scène et réduire le nombre des décorations. Mais' lorsqu'il
i se trouvait trop grand encore, un dernier moyen restait
i d'y porter remède : c'était de pratiquer quelques coupures
\ dans le texte touffu et diffus des pièces, c'était de suppri-
1 mer quelques parties d'une action toujours lâche et épar-
. pillée. Pratiquée avec habileté, cette opération ne pouvait
qu'être utile aux longues œuvres du moyen âge.
Ainsi, le plus souvent, il devait être possible de se contenter de cinq ou six mansions, surtout dans les drames non religieux, dispensés de posséder un paradis et un enfer. Or, cinq ou six mansions tenaient fort bien sur la scène étroite de l'Hôtel de Bourgogne ; e/t en plaçant deux sur chacun des côtés, une ou deux encore sur le dernier plan, on laissait vides tout le" centre et l'avant-scène ; les person- . nages pouvaient se mouvoir, et l'action évoluer librement. C'est justement dans ces conditions que se trouvait le * théâtre au commencement du xvu e siècle.
Jusqu'à ces dernières années, des opinions très fausses avaient cours sur le système décoratif de cette époque. La
plus répandue reposait sur une assertion hasardée de Perrault 1 : « La scène (de l'Hôtel de Bourgogne), formée comme aujourd'hui d'un plancher continu, n'avait point de coulisses ; trois morceaux de tapisseries, dont deux tendus latéralement et le troisième dans le fond, décoraient et déterminaient l'espace occupé par les acteurs. Les pièces de Jodelle ne furent pas mieux traitées. La mécanique ne fît rien de plu& pour le théâtre jusqu'à Corneille, dont le Cid fut d'abord représenté avec ce simple appareil 2 . »
Mais si telle était la disposition de la scène, comment le public était-il averti des changements de lieu, si fréquents alors dans les œuvres dramatiques ? Sainte Beuvc pensait sans doute qu'il ne l'était pas du tout, et que les acteurs ne prenaient pas la peine de s'en inquiéter euxmêmes. « C'est comme à l'aventure, dit-il à propos de Hardy 3 , qu'il voyage dans l'espace et dans la durée. Bien souvent, si l'on avait permission de lui demander où il est, dans une chambre ou dans une rue, à la ville ou à la campagne, et à quel instant de l'action, il serait fort embarrassé de répondre. » Lemazurier, moins dédaigneux, résolvait la difficulté par cette explication : « Quand on voulait faire connaître au spectateur que le lieu de la scène allait changer, on levait ou on tirait une tapisserie, et cela se faisait jusqu'à dix ou douze fois dans la même pièce 4 . » D'autres, enfin, allaient jusqu'à admettre que le théâtre était « machiné pour les changements à vue et la variété attrayante des tableaux 8 ».
i. Parallèle, t. III, p. 191.
2. Emile Morice, la Mise en scène depuis les mystères jusqu'au Cid. (Deux articles de la Bévue de Paris, t. XXIII,
i835, p. io5-io6.)
3. Tableau de la poés. fr. au xvi e s , p. a45. 4- Galerie kist., t. I, p. 4-
5. Jarry, Essai sur les œuvres dramatiques de /. Rotrou, p. 4a.
a 44 LE THÉÂTRE FRANÇAIS AVANT LA PÉRIODE CLASSIQUE
Rien de tout cela n'est exact ; et pourtant la disposition réelle du théâtre au commencement du xvn e siècle avait été nettement indiquée par des auteurs connus.
« Il n'y a pas encore fort longtemps, écrivait Sarazin en i64o, que la fable était ce qui faisait le moins de peine à nos poètes,... et pourvu que dans leurs poèmes ils eussent mêlé confusément les amours, les jalousies, les duels, les déguisements, les prisons et les naufrages sur une scène divisée en plusieurs régions, ils croyaient avoir fait un excellent poème dramatique ' . » Cetle scène divisée en plusieurs régions, Sarazin la connaissait si bien qu'il l'attribuait même à la tragédie latine : « L'auteur tragique qui a mis sa mort (d'Hercule) sur la scène, et duquel l'ouvrage se lit parmi ceux de Sénèque, quoiqu'il n'en soit pas au sentiment d'Heinsius, est tombé dans la même faute ; sa scène est partagée en plusieurs lieux, et son action dure plusieurs jours *. »
La Mesnardière écrit d'un style moins clair ; il n'est pas cependant moins instructif, a La scène, dit-il 3 , autrement le lieu où l'action a été faite, désignant pour l'ordinaire une ville tout entière, souvent un petit pays, et quelquefois une maison, il faut de nécessité quelle change d'autant de faces quelle marque d'endroits divers, qu'elle ne découvre pas un jardin, ni une forêt, pour la scène d'une
i. Discours sur l'amour tyrannique, p. 3n-3ia.
2. ld., p. 3i4- Notons que ces lieux, supposés placés sur la même scène, sont lEubée, le promontoire Généen, le mont CE ta, et que « du promontoire Généen jusque sur le mont CE ta... il y a presque quatre journées de chemin ». — Le moyen âge faisait comme Sarazin, il attribuait aux anciens son système décoratif (Voy. Royer, t. I, p. 220 ; Petit de Julleville, les Mystères, t. I, p. 092, n. 2). Et il est vrai que le décor simultané n'a pas été inconnu de la tragédie et de la comédie grecque primitives. Voy. A. et M. Croiset, Hist. de la litt. grecque, t. III, Thorin, 1891, in-8, p. 65."