‹ Le théatre français avant la période classique: (fin du XVIe et commencementChapitre 47 sur 130 · Remarques et observations, p · texte numérisé non relu

Remarques et observations, p

avais promis. Je le présentai de bonne grâce ; il eut l'honneur d'entretenir une demi-heure ce jeune prince^^ et même il eut la satisfaction d'en recevoir quelque libéralité, ayant fait sur le champ ces quatre vers à sa gloire :

Ma muse à ce prince si beau

Consacre un monde de louanges, . *

Qui volent au palais des anges

Et sont exemptes du tombeau.

Quoique ces vers eussent des défauts, nous n'étions pas capables de les pouvoir discerner, et nous trouvions seulement agréables ces termes ampoulés qu'il avait recueillis vers les Pyrénées. Je ne sais comment, en prenant congé de mon maître, ce poète débauché dit inopinément quelque mot sale, et qu'il avait accoutumé d'entremêler en tous ses discours. Notre précepteur en fut averti, qui prit ce prétexte pour se venger de l'affront qu'il avait reçu pour mon sujet 1 . Il me vint surprendre le lendemain au matin et me fit une grande remontrance sur la discrétion qu'il fallait garder à faire connaître de nouveaux visages à un jeune prince, et m'aggrava fort la hardiesse que j'avais prise de présenter à mon maître un homme inconnu et

vicieux 2 »

Tel est le récit de Tristan. Or, rien ne permet de douter de l'authenticité de l'anecdote, la véracité du biosraphe ayant été mise hors de doute par la patiente et savante enquête de M. Bernardin ; mais, quoi qu'en aient pensé tous les auteurs qui avant nous avaient cité ce texte 3 ,

i. Affront raconté dans le chapitre précédent.

2. Le Page disgracié, ch. xi, p. 67 à 69 de la 2 e éd., p. 107 à 110 de la i re .

3. Notamment Fournel dans plusieurs de ses ouvrages (par exemple, dans un article de la revue le Livre, oct. 1887, p. 3o4); Alleaume, OEuvres complètes de Théophile, éd. de la Bibl. elzévirienne, t. I. p. cvj ; Cbardon, la Vie de Rotrou mieux connue, p. A 2 ; Éd. Fournier, la Farce et la Chanson au

A L HOTEL DE BOURGOGNE. LES POÈTES A GAGES Io3

le poète dont parle le Page disgracié ne saurait être Alexandre Hardy.

Hardy avait une quarantaine d'années quand se passaient les faits racontés par Tristan. Est-ce un homme de cet âge que Tristan a pu appeler un écolier débauché, un jeune homme... nouvellement sorti des écoles et tout enflé de vanité ? De plus, Hardy était de Paris et faisait toujours suivre son nom de Fépithète de « Parisien » ; Tristan le savait m jeux que personne, lui qui avait loué Hardy dans des pièces liminaires et qui avait imité deux de ses tragédies. Gomment l'aurai t-il pu appeler un ce poète provincial » ?

Observons-le bien vite : les Remarques et observations où Hardy se trouve nommé ne figurent que dans l'édition de 1667, parue après la mort de Tristan 1 . Elles ne méritent qu'une confiance très restreinte, étant l'œuvre d^ l'éditeur, Jean-Baptiste l'Hermite, sieur de Vauselles a , et celle qui concerne Hardy prouve seulement que le souvenir de son existence et du lien qui l'attachait aux comédiens n'était pas encore effacé. Pour Tristan, s'il a voulu faire un portrait, comme tout le prouve, c'est un autre que Hardy qu'il a visé.

En 1890, pour la première fois, j'ai proposé de substi-

théâtre avant i66o f p. xxxj, n. 3. — Je trouve dans H. Kœrting, Geschichte des Franzôsischen Bomans im XVII. Jakrhundert, //, Der realistische Roman, Qppéïnund Leipzig, 1887, in 8, p. 159, une hypothèse singulière. D'après M. Kœrting, Alexandre Hardy, auteur, directeur et acteur du théâtre du Marais, pourrait bien être l'un des tragédiens loués par Tristan, « le Roscius de cette saison ».

1. Tristan est mort en i655. — L'édition de i643 est de beaucoup la plus rare, et nous- même n'ayons pu la consulter que longtemps après celle de 1667. Ainsi s'explique l'erreur commune.

2. Sur ce curieux et peu scrupuleux personnage, voir H. Chardon, Nouv. doc, sur Molière, et surtout Bernardin, Hommes et mœurs au xvn e siècle, Paris, Lecène, 1900, in-ia, art. sur Un mari d'actrice t te chevalier de l'Hermite- Soliers.

tuer à Hardy Théophile de Yiau comme héros de l'aventure; et depuis, l'hypothèse a été acceptée par des érudits dont l'adhésion lui a donné le plus grand poids : M. Bernardin dans sa thèse sur Tristan, M ,,c Schirmacher dans son livre sur Théophile, M. Diétrich dans son édition du Page disgracié f . Un seul doute reste encore, c'est sur la date de l'événement ; car Tristan, narrateur exact des faits et peintre fidèle des physionomies, ne prête à la chronologie qu'une attention insuffisante. À l'en croire, il avait douze ans quand il a rencontré le poète des comédiens 2 et, comme il était né sans doute en 1601 3 , on était donc en 161 3. Mais, d'autre part, le page est jeté par cette rencontre dans des difficultés d'où le tire l'intervention d' ce un des plus grands princes de la terre », d'Henri IV 4 , et on était donc en 16 10. Tristan s'est-il trompé sur son âge? La chose est possible, et M. Bernardin en est convaincu ; s'est-il trompé sur la circonstance où Henri IV l'a protégé? il se peut encore, et c'est ce que j'ai cru, aussi bien que !

M lle Schirmacher. Mais, après tout, l'une et l'autre date -J

sont acceptables. A la fin de i6i3, nous savons que la troupe de l'Hôtel de Bourgogne a été appelée à la Cour : « L'on a renvoyé quérir les comédiens français, écrit Malherbe à Peiresc le 2 4 novembre; le roi ne goûte point les Italiens, les Espagnols ne plaisent à personne 6 ». Mais rien n'empêche que la troupe soit venue aussi au Louvre en 16 10. — En 161 3, les deux acteurs dont la clef nous

1. Bernardin, p. 5o-52 ; Schirmacher, p. i4-i9* 216-217, 242- 2^3 ; Diétrich, p. 54-56, n.

2. Cette rencontre, nous l'avons dit, est le sujet du chap. ix; au chap. vnr, p. 49 de la 2 e éd., l'auteur a dit qu'il « n'avait que onze ou douze ans » ; au chap. xviii, p. 99, il écrit : « L'âge avait un peu mûri ma raison, sur la treizième de mes années ».

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