‹ Le théâtre-FrançaisChapitre 14 sur 34 · VII · texte numérisé non relu

VII

des héros et bouleversaient la destine'e des États; l'analogie, plus ou moins inconsciemment sentie, de ces fables surhumaines avec les épisodes de l'épopée conquérante qui portait sans cesse plus haut et plus loin le prestige de la « grande nation »; le préjugé littéraire enfin et l'amour-propre patriotique, pour qui c'était alors un dogme indiscuté que dans la tragédie les Français s'étaient montrés constamment supérieurs aux poètes des autres nations modernes, et parfois même aux Grecs (1). Si d'aventure le parterre, excédé de la creuse emphase d'une tragédie de Lefranc de Pompignan, se détendait en tournant l'action en ridicule et en ricanant aux endroits soi-disant émouvants, la critique indignée s'en prenait au jeu des acteurs; elle dénonçait le péril qui pouvait résulter d'un tel scandale : « Il est dangereux et d'un mauvais exemple que le public s'accoutume à saisir le côté ridicule du pathétique, et que la tragédie devienne pour les spectateurs ce qu'un héros est pour son valet de chambre (2). »

Désireux de répondre à l'engouement général, les comédiens annonçaient au début du Consulat non seulement qu'ils joueraient la tragédie trois fois par décade (ce fut plus tard tous les deux jours), mais que chaque mois ils « remettraient » (nous dirions aujourd'hui remonter) une tragédie de l'ancien répertoire (3). Sans tenir littéralement parole, ce qui eût excédé leurs forces, ils reprirent un nombre considérable de pièces, pour la plupart écoutées avec intérêt, mais dont l'enumération fait au lecteur moderne, à quelques noms près, l'effet d'un très vieil obituaire. Par exemple, le Wenceslas de Rotrou était favorisé d'une meilleure dis-

(1) Décade, an XII, t. I, p. 171.

(2) Journal des Débals, 21 germinal an IX (feuilleton).

(3) AuLARD, Paris sous le Contulal, t. I, p. 327.

tribution que le Cid (1). Pour attirer la foule à la repre'seutation donnée au be'néfice de la veuve de Dugazon, on joignait aux Trois sultanes une reprise d'Œdipe chez Admète, de Ducis (2). Pour produire Mlle Volnais dans un rôle plus important que celui d'Iphigénie i dans la pièce de Racine), on remontait à son intention VOrphanis de Blin de Sinmore, une tragédie datant de la fm du règne de Louis XV (cette fois^ à la vérité, l'impression d'ennui était telle, que la représentation avait peine à aller jusqu'au bout) (3). La plupart des débutantes rêvaient d'incarner la Didon de Lefranc de Pompignan (4). Monvel aimait à débiter les tirades philoso. phiques du Fénelon de Ghénier (5i. La reprise de la Gabrielle de Vergy de Debelloy secouait l'auditoire comme un mélodrame : au cinquième acte, « sept ou huit personnes, tant hommes que femmes », se trouvaient mal, et il fallait suspendre la représentation pendant quelques minutes (6;. Nous avons dit les succès de Talma dans le Manlius de Lafosse, dans VIphigénie en Tauride de Guimond de Latouche, dans le Coriolan de Laharpe. Mais c'était pour la pièce mème^ et non pour un acteur, qu'on remontait Rhadamiste et Zênobie, de Crébillon : une spectatrice à l'esprit libre et ouvert, Pauline de Meulan, citait

(1) Journal de l'Empire, 13 janvier 1807 (feuilleton).

(2) La recette fut de 20 000 francs (registres, lo avril 1812 : Arcli. Com.-Fr.).

(3) Rapport du préfet de police, 12 frimaire an XII (3 décembre 1803) . AcLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 546.

(i) Journal des Débats, 16 nivôse an XI (feuilleton).

(5) Ibidem, 30 ventôse an XI. Par contre, la tragédie d'Epic/ioriS et Is'éron, de Legouvé, qui avait obtenu en 1793 un succès d'allusions politiques, parut fastidieuse sous le Consulat : « Dépouillée du mérite des circonstances et abandonnée à elle-même, Epicharis ne peut se soutenir; on ne sait plus aujourd'hui ce qu'elle veut dire, ni à qui elle en veut. » {Ibidem, 12 germinal an IX.)

(6; L.iCGiEB, Documents inédits sur la Comédie-Française, p. 72-

avec admiration le lendemain ces trois vers, qui semblent à notre goût moderne aussi dépourvus de vivacité dramatique que de poésie :

Vous connaissez trop bien un cœur comme le mien Pour croire que sur lui l'amour ait quelque empire ; Mon époux est vivant, ainsi ma flamme expire.

Et elle ajoutait le plus sérieusement du monde : « Rarement un poète s'élève à une pareille hauteur (i). » Très sérieusement aussi, Geoffroy se plaignait que le nombre fût trop limité, des poètes tragiques ainsi remis en lumière : « On ne joue rien de Campistron, de Lagrange, de Lafosse (2). »

Cependant le Théâtre-Français demeurait fidèle aussi à ce qui est demeuré pour nous le répertoire vraiment classique. Corneille, sensiblement négUgé au dix-huitième siècle, avait repris faveur, comme le plus éloquent interprète de la grandeur et de la constance romaines, que la France napoléonienne se flattait de faire revivre, et aussi comme poète favori du Consul, de l'empereur : « Ce suffrage illustre » , pouvait-on écrire, « a beaucoup contribué à rétablir les honneurs et le crédit du vieux père de notre scène (3). » C'étaient les soirs où l'on jouait du Corneille que Bonaparte venait le plus volontiers au Théâtre-Français : plus tard, c'étaient les tragédies de Corneille que Napoléon demandait de préférence pour le spectacle de la cour. Soit qu'il causât aux Tuileries avec Fontanes, Ségur ou Daru, au bivouac d'Austerlitz avec ses aides de camp, à Weimar avec les littérateurs allemands, à Sainte-Hélène avec les compagnons de sa cap-

(1) Article reproduit dans le recueil du Temps passé, t. I, p. 158.

(2) Journal des Débals, 26 fructidor an XI (feuilleton; ce regret était antérieur à la reprise de Maiilius).

(3) Ibidem, 14 ventôse an XII.

tivité, il faisait volontiers dériver rentretien vers le the'âtre, les personnages, les conceptions politiques et les caractères héroïques de Corneille.

Cinna, avec ses évocations de guerres civiles, de proscriptions, de monarchie pacificatrice, offrait aux témoins du drame révolutionnaire un singulier à-propos, et, comme nous dirions aujourd'hui, une saveur d' « actualité ». Ce critique disait vrai, qui prétendait que les événements contemporains en avaient fait un commentaire « un peu plus instructif que celui de Voltaire (1) ». Dans Horace^, les Parisiens du Consulat et de l'Empire applaudissaient la glorification du patriotisme intransigeant et farouche, la mise en scène de cette tactique qui, divisant les ennemis pour les accabler isolément, avait si souvent triomphé dans la première campagne d'Italie; à partir du Consulat à vie, les acteurs restituaient à la pièce son intégrité en rétabhssant le cinquième acte, supprimé pendant la Révolution beaucoup moins parce qu'il faisait longueur qu'à cause de la prépondérante intervention du roi, du « tyran » Tulle (2). La Mort de Pompée, qui n'avait pas été donnée depuis un quart de siècle, était reprise en 1803 en présence du Premier Consul (3); l'année suivante, c'était le tour de Sertorius. Rodogune et Nicomède n'avaient point quitté le répertoire, et une représentation du Cid avait scellé en 1799 la reconstitution du Théâtre-Français.

Quant à Polijeucte, les préventions philosophiques s'étaient unies aux préjugés ultra-classiques pour

(i) Journal des Débats, 15 pluviôse an XI.

(2) « La tragédie a été jouée en cinq actes pour la première l'ois depuis la Révolution, pendant tout le temps de laquelle elle avait été réduite en quatre. » (Registres, 5 thermidor an X (25 juillet 180;2) : Arch. Cora.-Fr.).

(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 720.

l'écarter de la scène bien longtemps avant la Révolution; les épigrammes des encyclopédistes s'étaient trouvées ici d'accord avec la règle formulée par Boileau avec tant de rigidité et d'étroitesse :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Au début du dix-neuvième siècle, non seulement aucun des acteurs du Théâtre-Français n'avait jamais joué cette tragédie religieuse, mais presque aucun d'entre eux ne l'avait même vu représenter. C'est encore, d'après une tradition qui a pour elle la vraisemblance, c'est encore Bonaparte qui en demanda la reprise au printemps de 1803, sans vouloir s'arrêter aux objections présentées de tous côtés (1). Talma (et ce détail montre bien à quel point Polijeucte était alors mal compris), Talma, abandonnant au médiocre acteur Saint-Phal le rôle du néophyte martyr, revendiqua celui de Sévère, qui avec ses déceptions sentimentales, ses déclarations de tolérance, ses élans de générosité, lui parut évidemment plus avantageux, plus sympathique, plus « romain ». Le public fut du même avis : son attitude demeura d'un bout à l'autre respectueuse, en dépit des fâcheux pronostics des prophètes de malheur, mais il applaudit surtout les scènes entre Sévère et Pauline. Ce dernier rôle à la vérité n'avait pas tardé à passer de Mlle Fleury à Mlle Duchesnois, qui en rendait à merveille la mélancolique dignité (2).

Revenue à Corneille, la vogue n'avait point encore abandonné Racine, qu'on était unanime à considérer,

(1) AuDiBERT, Indiscrétions et confidences, p. 32-37 (d'après un récit oral de Pasquier) La reprise eut lieu le 3 mai 1803.

(2) Cf. un article de Mlle de Meulan, reproduit dans le recueil du Temps passé, t. l, p. 115.

sur la foi de Voltaire et de Laharpe, comme le maître de la poésie tragique. Tous les lettrés, tous les hommes instruits même savaient ses œuvres par cœur. Une société d'élégantes et de mondains, exilée pour un mois dans une ville d'eaux, imaginait en guise de distraction de jouer au pied levé trois actes d'Iphigénie (i). Au théâtre, les débutants choisissaient presque toujours des rôles de Racine pour se produire. Si parfois l'affluence laissait à désirer les soirs où Ton donnait Bajazet, Mithridate ou même Andromaque, les admirateurs du poète expliquaient cette apparente indillerence par la crainte qu'éprouvaient les raciniens d'assister à une trop imparfaite réalisation de leur idéal : ï II y a pou de spectateurs instruits qui n'éprouvent plus de plaisir à lire une belle tragédie de Racine qu'à la voir représenter (2i. » Mais n'était-ce point là formuler involontairement contre l'œuvre dramatique de Racine une subtile, une inquiétante critique?

Le Consul avait ordonné la reprise de Pobjeiicte : c'est à l'empereur que revient l'honneur de celle d'Alhalie. La tragédie sacrée de Racine était au moins autant que Polyeucte en opposition avec les « lumières » du siècle, et de plus elle présentait l'inconvénient d'évoquer des idées de légitimité successivement méconnue et triomphante, de théocratie, d'investiture émanant du sacerdorce. Sans doute, la censure impériale imposa des retouches et des coupures : mais elle ne put modifier

(1) Cf. une lettre de Mme de Rômusat à son mari, datée de Vichy, 17 juillet 1813, et notamment ce passage d'une assez jolie « rossoiio », comme nous disons au vingtième siècle : « Mme Regnaud [de Saint-Jean-d'Angély] faisait Ipliigt'nie... Elle a un joli son do voix; cela suffit, quand on est soutenue de Racine et d'un nez grec. » [Lellres, t. II, p. 481.)

(2) Journal de l'Empire, 10 juillet 1807 et 5 juillet 1809 (feuilleton).

que quelques détails, et au demeurant Napoléon fit preuve d'une incontestable largeur d'esprit en demandant une pièce d'inspiration si contraire aux idées prédominantes en philosophie comme à ses propres théories politiques. Il attendit toutefois non seulement la proclamation de l'Empire, mais le sacre, qui faisait de lui ainsi que de Joas l'oint et l'élu du Seigneur : la première représentation eut lieu à Saint-Cloud, le 24 mars 4805, c'est-à-dire le soir du jour où Pie VII avait baptisé le second fils de Louis et d'Hortense (i). De même qu'à Polyeucte il avait préféré Sévère, Talma dédaigna le rôle de Joad,. qui pour nous domine toute la pièce, et qui sans doute lui parut par trop empreint de « superstition » ; il aima mieux (comme au reste Lafon après lui) incarner Abner, le brave militaire aux idées courtes et au loyalisme prolixe. C'est à Saint-Prix qu'échut le rôle du grand prêtre, et à Baptiste aîné celui de Mathan. Mlle llaucourt fut une superbe et farouche Athalie, pendant que Mlle Duchesnois rendait à merveille les anxiétés de la plaintive Josabeth.

Napoléon prit grand intérêt à la représentation, mais ce fut seulement onze mois plus tard, jour pour jour, qu'il permit de donner Athalie au public de Paris : dans l'intervalle, il avait écrasé à Austerlitz la coalition reformée. Il vint au Théâtre-Français le 24 février 1806, et pendant le premier entr'acte, envoya l'ordre d'annoncer sur la scène l'entrée de l'armée française à Naples (2) : il y avait là un de ces effets assurés d'enthousiasme qu'il aimait à susciter, sans parler du rapprochement facile à saisir entre la sanguinaire usurpatrice du trône de Juda et la reine Marie-Caroline, « cette

(1) Mme DE RÉMUSAT, Mémoires, t. II, p. 131.

(2) Registres, 24 février 1806 : Arcli. Com.-Fr.

femme criminelle qui, avec tant d'impudeur, a violé tout ce qui est sacré parmi les hommes 1 1 ) ».

AlhaUe resta désormais au répertoire, et figura régulièrement sur l'affiche. Dans le rùle principal, Mlle Raucourt fut successivement remplacée par Mlles George et Duchesnois, qui ne la firent point ouhlier. D'une façon générale, Geoffroy reprochait discourtoisement aux acteurs du Théâtre-Français de débiter les vers d'Athalie « comme les femmes prononcent le latin », c'est-à-dire sans y entendre goutte (2). Quant aux spectateurs, il leur appliquait une comparaison du même genre, également incivile : « Aujourd'hui le public se porte aux représentations de ce chef-d'œuvre avec un sentiment presque religieux; il s"y ennuie avec respect et décence, comme à un beau sermon (3). » Du moins l'attitude de ce pubhc. public de voltairiens, de mondains, de militaires, fut-elle toujours parfaitement convenable : le grand nom de Racine en imposait à ceux qui eussent été tentés de ricaner aux réminiscences de l'Ecriture Sainte.

C'était alors une opinion universellement répandue, et presque un axiome littéraire, que la France comptait trois classiques de la tragédie. Comme il sied à ce genre de solennités, Marie-Joseph Chénier exprimait pompeusement une idée courante, quand il disait en 1801 clans un discours de distribution de prix : « Voltaire parut; Sophocle eut un émule. Corneille et Racine un successeur (4). »

(1) Trente-septième Bulletin de la Grande Armée, o nivùse an XIV (26 décembre 1805) : Correspondance, 9616.

(2) Journal de l'Empire, 19 octobre 1806 (feuilleton).

(3) Ibidem, 11 décembre 1810.

(4) Décade, an X, t. I, p. 27.

Dans tous les milieux, ou peu s'en faut, on s'inclinait devant le mérite transcendant de Voltaire comme poète dramatique. Sans doute, les passions extralittéraires entraient pour beaucoup dans cette admiration : « On ne donne point aujourd'hui », disait Geoffroy, « de tragédies de Voltaire, que la représentation n'en soit appuyée d'un détachement de voltairiens, qui s'y rendent pour soutenir l'honneur du corps (1). » Mais Geoffroy lui-même à l'inverse, quand il dénigrait l'œuvre de Voltaire avec acharnement et souvent avec verve, satisfaisait visiblement, comme son ancien maître et collaborateur Fréron, ses rancunes contre le philosophe, contre le pamphlétaire antireligieux; il était alors plus polémiste que critique; à ses heures de sincérité, il lui échappait d'exalter non seulement Mérope et Zaïre, mais Mahomet et Alzire (2j. Le théâtre de Voltaire, si peu dramatique à notre gré, si encombré de dissertations morales ou politiques, paraissait aux contemporains de Napoléon, aux femmes surtout, essentiellement pathétique (3j. Avant ses débuts, Mlle George, présentée par Mlle Raucourt à Mme Bonaparte, lui débitait une tirade du rôle d'Idamé, de V Orphelin de la Chine, et la sensible Joséphine, qui devait pourtant être blasée sur le morceau, laissait échapper de grosses larmes (4). Une femme d'esprit, Mme de Gerando, tout en faisant la part du jeu

(1) Journal des Débals, 22 brumaire an XI (feuilleton).

(2) Ibidem, 22 ventôse an XII.

(3) II y avait pourtant des limites, et quand, pour la représentation de retraite de Mlle Laciiassaigno, on tentait une reprise à'Olijvipie, Mme de Rcmiisat n'hésitait pas à constater que l'auditoire s'ùtait « mortellement ermuyé » (A son mari, 1»'' messidor an XIII (20 juin 1805) : Lettres, t. I, p. 206).

(4) « Une scène de maternité ne pouvait pas manquer son effet sur le cœur de Josè[)l)ine, elle, si bonne mère. » (Mlle George, Mémoires, p. 29-30.)

de Talma et de Mlle Duchesnois, se de'clarait conquise par VOreste de Voltaire (1). Mme de Staël enfin, dont le nom dit tout, allait jusqu'à écrire : « Si l'on est de bonne foi, l'on conviendra, ce me semble, qu' Alzirc, Zaïre et Tancrède font verser plus de larmes que tous les chefs-d'œuvre grecs et romains de notre théâtre (2). »

Les acteurs, bons appréciateurs du succès, sinon toujours du mérite littéraire, partageaient cette opinion. Il est infiniment douteux que Talraa ait reproché aux personnages de Voltaire de n'être que les porte-parole de l'auteur (3 1 ; il est certain qu'il s'est olistiné à jouer Tancrède, que les rôles d'Aménaïde et d'Idamé étaient très recherchés par les débutantes, que Jocaste était un des triomphes de Mlle Raucour t.

Un jeune homme de vingt ans, franc épicurien en morale et sceptique en religion, pouvait bien avoir assez de justesse et d'indépendance d'esprit pour consigner, en 1803, cette réflexion sur son journal intime : « Le grand défaut des héros de Voltaire est qu'il semble qu'ils se disent : « Allons, je vais dire une belle parole^ je vais « faire une belle action (4). » Mais Beyle-Stendhal fut en critique littéraire toujours en avance sur les idées de son temps, et son cas est une pure exception. Un autre adolescent, appelé bientôt à renouveler la poésie française, écrivait en d807, sans indiquer aucune distinction entre les tragédies de Voltaire et celles de Racine : « J"ai relu Mérope, Zaïre, Iphiyénie, Phèdre, Alzire. avec un

(1) Lettre sans date (octobre 1808) : LeUres, p. 234.

(2) De rAUemmjne, It partie, cliap. .xv.

(3) AuDibERT, Indiscrétions et confidences, p. 85-86.

(4) 27 nivùse an XI (17 janvier 1803) : Stendhal, Journal, p. 21. Cf. l'appréciation de Désiré Nisard : « II fait la pièce pour une maxime, et les personaages p )ur la propager. » {Histoire de la liltéralure française, t. IV, p. 190.)

nouvel intérêt (1). » En 1828 encore, Charles de Re'musat, dont l'éducation s'était faite sous la période napoléonienne, affirmait que Tancrède était « peut-être le plus beau et le plus pathétique exemple » des pièces de théâtre ayant un malentendu pour donnée fondamentale (2).

Par cela même qu'il était bourré de sentences déclamatoires, le théâtre de Voltaire se prêtait mieux qu'un autre aux allusions religieuses ou philosophiques dont le public était alors assez friand, parce que c'était un des rares moyens qui lui restaient de manifester sa façon de penser, et parce que la forte culture littéraire de la plupart d'entre les spectateurs leur permettait de discerner d'avance et d'attendre au passage les vers qu'il conviendrait de souligner.

On continuait à applaudir, comme si la France eût été soumise à un régime d'intolérance religieuse, toutes les tirades dirigées contre le « fanatisme », contre les envahissantes prétentions du sacerdoce (3). Une tradition déjà vieille voulait notamment que, dans Œdipe, on acclamât bruyamment ces deux vers :

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.

(1) A Prosper Guicliard de Bienassis, 3 octobre 1807 : Lamartine, Correspondance, t. I, p. 6.

(2) Notice biograpliique sur Mme Guizot (Pauline de Meulan), réimprimée dans le recueil d'articles intitulé le Temps passé, t. I, p. 18. Il convient de noter que, tout récemment encore, on a porté ce jugement sur Tancrède : « 11 y a là de ces vers et de ces tirades qui sonnent allègrement aux oreilles. » (H. Liox, apud Petit de Julleville, Histoire de la liltérature française, t. Vi, p. a96). Cf. aussi de curieuses pages posthumes de Ferdinand Brunetière, faisant honneur à Voltaire d'avoir « humanisé » le théâtre tragique (Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1910); mais pour ingénieusement que soit pr(!'sentée la thèse, est-il vrai que Corneille et surtout Racine aient été si insensibles aux catastrophes qui font la trame et le dénouement de leurs œuvres?

(3) Cf. Paris sons Napoléon, t. IV, p. 168-170.

« C'est la seule fondation que la Révolution ait respectée (1; », notait plaisamment Geoffroy.

Des bravos plus ou moins spontanés saluaient souvent les passages qui pouvaient s'appliquer au chef Je l'Etat. Du temps où ce dernier n'était que Consul, le parterre avait acclamé, lors de la visite du roi d'Étrurie, ce vers de la tragédie d'Œdipe,

J'ai fait des souverains, et n'ai pas voulu l'être (2).

Le 24 octobre 1805, les spectateurs d'Iphigénie, exaltés par la nouvelle de la capitulation d'Ulm, qui leur avait été officiellement annoncée après le premier acte, applaudirent frénétiquement ce distique :

Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ? Achille va combattre, et triomphe en courant (3).

Quelques mois plus tard, dans Sémiramis, Mlle Raucourt » détacha « et fit couvrir de bravos ces deux autres vers :

Ce qui fonde un État peut seul le conserver. Il vous faut un héros digne de cet empire (4).

Ces applications flatteuses, encouragées sinon provoquées par les affidés de la police, ne pouvaient qu'être agréables en haut lieu. Mais il y avait lieu de redouter que le parterre, en humeur de licence ou de fronde, se permît des manifestations moins adulatrices; les roya-

(1) Journal de l'Empire, 14 décembre 1809 (feuilleton).

(2) Cf. Paris sont Napoléon, l. 1, p. 107-108.

(3) Journal de l'Empire, 4 brumaire an XIV (feuilleton).

(4) Ibidem, 12 février 1806.

listes, les ï exclusifs » comptaient dans leurs rangs des lettrés fort capables de détourner dans le sens de leurs idées quelque tirade de tragédie classique, et de la saluer d'applaudissements factieux (1). Pour parer à cette désobligeante éventualité^ la censure s'exerça sur le vieux répertoire tragique, moins mesquine sans doute qu'au temps de la Convention ou du Directoire, mais bien étroite encore et parfois bien puérile en ses décisions.

Le principe fut tout d'abord posé, et vigilamment maintenu, que l'autorisai ion gouvernementale était indispensable pour la reprise d'une pièce ancienne comme pour la mise à la scène d'une pièce nouvelle. Le Premier Consul prenait soin, dès le printemps de 1800, de faire informer de cette obligation les « entrepreneurs des différents théâtres de Paris (2) ». Six ans plus tard, comme un article d'un décret préparé en Conseil d'Etat portait : « Aucune pièce nouvelle ne pourra être jouée sans l'autorisation du ministre de la police générale », l'empereur biffa de sa main sur la minute le mot nouvelle, pour bien spécifier que la règle demeurait aussi stricte (3).

(1) Une grande dame russe très répandue dans la société non réconciliée du faubourg Saint- Germain raconte un esclandre survenu à la représentation de retraite de Mme Dugazon, représentation donnée à l'Opéra le 2.s février 1804, quelques jours après l'arrestation de Moreau. Tandis que les acteurs du Tliéàtre-Français jouaient Sertorius, les applaudissements auraient éclaté si vifs et si significatifs à la scène où l'ompée brûle sans les lire les lettres compromettantes pour les conjurés, que le Consul exaspéré aurait brusquement quitté sa loge (Comtesse Golovine, Soucenirs, p. 355). Quoique Mme Golovine affirme avoir assisté à l'incident, son récit renferme d'autre part de telles invraisemblances qu'on hésite à admettre ce témoignage isolé et passionné.

(2) Lettre au ministre de l'intérieur, signée de Maret, mais dictée par Bonaparte, 15 germinal an Vdl (5 avril 1800^ : Correspondance de Napoléon, 4706.

(3) Article 14 du décret du 8 Juin 1806 : AF. IV, plaq. 1353 (un

Fut-il sérieusement question de retrancher du re'pertoire Tancrède, parce que cette tragédie mettait en scène un proscrit rentrant dans sa patrie, et qu'un rapprochement pouvait s'établir avec les émigrés maintenus sur la liste (1)? Il s'agit là sans doute de quelque invention des cercles ou des salons d'opposition, puisque Tancrède ne cessa au contraire d'être une des tragédies les plus fréquemment représentées. Mais en juillet 1805, le chef du bureau de la presse, Lagarde, écrivait sèchement à « messieurs les Comédiens français " , sans autres explications : « S. Exe. me charge devons mander, messieurs, qu'il n'y a pas lieu de s'occuper, quant à présent, de la remise de la tragédie de Mérope (par Voltaire). A^ous voudrez bien vous conformer à cet ordre (2). »

Entre l'interdiction absolue de représenter une tragédie classique et l'autorisation sans réserves, il y avait un moyen terme, qui semble à notre goût moderne une grotesque profanation, mais dont on avait beaucoup usé sous la Révolution : il consistait à mutiler le texte par des coupures ou des retouches, analogues à celles qu'on exigeait des auteurs de pièces nouvelles. En 1803 déjà, un jour où le Premier Consul était venu assister à une représentation de Cinna, l'acteur chargé du rôle de Maxime avait « par ordre ou spontanément », dans la grande scène de la consultation politique, omis quatre vers qui préconisaient le rare et singulier mérite de l'abdication (3). Quand, en 1804, le ministère de la police

autre article portant sur la minute des corrections autographes, il est facile de constater que c'est bien Napoléon qui a rayé le mot).

(1) Mémoires sur le Consulat (par Tliibaudeau), p. ioO.

(2) 13 messidor an XIII (2 juillet 1805) : Welschingeb, la Censure sous le Premier Empire, p. 268.

(3) Tableau de la situation de Paris, 14 pluviôse an XI (3 février 1803) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 622.

reconstitué eut été chargé de la censure dramatique, et que les fonctions de censeur eurent été confiées à quatre hommes de lettres, Brousse-Desfaucherets, Lemontey, Lacretelle jeune et Esménard (1), ceux-ci, qui ne manquaient ni de confiance en eux-mêmes ni de prétentions poétiques, ne se firent point scrupule de corriger Corneille et Racine.

C'est à Esménard^ l'auteur du poème de la Navigation, qu'échut le soin de remanier Héracliiis. Sans se contenter de supprimer un assez grand nombre de vers qui prêtaient à des applications irrévérencieuses, il poussa le zèle ou l'aberration jusqu'à refondre un passage par simple scrupule de perfection littéraire, pour rendre le sens plus facile à saisir! De plus, dénaturant sans vergogne la pensée de Corneille, il ajouta au rôle d'fléraclius, dans la scène 3 du premier acte avec Phocas, une vingtaine de vers destinés à justifier par allusion la fondation du nouvel empire napoléonien et à provoquer les applaudissements des auditeurs dûment stylés; on en 'ugera par ces quelques spécimens :

Sans contester ici les droits de ses ancêtres, Combien de fois l'empire a-t-il changé de maîtres! Combien de fois Dieu même, en ses profonds desseins, Élevant un héros au rang des souverains, N'a-t-il pas, au déclin d'un siècle de mollesse, De l'Etat languissant ranimé la vieillesse!

Les dignes empereurs dont nous suivons la trace, Enfants de la fortune, enfants des légions, Comptaient, au lieu d'aïeux, leurs grandes actions (2).

Un si beau travail ne passa point inaperçu. « C'était »,

(1) Hallays-Dabot, Histoire de la censure théâtrale, p. 218.

(2) Le manuscrit indiquant ces retouches est aux Archives nationales (F7, 4233); il paraît avoir échappé aux reciierches de M. Welschinorer.

a raconté une contemporaine peu suspecte, puisqu'elle e'tait intimement liée avec le policier Real, « c'était une chose curieuse que de voir jouer Héraclius : vingt personnes dans le parterre avaient des exemplaires et notaient les suppressions et les passages intercalés (\). » La même dame ajoute qu'elle se permit d'en faire l'observation à Fouché, lequel lui aurait répondu que les vers d'Esménard valaient bien ceux de Corneille; le mot est trop joli pour n'être pas d'une authenticité problématique.

Aux représentations d'Athalie, point n'était besoin d'apporter le texte, car quiconque alors se piquait d'une bonne instruction savait son Racine par cœur. Le censeur Lemontey, sans aller aussi loin qu'Esménard, se contenta d'introduire quelques raccords, pour sauvegarder la mesure ou la rime dans les passages qu'il écuurtait : car il biffa çà et là des vers qui lui semblaient pouvoir être trop facilement appliqués aux impiétés révolutionnaires, à la mort sanglante des Bourbons, à la persistance de la fidélité royaliste (2j. Ceci était sans doute moins grave que d'insérer des tirades bonapartistes dans Héraclius, et les coupures plus ou moins discrètes de Lemontey ne doivent point faire oublier que Napoléon eut le courage de lever l'interdit qui depuis le début de la Révolution pesait sur Atliaiie (S j. Néanmoins, l'effet sur le public fut fâcheux : en femme savante, ferrée sur ses classiques latins, Mme de Ré-

(1) Mme DE Chastenay, Mémoires, t. II, p. 4o.

(2) Welschingeb, la Censure sous le Premier Empire, p. 231-234.

(3) C'est de quoi M. Welschinger n'a pas tenu compte, ni Jules Simon non plus, qui lui écrivait tout indigné après avoir lu son livre : « Il y a là des inquiétudes sur Racine qui valent mieux que toutes les dissertations du monde sur le régime de la compression! » (Lettre citée sans date par M. Welschinger dans le Journal des Débats du 31 octobre 1900.)

Page 1