LA SALLE ET LE PUBLIC 3 I
Ainsi, iin public peu homogène, dont une partie ne manquait ni d'intelligence, ni d'instruction, mais en majorité turbulent, grossier et immoral, tel nous parait avoir été le public de l'Hôtel de Bourgogne pendant les vingt ou trente premières années du xvu* siècle'. On comprend quels goûts pouvaient être les siens, et s'il était facile de les contenter. C'est souvent en vain qu'auteurs et comédiens y faisaient effort :
•i Vous répondrez peut-être que le jeu ne vous plaît pas. C'est là où je vous attendais; pourquoi y venez-vous donc? Que n'attendez-vous jusqu'à amen pour en dire votre râtelée? Ma foi, si tous les ânes mangeaient des chardons, je n'en voudrais pas fournir la compagnie pour cent écus. Vous vous plaignez le plus souvent de trop d'aise. Qu'ainsi ne soit, si l'on vous donne quelque excellente pastorale, où Morne ne trouverait que redire, cettui-ci la trouve trop longue, son voisin trop courte; eh quoil se dit un autre, allongeant le col comme une grue d'antiquité, n'y devraient-ils pas mêler un iptermède et des feintes?
« Mais comment appelez-vous lorsque un Pan, une Diane, un Cupidon s'insèrent dext renient au sujet ? Quant aux feintes, je vous entends venir, vous avez des sabots
esprits qui se portent aux insolences. » (Bemontraiics au en faveur de la iruuppe royale des comédiens, i63i, i ai finem.)
i. Adieu, bal Hôtel du Bourgogne,
dit avec regret le Poète crotté de Saint-Amant,
Où maint garnement de (lion.
Cm* d'uattU» au rieulkn..
Pour daller jamai. à ta guerre,
Sa pennade dans un parterre
Dont Isa horions «ont lus fleurs, - Les diiers faabîta le» couleurs.
Lee feuilles lea badauds qui tremblent.
Et où tous ses suppôt» s'assemblent.
Ivres de bière el de petun, ir faire un salibat Importun.
(Édition Livet, I. I, p . as5-»»7.)
3l6 LE THEATRE FRANÇAIS AVANT LA PÉRIODE CLASSIQUE
chaussés ; c'est qu'il faudrait faire voler quatre diables en l'air, vous infecter d'une puante fumée de foudre, et faire plus de bruit que tous les armuriers de la rue de la Heaumerie. Voilà vraiment bien débuté ! Notre théâtre, sacré aux muses qui habitent les montagnes pour se reculer du bruit, deviendrait un banc de charlatans. Hélas ! messieurs, c'est votre chemin, mais non pas le plus court ; s'il nous arrive quelquefois de faire un tintamarre de fusées, ce n'est que pour nous accommoder à votre humeur. Apprenez la patience de moi, qui endurerais fort librement un fer chaud en votre cul sans crier ; ce que ne voudriez pas faire toutefois 1 . »
C'est en ces termes, et en d'autres termes que je n'ose pas reproduire, qu'il fallait parler au public pour lui plaire ; on comprend que les pièces sérieuses ne fussent pas son idéal. S'il consentait à les entendre et à ne pas rire pendant deux heures, c'était à la condition de se rattrapper largement; s'il ne repoussait pas un mets aussi fade, c'était à la condition qu'il serait accompagné d'autres, fort épicés. Le marché avait été accepté par les comédiens, et voici comment étaient composés les spectacles qu'ils servaient d'ordinaire à leur public.
Tout d'abord, il eût été imprudent de commencer les représentations par une vraie pièce. Avec un public aussi turbulent, elle eût couru risque d'être mal écoutée; et si les acteurs, rarement prêts à l'heure, avaient tardé à paraître sur le théâtre, il y" eût eu danger à laisser trop longtemps de tels spectateurs, dans une salle et dans des couloirs obscurs, à leur grossièreté et à leur immoralité.
i . Fantaisies , p. 80-8 1 (prologue facétieux de l'impatience.)