésitations de ces artisans-comédiens entre le genre sacré et le genre profane, la faiblesse extrême de ces acteurs, si toutes ces raisons et d'autres encore avaient ralenti leur zèle pour l'Hôtel de Bourgogne, ils n'étaient pas prêts cependant, quand finit le xvi* siècle, à renier le drame libre, dont l'action, s'étcndant sur un long espace de temps et sur une grande étendue de pays, convenait à*des esprits peu formés et peu réfléchis ; ils n'étaient pas prêts à laisser se perdre une mise en scène qui les amusait et à laquelle ils étaient habitués de si longue date.

Aussi, lorsque Hardy leur apporta de province ses tragédies plus vivantes, plus fournies d'action, plus libres que celles des Jodelle et des Garnier, beaucoup plus concentrées cependant et plus régulières, beaucoup moins adaptées à leur mise en scène favorite que les mystères et les histoires, je me figure qu'ils restèrent froids, et que, s'ils applaudirent, ce fut d'un air étonné et embarrassé ; l'insipide Théagène obtint plus de succès que Mariamne et que Didon. Hardy essaya-t-il longtemps de lutter contre le goût du public, ou reconnut-il vite qu'il lui fallait abandonner la tragédie pour la tragi-comédie ? Nous ne le savons ; mais, ce qui est certain, c'est que les préférences de Hardy étaient pour la tragédie, et que cependant la plupart de ses tragédies datent de sa jeunessç et de la province, la plupart de ses tragi-comédies de l'âge suivant et de Paris. Ce qui est également certain, c'est qu'après la mort de Hardy, le public tenait encore beaucoup à la tragi-comédie et à sa mise en scène particulière :*sur 7 1 pièces, que nous savons avoir ét^ jouées à l'Hôtel de Bourgogne, a seulement portent le titre de tragédie, et l'on peut se demander si elles le méritent : ce sont Pyrame et Thisbé et V Hercule mourant * .

Ainsi, et sans vouloir épuiser ici un sujet que nous avons traité ailleurs ^, l'art dramatique du moyen âge n'avait été, à aucune date, brusquement abandonné ; jamais son système décoratif n'avait été rejeté comme grossier et suranné ; mais l'un et l'autre» avec des modifications plus ou moins profondes, régnèrent pendant près de cent ans à l'Hôtel de Bourgogne, le seul théâtre public de Paris pendant la seconde moitié du xvi® siècle et les trente premières années du xvii®. Si Ton n'adoptait pas cette expli-

1. Yoy. le manuscrit de Mahelot, ou la note 11 de notre Appendice.

Page 1