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lement que l'asservissement aux fameuses règles pseudoclassiques venait entraver des imaginations dont le défaut capital n'était point rexubérance : « Si l'on osait le dire, peut-être trouverait-on qu'en France il y a maintenant trop de freins pour des coursiers si peu fougueux (1). »
S'il se trouvait quelques critiques pour médire à mivoix des règles décorées du nom imposant d'Aristote et formulées par l'abbé d'Aubignac, nul encore n'osait en secouer ouvertement le joug. Alexandre Duval pourtant eut cette témérité dans son Guillaume le Conquérant, mais il crut nécessaire de s'en excuser dans un prologue comique, qui altérait par avance l'importance de la tentative et lui déniait tout caractère sérieux. Pour respecter l'unité de lieu et surtout de temps, Raynouard se condamna dans les Templiers à accumuler les invraisemblances : « Qu'y a-t-il de plus étrange », remarquait encore Mme de Staël, « que la nécessité où l'auteur s'est trouvé de représenter l'ordre des Templiers accusé, jugé, condamné et brûlé, le tout dans vingt-quatre heures? Les tribunaux révolutionnaires allaient vite; mais quelle que fût leur atroce bonne volonté, ils ne seraient jamais parvenus à marcher aussi rapidement qu'une tragédie française (2). «
A côté des fameuses unités, il y avait un ensemble de convenances traditionnelles, propres à la tragédie française, et dont l'intransigeance se faisait de plus en plus
iroy : « La tragédie dépérit et le drame profite, parce qu'en général on aime mieux s'amuser sans les règles que de s'ennuyer avec elles. » (Journal de l'Empire, 13 juillet 1811.)
(1) De l'Allemagne, II« partie, chap. xiv.
(2) Ibidem, U' partie, chap. xv. A la fin du second acte des Templiers, Raynouard avait gauchement souligné cette invraisemblance, en faisant dire au ministre Marigny :
Peut-être un même jour verra fous ces proscrits Accusés, détenus, condamnés et ])uni9.
étroite. Ainsi Geoffroy était lïnterprète de toute une école quand il s'indignait contre Xépomucène Lemercier, coupable d'avoir dans son Agamemnon, à la suite d'Eschyle et d"Alfieri, mis en scène les entretiens assurément dramatiques de Glytemnestre et de son amant Égisthe ; « Comment soufTre-t-on que ce scélérat et sa complice se parlent d'amour, et mêlent des caresses à leurs complots homicides? Que cette image de la plus vile débauche et de la cruauté la plus basse est dégoûtante pour tous les spectateurs délicats (4) !... Depuis que nous sommes sortis de la barbarie, il n'y a point d'exemples qu'on ait mis en spectacles une femme vivant dans l'adultère et complotant avec son galant la mort de son mari (2). » De telles susceptibilités de délicatesse, dontnous retrouverons l'équivalenten matière de comédie, contribuaient à énerver la tragédie, en lui déniant l'emploi d'un de ses ressorts les plus émouvants, l'amour coupable. Racine avait été moins scrupuleux quand il avait représenté la passion non seulement adultère, mais incestueuse, de Phèdre.
En effet, le purisme mesquin des contemporains de Napoléon demeurait très en deçà des libertés prises par Racine, même en matière de vocabulaire. Le public ici était plus intolérant que les auteurs et même que la critique. Dans la Brunehaut d'Aignan, le vers
Abandonnait aux chiens ce reste empoisonné,
soulevait des murmures, parce que, malgré le précédent du songe d'Athalie, le mot chiens était réputé trivial et indigne de la tragédie (3). Pareillement, à la première
(1) Journal des Débats, 25 brumaire an XII ffeuilletoo).
(2) Journal de l'Empire, 4 septembre 1810 (feuilleton).
(3) Ibideiti, 24 février 1810 (feuilleton de Geoliroy, qui proteste contre cette exagération de purisme).
représentation de la Mort de Duguesclin, œuvre de ce Dorvo qui aspirait à s'enrégimenter dans la police, le parterre ricanait en entendant Jeanne de Laval parler de mettre ses bijoux en gage pour payer la solde des troupes de son mari. » C'est ici », notait Geoffroy demisérieux et demi-ironique, « c'est ici qu'on reconnaît le pouvoir d'un mot : le terme de èyoMa; est familier et bas; celui de diamants est noble (1). » Absurde protocole de rhétorique, qui excuse par avance les réactions outrancières d'un Victor Hugo.
Une sève tragique visiblement tarie, les sujets antiques ou mythologiques rebattus jusqu'à la satiété, des règles de composition de plus en plus étroites, un vocabulaire rétréci et réduit aux termes « nobles » ou abstraits, un auditoire exigeant et fantasque, il y avait assurément là de quoi décourager les poètes. Pourtant, comme l'a écrit Ferdinand Brunetière, au début du dixneuvième siècle ï on a continué de faire des tragédies parce qu'on en avait fait; parce que le plaisir de l'émotion dramatique était devenu comme un élément de la vie nationale, ou du moins parisienne (2). « Mais le même critique constate qu'alors cette forme raffinée de l'art, qu'avait été la tragédie classique, finit « dans l'impuissance et dans le ridicule ».
On a prétendu distinguer les poètes tragiques du temps de Napoléon en néo-classiques, qui respecteraient le cadre traditionnel au point de n'y rien oser mettre, et mélo-tragiques, qui le feraient éclatera force d'accumuler les personnages et les incidents (3) : la division paraît plus ingénieuse que réellement fondée. C'est
(1) Journal de l'Empire, 30 juin 1807.
(2) Grande Encyclopi-die, art. Tragédie.
(3) Des Granges, Geoffroy, p. 372 et s.
l'indigence qui est le vice essentiel de cette littérature sénile : les gestes sont plus étriqués que désordonnés, et les personnages, simples abstractions philosophiques ou littéraires, déclament presque toujours dans le vide. Une observation plus exacte et de portée plus sérieuse, c'est que parmi les auteurs tragiques de cette époque il y eut « presque autant d'amateurs que d'hommes du métier (1; ». Des fonctionnaires, des financiers se divertissaient alors à rimer une tragédie à leurs moments perdus, comme leurs fils devaient faire des trad>uctions ou leurs petits -fds écrire des livres d'histoire. En matière littéraire ou poétique, un des traits de caractère des amateurs est la timidité : plus docilement encore que les professionnels, ils coulaient dans le moule voltairien des tirades contre le fanatisme ou des remarques sentencieuses, ourdissant indéfiniment les mêmes semblants d'intrigues, dans lesquelles se démenaient des ombres de tyrans, de tribuns, de demi-dieux ou de princesses (2;.
De même pourtant qu'on avait vaguement conscience que c'en était fini de la tragédie classique, de même on sentait instinctivement que les dramaturges français pourraient faire œuvre neuve et vivante en s'inspirant des grands événements de l'histoire nationale, si pathétique et si glorieuse. Ce n'était pas seulement un esprit
(1) Aut(. BouRGOix, apud Petit de Julleville, Histoire de la littérature française, t. VII, p. 116.
(2) En avançant que « le classique napoléonien était le génie du dix-neuvième siècle affublé de la 'perruque de Loui.s XIV, ou frisé comme au temps de Louis XV » (Mé)Hoires d' outre-tombe, t. II, p. 289), Chateaubriand a cédé à la tentation dVcrire une piirase à effet, car, dans l'ordre dramatique tout au moin.*, il n'y a sou.s la perruque ou la frisure en^(question ni une étincelle de génie, ni rien de particulier au dix-neuvième siècle; c'est du pur radotage scolaire.
novateur et familiarisé avec les littératures étrangères, comme Mme de Staël, qui esquissait ce programme, en commettant d'ailleurs l'imprudence de donner pour modèle le théâtre anglais (1). L'Institut, corps voué par essence à la défense de la tradition classique, se prononçait ouvertement dans le même sens à l'occasion des prix décennaux : « On ne saurait trop exhorter les auteurs à s'écarter des routes battues, à abandonner des sujets épuisés par les grands maîtres, à chercher dans d'autres histoires que celle des Grecs et des Romains des caractères, des passions, des mœurs, dont la peinture, plus conforme à notre manière de voir et de sentir, pût remplacer, par un intérêt nouveau, celui qu'une longue admiration et une espèce de superstition ont attaché aux noms et aux faits mémorables de l'antiquité. » Ces judicieux appels demeurèrent sans écho, ou furent très mal compris. Les quelques tragédies empruntées à l'histoire de France perpétuèrent, sous des noms et des costumes nationaux, les mêmes déclamations soi-disant philosophiques. Gomme à l'époque où dogmatisait Boileau, les poètes français contemporains de Napoléon négligèrent d'emprunter leurs héros et leurs sujets à cette longue période du moyen âge, <( où nos pères, entre les temps de l'ordre romain et de l'ordre monarchique, vécurent tant de passions...; où la France commença d'être assemblée en une personne par la royauté, que sanctifia saint Louis et pour laquelle mourut Jeanne d'Arc (2). » Non seulement en etfet le préjugé contraire à l'introduction du moyen âge chrétien sur la scène persistait dans les milieux littéraires, aussi vivace et plus étroit que du temps de Boileau, mais il fallait de plus compter
(1) De l'Allemagne, II" partie, chap. xv.
(2) Lavisse, Histoire de France, t. VII, ii, p. 125.
avec l'atmosphère d'irréligion dénigrante et dédaigneuse, universellement répandue. Au printemps de 1800, les spectateurs du Montmorency de Carrion-Nisas ne bronchaient pas à la scène saugrenue où le cardinal de Richelieu proposait à Anne d'Autriche de se faire protestant pour Tépouser; mais les ricanements et les murmures s'élevaient quand Louis Xlll (l'auteur avait cru devoir faire cette concession à la couleur historique) parlait d'invoquer le Saint-Esprit il). Saint Louis, ce type idéal du roi chevalier, encourait la disgrâce du monde officiel,. comme anc('tre et patron de la dynastie déchue, et celle des beaux esprits du parterre, en tant que croisé, que « fanatique >, que peu porté pour les « lumières (2; ». Quant à Jeanne d'Arc, dont la merveilleuse épopée aurait fourni un thème si riche à de patriotiques imprécations contre les Anglais, il eût fallu pour la mettre sur la scène rompre avec la superstition des unités de temps et de lieu; surtout, dans l'imagination de quiconque
(1) Journal des Débats, prairial an VIII, pa.>'.si/» feuilleton.-),
(2) Sous la Restauratioa encore, on ne croyait pouvoir mettre saint Louis sur la scène qu'en travestissant son caractère et ses idées. II existe aux Archives nationales, dans un carton de la série F18, une première version manuscrite du Louis IX d'Ancelot, représenté avec grand succès le 5 novembre 1819. Dans la scène 6 de l'acte IV, où le saint roi, prisonnier des Sai-rasins et convaincu qu'on va le conduire au supplice, fait ses recommandations suprêmes à son fils Philippe le Hardi, il l'adjurait de ne iamais laisser subordonner
La niitre gallicane à la tiare romaine ('.}
La censure exigea la suppression de ce vers, et d'autres encore; mais le te.xte définitif conserve une saveur accentuée de gallicanisme. Un biograhe d'Ancelot a du reste écrit ingénument : « Sans nuire à la couleur historique (sic), il avait donné au saint roi une petite pointe de libéralisme, tout à fait dans le goût du jour. » (Angelot, <£uorcs complètes, p. x 'notice par S.^i.nti.ne]). Le piquant de l'histoire est qu'après la révolution de 1830 Ancelot fut destitué de ses places comme suppôt de la Congrégation!
était tant soit peu frotté de lettres, cette radieuse figure se trouvait alors souillée par le poème infâme de Voltaire (1). C'est tout au plus si l'on osait faire de Jeanne d'Arc l'héroïne d'un plat vaudeville (2), où la femme du sénéchal d'Orléans, en Judith des boulevards, feignait par patriotisme d'écouter les tendres déclarations de Suffolk, où la vierge guerrière elle-même débitait des couplets fadement galants, comme celui-ci :
Ne peut-on, parce qu'on est femme, Servir sa patrie et son roi?
Je sens, à l'ardeur qui m'enflamme, Que Dieu m'appelle à cet emploi.
Oui, tu me dois cette victoire!
Dieu! tu fis naître chaque jour Assez de femmes pour l'amour :
Qu'il en naisse une pour la gloire!
Le public applaudissait ces niaiseries comme les auteurs les avaient écrites, sans intention particulièrement outrageante, par pure incapacité de comprendre les mœurs et les âmes du quinzième siècle. A ce public-là, ou même aux habitués du Théâtre-Français, plus cultivés et plus voltairiens, il était impossible d'offrir une œuvre sérieuse dont Jeanne d'Arc, la Jeanne de l'histoire et de la légende, serait l'héroïne.
(1) Lamartine adolescent, que je cite à dessein à cause de son éducation et de ses tendances, fait sans le moindre embarras des allusions à la Pucelle dans ses lettres à ses amis (Correspondance, t. I, passim). D'autre part, à Orléans, où Napoléon avait rétabli la fête commémorative de la délivrance de la ville, les jeunes gens des meilleures familles, groupés en garde d'honneur, se divertissaient dans la cathédrale, pendant la prédication du panégyrique de Jeanne d'Arc, à réciter entre eux à mi-voix les plus otiscènes des décasyllabes de Voltaire (Frénilly, Souvenirs, p. 319). Frénilly fut témoin du fait en 1808.
(2) Jeanne d'Arc ou le siège d'Orléans, « fait national » en trois actes, de Gersain et Dieulafoi, représenté au Vaudeville le 24 février 1812.
Si épris qu'il fût du théâtre classique, Napoléon avait, comme à peu près sur toutes choses^, son idée sur le rajeunissement de la tragédie, idée naïvement utilitaire, qui consistait à faire coopérer l'art dramatique à l'affermissernent du régime politique. 11 avait appris à Milan, en mai 1805, le succès des Templiers, et avant même d'avoir vu la pièce, son instinct gouvernemental lui faisait pressentir qu'elle était au moins inutile à cet égard : « Pourquoi », écrivait-il à Fouché, t pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu d'être un tyran, celui qui lui (sic) succéderait serait le sauveur de la nation. C'est dans ce genre de pièces surtout que le théâtre est neuf, car, sous l'ancien régime, on ne les aurait pas permises (i). » Une autre fois, à Paris ou à Saint-Cloud, ne se fiant qu'à lui-même du soin d'endoctriner Raynouard, l'empereur s'évertuait dans une conversation à lui démontrer combien le tableau et la glorification d'un coup d'État, d'une mesure de salut public, serait œuvre plus palpitante que le récit des fabuleuses adversités d'un OEdipe ou d'une Mérope : >< Il faut qu'au lieu de tuer leur père ou leur mère sans le savoir ni le vouloir, les héros, aux prises avec une situation terrible, entourés d'obstacles qui s'opposent à l'exécution de leurs grands projets, forcés, pour en assurer la réussite, de recourir aux moyens extrêmes, trouvent leur justification dans la nécessité (2). » Raynouard ni ses confrères ne se laissèrent convaincre parla dialectique impériale : l'écho leur déchirait encore les oreilles, des sifflets qui avaient accueilli le Cyrus de Chénier et le Pierre le Grand de Carrion-Nisas, deux pièces destinées précisément, sous un
(1) 12 prairial an XIII (1" juin 1805) : Correspondance, 8821.
(2) Bhikauï, Œuvres, t. I, p. 495.
déguisement persan ou moscovite^ à exalter rétablissement napoléonien. Dans un temps où les cabales étaient au théâtre si actives, si acharnées, c'était pour un auteur faire la part trop belle à ses ennemis que de leur donner le prétexte et le drapeau d'une manifestation d'opposition politique.
A côté de la conception toute gouvermentale et « loyaliste » que l'empereur se faisait de la tragédie future, il convient de mentionner au moins celle du ministre Chaptal. En sa double qualité de grand chimiste et de haut fonctionnaire, convaincu de Tomnipotence de l'État napoléonien et de l'inépuisable ingéniosité de l'esprit français, Chaptal croyait fermement qu'un chefd'œuvre littéraire peut se susciter, comme une invention industrielle, par l'annonce d'une prime d'encouragement. « J'ai plusieurs fois », écrivait-il, « entendu A'otre Majesté se plaindre de la décadence de l'art dramatique. Le seul moyen, peut-être, d'en relever l'éclat, c'est de promettre une récompense à l'homme qui aura fourni la pièce de théâtre la plus parfaite dans un temps déterminé (1;. » On peut rattacher à cet ordre d'idées l'institution des fameax prix décennaux. Utile assurément pour faire découvrir et pour propager le sucre de betterave, le procédé se révéla moins efficace en matière de tragédies.
Les tragédies nouvelles représentées au début du siècledernier sont toutes tombées en un profond oubli :
(1) Messidor an XII (sans date de jour) : AF. IV, 1050.
aucune n'est demeurée au répertoire : aucune même n'a bénéficié de l'inscription sur les programmes scolaires, qui consacre parfois l'importance historique des œuvres mortes d). Il en est pourtant quelques-unes qui réussirent avec éclat, et auxquelles les contemporains prédisaient une renommée durable.
Les premières années du régime furent signalées dans cet ordre d'idées par une série de chutes. On fit bien, le soir de la première représentation (25 novembre 1800), une tumultueuse ovation à Mazoyer. auteur d'un Thésée : mais, en reconnaissant que « tout ce qui peint le remords comme inévitable après le crime se trouve heureusement en répliques très belles et en vers très beaux » , les critiques moralistes de la préfecture de police constataient que le succès avait été fort incomplet (2). La pièce tint l'affiche pendant quelques semaines, au bout desquelles Geoffroy lui consacrait cette oraison funèbre : « C'est une composition sage et raisonnablement ennuyeuse ; on n'y rit point, mais on pourrait y dormir (3 ) . »
En dehors de la mésaventure d'Edouard en Ecosse, drame en prose suspendu en plein succès par décision du Premier Consul (4), l'an X (1801-1802i vit la chute de deux tragédies plus ou moins modernes. On a déjà mentionné l'absurde Montmovencij de Carrion-Nisas. Quant à Don Pèdre, ou le Roi et le Laboureur, d'Arnault,
(1) J'ai d'excellentes raisons de savoir que, vers 1875, les enfants apprenaient encore par cœur le récit du cinquième acte des Templiers; mais on a très justement écrit depuis lors que, de ce récit, « les Recueil de morceaux choisis eux-mêmes ne veulent plus ». (Des GdANGES, Geoffroy, p 391.)
(2) Rapport du 5 frimaire an IX (26 novembre 1800) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. II, p. 12-13.
(3) Journal des Débats, 29 lloréal an IX (feuilleton).
(4) Paris sous Napoléon, t. I, p. 219-221.
ce futur ennemi acharné du romantisme naissant avait fait clioix d'une intrigue qui n'est point sans quelque analogie avec celle d'Hernani, puisqu'un roi de Castille et un simple soldat se disputaient l'amour d'une fille des champs, et que le soldat favorisé déclarait fièrement à son rival :
Félicie est à moi, si l'Espagne est à vous !
Cette fable niaisement invraisemblable était noyée dans des flots, non point d'éclatante et sonore poésie comme dans le drame de Victor Hugo (le pauvre Arnault en était bien incapable), mais d'abstraite et verbeuse éloquence, à la mode du dix-huitième siècle. Un jeune spectateur sans préjugés, en déclarant que « de mémoire d'homme on n'a vu amphigouri pareil », y notait ironiquement » quatre ou cinq beaux discours, tous remplis, pour être plus touchants^ de belles et bonnes maximes extraites de Voltaire, Helvétius, voire même de Puffendorff (1) ». Le public, accouru en foule pour applaudir Lafon et Talma, se dérida bientôt, puis finit par se fâcher, et les huées forcèrent de baisser le rideau au milieu du cinquième acte (2).
Népomucène Lemercier n'eut pas une meilleure fortune le 23 décembre 4802 avec une tragédie soi-disant gauloise, Isnie et Orovèze, dont le héros était un druide amoureux. Malgré le patronage ostensible et la présence de Mme Bonaparte, ce fut un tel tintamarre de sifflets qu'au milieu du troisième acte l'auteur exaspéré arracha lui-même son manuscrit des mains du souffleur (3j et
(1) Henri Beyle à Edouard Meunier, 17 prairial an X (6 juin 1802) : Ste.ndhal, Lettres inédites, p. 140.
(2) Rapport du préfet de police, 17 prairial (6 juin) : Aolaud, Paris sous le Consulat, t. III, p. 96.
(3) Reichardt, Un hiver à Paris, p. 204.
rentra dans la coulisse en se répandant en plaintes contre le public, « qu'il accusait de manquer de discernement et de n'être pas en état d'apprécier les beautés de son ouvrage (i ) » . Il voulut du moins en appeler des spectateurs aux lecteurs, et fit imprimer sa tragédie, précédée d'une dédicace à Joséphine.
L'antiquité grecque, avec des sujets inspirés des tragiques athéniens, encourait pareillement les rigueurs du parterre, qui, le 14 janvier 1804, sans se laisser intimider par la présence du Premier Consul, couvrit de huées et de sifflets la Pobjxène d'Aignan : « Le troisième acte ï , écrivait un journaliste, « n'a été achevé qu'en pantomime, au bruit aigu de la plus discordante cacophonie fâ). » Pareille mésaventure advint sous l'Empire kxmAstyanax (9 août 1805), à une Octavie {9 décembre 1806) (3), à une Vitedie (10 novembre 1809).
L'année 1804, celle de la proclamation de l'Empire, produisit trois grandes pièces à tendances politiques, qui se heurtèrent toutes trois à l'hostilité de l'autorité ou du public. Alexandre Duval, à la suite de l'interdiction de son Edouard, avait cru devoir fuir jusquen Russie le courroux consulaire; il imagina ou il accepta de rentrer en grâce en écrivant sur Guillaume le Conqué-
(1) Rapport du préfet de police, 3 nivôse an XI (24 décembre 1802) : AuL-iRD, Paris soiis le Consulat, t. III, p. 507 (par suite de je ne sais quelle inadvertance, le texte de M. Aulard intitule la tragédie Isaure et Germance, alors que l'original du rapport (F7. 3831) donne bien le titre exact).
(2) Décade, an XII, t. II, p. 180.
(3) Le rôle de .Néron ftait confié à Lafon, celui de Sénèque à Saint-Prix, celui d'Octavie à Mlle Ducliesnois, celui de Poppée à Mlle George : « Cet ouvrage n'ayant pas obtenu tout le succès qu'en pouvait espérer l'auteur, il n'a pas cru devoir user du droit qu'il avait d'en faire continuer la représentation. » (Registres : Arch. Cora.-Fr.)
rant un drame bourré d'allusions à la descente projetée en Angleterre. L'œuvre était en prose, avec un prologue en vers, et pour mieux peindre les épisodes saillants de la conquête, l'auteur, non sans hésitation, s'était affranchi des unités de temps et de lieu. Une lecture préparatoire dans le salon ministériel de Chaptal obtint un très vif succès (4). C'était le succès également qu'on escomptait au Théâtre-Français^ où les rôles principaux étaient confiés à Talma et à Mlle George, où l'on avait fait des dépenses inusitées de figuration et de machinerie. La première représentation eut lieu le 4 février 1804 : un peu déçu de l'absence de Bonaparte, le public applaudit à outrance les traits dirigés contre l'Angleterre, les « passages relatifs aux circonstances » , comme on disait en jargon administratif et policier (2j; l'étroitesse des préjugés classiques et anticléricaux provoqua seulement quelques murmures dans deux scènes où se déroulaient sur le théâtre des cortèges religieux (3). Aussi la stupéfaction fut-elle grande, quand on apprit le lendemain soir que les représentations de Guillaume étaient suspendues par ordre supérieur (4). Le bruit courut que c'était le clergé qui s'était plaint de celte profanation du costume et des cérémonies ecclésiastiques (5j. Il semble
(1) Alexandre Duval, Œuvres, t. V, p. 23.
(2) Rapport anonyme à Desmarest, 16 pluviôse an XII (6 février 1804) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 662-663.
(3) « Ce niélanfjje du sacré et du profane sur un théâtre fut trouvé absurde et ridicule. Les malveillants ajoutaient qu'on voulait nous ramener au temps où l'on ne représenterait plus que les mystères do la Passion. » (Ibidem.)
(4) « La Comédie a regu ce soir à huit heures l'ordre de suspendre les représentations de Guillaume le Conquérant : l'ordre était signé de M. Rémusat, préfet du palais. » (Registres, 15 pluviôse (5 février) : Arcii. Com.-Fr.)
(.H) Rapport du préfet de police, 17 pluviôse (7 février) : Aulabd, Parts sous le Consulat, t. IV, p. 663.
plutôt que Bonaparte avait jugé maladroites certaines allusions, et surtout qu'il avait cédé à un instinct irraisonné de superstition corse ou italienne. Un des morceaux les plus applaudis de la pièce était un hymne guerrier, mis en musique par Méhul; les couplets, chantés par Michot, rappelaient les exploits légendaires du paladin Roland, tandis que le chœur reprenait le refrain :
Soldats français! chantez Roland :
Son destin est digne d'envie Heureux qui peut, en combattant, Vaincre et mourir pour sa patrie!
Comme le dernier couplet évoquait naturellement le souvenir de la catastrophe de Roncevaux, le Consul y aurait vu un présage funeste, et c'est cette considération qui aurait provoqué l'interdiction (1 j.
Le 19 mai 1804, c'est-à-dire le lendemain même de la proclamation de l'Empire, le Théâtre-Français donnait une tragédie de Pierre le Grand. Le nom de l'auteur n'était un secret pour personne : officier, politicien, littérateur^ et par-dessus tout enfant du Languedoc, Carrion-Nisas avait pris soin d'annoncer partout que la tragédie nouvelle était son œuvre et son chef-d'œuvre (2;, que le sujet en était la régénération de l'empire russe par un homme de génie vainqueur d'une conspiration. La jactance de Carrion-Nisas, ses récriminations acerbes après la chute de son Montmorency, l'avaient desservi dans le monde des lettres. On lui reprochait surtout son attitude ou plutôt sa servilité politique : neveu par alliance de Cambacérès et membre du Tribunat;, c^était lui qui, dans la récente discussion sur l'hérédité, s'était
(1) Alexandre Dlval, Œuvres, t. V, p. 2o-26 ; cf. Bellier-Dc- M.^iNE, Alexandre Dut ni, p. 112-114.
(2) Décade, an XII, t. III, p. 435-436.
chargé de répliquer à Carnot, et il s'était acquitté de ce soin avec un grand zèle néo-monarchiste, mais, au jugement d'un historien très favorable à l'Empire, « avec une médiocrité de langage qui égalait la médiocrité des idées (1) ». Rivaux littéraires, adversaires politiques (2), opposants déterminés à l'hérédité impériale, partisans de Moreau dont le procès public allait s'ouvrir, simples libéraux agacés de tant de démonstrations au moins empressées, il se forma une puissante coalition disposée à faire à peu près impunément étalage de sévérité, d'indépendance et de mauvaise humeur. « A'ous savez », écrivait un contemporain, « que rien n'est sévère comme le vulgaire lorsqu'il s'avise de vouloir faire de la vertu sur quelqu'un, et il montrait ou croyait montrer cinq ou six vertus différentes en sifflant le Pierre le Grand (3). » Une foule immense assiégea les bureaux; ceux qui, faute de place, durent demeurer dans la rue, ne furent pas les moins ardents à siffler (4), ni à crier, par un jeu de mots facile : « A bas le Carillon ! » En dépit de l'éloquence de Talma, qui à plusieurs reprises interrompit son rôle pour réclamer le silence, le tapage ne fit qu'aller en grandissant, et il fallut baisser le rideau avant la fin. La police s'était abstenue de toute intervention ostensible : elle se dédommagea à la seconde représentation, où les opposants prirent alors le parti de déguerpir, laissant la salle plus qu'à moitié vide (5).
{{) Thiers, Histoire du Consulat et de FEinpire, t. V, p, 93. Cf. Fauriel, Derniers jours du Consulat, p. 54.
(2) Carrion reçut notamment une lettre anonyme ainsi conçue : o Ce n'est pas ta pièce que nous avons sifflée, c'est ton discours. » (Cliaries Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 89.)
(3) Henri Beyle à Edouard Mounier, 7 messidor an XII (26 juin 1804) : Stendhal, Lettres inédites, p. 179.
(4) Barante, Soucenirs, t. I, p. 126-127. (o) Décade, an XII, t. III, p. 436.
Les plus animes étaient des jeunes gens, sans doute des étudiants. Le bruit courut même avec insistance qu'à la première représentation, plusieurs élèves de rÉeole polytechnique s'étaient distingués par leur pétulante hostilité. Au nom du conseil de direction, Guyton de Morveau crut devoir écrire aux journaux qu'aucun élève n'était absent de l'Ecole ce jour-là (1), ce qui était inexact, puisque l'un d'entre eux au moins, devenu pair de France, ambassadeur et académicien, nous a conté ses impressions de la première de Pierre le Grand (2). Deux mois plus tard, le directeur de l'instruction publique, Fourcroy, avouait dans un rapport confidentiel qu'un élève compromis avait été exclu; il convenait aussi qu'on avait consigné les salles de spectacle à tous les polytechniciens, et il tentait de faire prendre cette mesure de soupçonneuse sévérité pour une manifestation spontanée de loyalisme et de discrétion, émanée de l'iniiiative des jeunes gens : « Les élèves eux-mêmes, ayant voulu donnera l'École un témoignage d'adhésion entière à sa sollicitude, se sont engagés de leur propre mouvement à ne plus aller au spectacle jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucun inconvénient, et des mesures sont prises pour que cet engagement n'ait pas été vainement contracté (3). » L'aveu renfermé dans cette dernière phrase est ingénu.
Le charivari de Pierre le Grand eut son pendant quelques mois plus lard, à la première représentation de la tragédie de Ci/ rus, donnée le 8 décembre 1804. six jours après le sacre de Notre-Dame (4;. C'était encore et
(1) Th. Ml-ret. l'Histoire parle Ihmlre, t. 1, p. 208-209.
(2) Bahante, Soiicenirs, t. I, p. 127.
(3) A Xapoloon, 1" tiicr-midur an XII ('2i)juillpt 1804) : AF. IV, 103(''. (•) Bulletin df police du l!t friiuaire an Mil (10 dtceinijie 1804) ;
b'Il.'.L'TEHivE. la Po'ire secrète du Premier Empire, 1. 1, p. 201. Cf. Fié-
vii. 13
i94 LES PIÈCES NOUVELLES
davantage une « pièce de circonstance », puisque le héros, appelé au trùne à la suite d'une série de campagnes victorieuses, destiné du ciel à briser la tyrannie navale de « Tyr », était solennellement couronné après avoir prêté un long serment, beaucoup plus inspiré des constitutions de l'Empire que des lois du royaume des Perses ou des Mèdes. Le jDarterre, qui n'en était ni à un anachronisme ni à une adulation près, n'eût peut-être pas bronché si la pièce avait été signée d'un rimeur quelconque. Riais on savait qu'elle avait pour auteur Marie-Joseph Chénier, le même qui avait jadis bafoué la monarchie dans Charles IX avant de contribuer à la décapiter comme membre de la Convention, et qui plus récemment avait été éliminé du Tribunal pour son opposition systématique à la dictature consulaire. Cyrns était le gage de son « ralliement » au nouvel Empire, et le bruit courait qu'on lui avait promis comme récompense un si«ge au Sénat. Or, par son passé terroriste, par sa... timidité lors de la condamnation de son frère André, par son talent même et sa quinteuse vanité, Chénier s'était fait universellement détester. Entre républicams qui criaient à l'apostasie, royalistes trop heureux de dauber à la fois sur le régicide et sur l'usurpateur couronné, poètes désireux de voir tomber l'œuvre d'un rival antipathique (1 ), ce fut une émulation d'hostilité contre laquelle ne put prévaloir la vaillance des affidés apostés pour applaudir aux bons endroits. « On ne siflla point, car on savait l'empereur dans la coulisse, mais ce fut pis (2), » et le seul objet de contestation fut de
déric Massox, le Sacre el le couronnement de Napoléon, p. 261-
(1) Lo Bulletin de police notait les ricanements et les bâillements affectés du ménage Legouvé.
(2) Frédéric Masson, op. et loc. cil.
«avoir si l'échec tenait à des causes politiques ou littéraires (1;. La seconde représentation de Cijrm. annoncée pour une date « prochaine », n'eut jamais lieu, pas plus que ne fut signée la nomination de Chénier au Sénat.
Cette succession de chutes avait de quoi glacer la verve €l intimider le courage des poètes tragiques. Le Provençal (2) Raynouard, ancien jurisconsulte et futur philologue, homme politique par intermittences, eut la hardiesse d'affronter à son tour le péril, la chance de * détruire le maléfice (3) ». comme en convenait son plus acharné détracteur.
Dès la fin de 1803, les journaux avaient mentionné la réception au Théâtre-Français d'une tragédie des Tem-y pliers, « si féconde en situations pathétiques, que tous les comédiens français ont versé des larmes en la lisant (4) ». Moins blasée qu'à présent sur les procédés de la réclame littéraire^ la' curiosité publique fut mise en ■éveil : mais de longs délais s'écoulèrent, amenés peutêtre par les retouches qu'exigeait la censure ou que •s'imposait l'auteur. Les Templiers furent enfin annoncés pour le printemps dejl805. Admise par rare faveur à la répétition générale, 3Ime de Rémusat se déclarait con-
(1) Bâtante rapporte une épigranime qui courut sous le manteau ■mettant en scène Napoléon et Cliénier, elle se terminait ainsi :
Entre eux à ce sujet la querelle s'engage : Lequel est siftlé davantage ?
L'empereur dit : « C'est le rimeur! » Le ri.neur dit : « C'est reuipereur! »
[Souvenirs, t. I, p. 130.)
(2) Sainte-Beuve a écrit au début de son article sur Raynouard : « Il élait de Brigaoles, n'oublions jamais cela en le jugeant. » (Causeries du Lundi, t. V, p. 2.)
(3) Journal des Débals, 26 floréal an XIII (feuilleton).
(4) Ibidem, 21 frimaire an XII.
quise : « J'ai trouvé de grandes beautés dans cet ouvrage, de grands et nol)les caractères, un beau style bien soutenu, un dialogue serré et bien à l'effet, des personnages bien tracés ( 1 ). » Le soir du 14 mai 1805, le public de la première représentation ratifia ce verdict : « Les applaudissements ont été unanimes et continuels (2). » Ce fut dès lors un de ces engouements où excelle la société parisienne : loges louées plusieurs jours d'avance (3); bousculades entre les amateurs qui faisaient queue à la porte (4), manifestations variées d'enthousiasme ( 5 ), rien ne manqua au triomphe de Raynouard, pas même le protit matériel, puisqu'au bout d'un mois Mahérault affirmait que le poète avait déjà touché 5 000 francs de droits d'auteur et vendu pour pareille somme son manuscrit aux libraires (6). Loin de s'émousser après quelques semaines, le succès se soutint et s'étendit : alors qu'en cet été de 1805 les chefs-d'œuvre du répertoire se jouaient devant des banquettes, la salle était comble les jours où l'on donnait les Tcmidiers, et l'auditoire, haletant d'émotion toute la soirée, « trépignait » quand Damas abordait le récit final du connétable :
Un immense bûcher, drossé pour Ifur supplice (7|,
(1) A son mari, 17 lloréal au XIII (7 mai 180o) : Lellres, t. I, p. 12G.
(2) La même au même, 25 floréal (15 mai) : Ibidem, t, I, p. 146.
(3) Celle de Mme Junot lui l'ut demandée à onze reprises pour la seconde représentation (Ducliesse u'Acramès, Mémoires, t. Hl, p. 86b).
(4) Mme de Rémusat à son mari, 8 prairial (28 mai) ; Lettres, t. I, p. 175.
(5) « Les uns pleurent comme à lu Passion ; les autres sont pétrifiés par une admiration stupide; ceux-ci se livrent au.v transports les plus violents. » (Journal des Débats, 2 prairial an XIII.)
(0) Muie de Rémusat à son mûri, 1" messidor (20 juin) : Lettres, t. I, p. 2UG.
(7) Mlle George, Mémoires, j». lil. Sainte-Beuve a noté {Cause-
PRINCIPALKS TRAGEDIES NOUVELLES 197
Interrompues par l'état de santé de Talma, les représentations recommencèrent à l'automne, toujours très suivies. Entre temps, non seulement les Templiers avaient obtenu la consécration alors classique dune parodie dans un petit théâtre (ï), mais, contrairement à tous les usages du temps, une « tournée » s'était organisée pour promener exclmivement cette tragédie en province (i).
Le lecteur moderne a peine, je ne dis point à partager, mais môme à comprendre cette admiration (3). Les Templiers lui paraissent un médiocre pastiche de la tragédie voltairienne « avec tirades déclamatoires, récits et tous les procédés habituels (A) s. Outre l'invraisemblable précipitation due au respect de l'unité de temps, précipitation qui choquait déjà Mme de Staël, l'intrigue est à la fois noire et enfantine. Quoique les ennemis des
ries du Lundi, t. \\ p. dl-i2) (jue le derniers vers de ce récit,
Mais il élait trop tard : les chants avaient cessé I
vers longtemps jugé sublime, avait inspiré à Scribe et à Meyerbcer un motif c 'lébre du dernier acte des Huguenots, quand Valentine el Marcel, écoutant anxieux auv po:tes du temple où l'on égori^e leurs coreligionnaires, s'rcrient :
Ils chantent encore!
Ils ne clianti-nt plus!
Ce que, malgré toute sa finisse, Sainte-Beuve n'a pas su prévoir, ce qu'aucune génération ne prévoit pour les cruvres qu'elle applaudit, c'est (]ue le poncif des Hni/uenoli; ne tarderait ])a> à être aussi démodé que le poncif des Temiilier.i.
(ï) Bulletin de police du 3 fructidor an XIII (21 août 1803) : AF. IV, 1494.
(2) Journal rie l'Empire, 11 thermidor an XIII (feuilleton;.
(îi) Sainte-Beuve pnHend que vers 1S35 déjà, Raynouard. conscient de ce que sa tragédie avait de peu conforme au goût moderne. en interdit la reprise, disant : «Je ne veux pas reparaître comme Sully sous Louis XIII. » (Portraits conlempordins, t. III, p. 1 i9 )
(4) Aiig. BouiuiOiN, apnd Petit he Jui.i.eville, Histoire de la littérature français'', t. VII, p. 118.
Templiers, représentés par Marigny et Nogaret, dissertent à perte de vue, on ne discerne pas bien s'ils en veulent à l'influence religieuse de Tordre, à sa puissance politique ou à ses trésors. Philippe le Bel, qui demeure dans l'histoire un personnage énigmatique (Ij, mais qui nefut certes point d'intelligence ni de volonté médiocres,, devient dans la tragédie de Raynouard un fantoche sans consistance, oscillant perpétuellement entre rinfluence de la reine qui en scène l'incline à rindulgence et celle du grand inquisiteur qui lui prêche la cruauté dans la coulisse; au dénouement même, on ne sait trop encore s'il s'agit d'une erreur judiciaire ou d'un crime d'État (2). Le revirement du jeune Marigny, qui demande à partager le supplice des Templiers après avoir songé à renier son affdiation^ est d'une générosité toute conventionnelle et insuffisamment préparée. Le grand maître enfin, pour ne pas parler des autres personnages, est un insupportable discoureur, qui n'a le tempérament ni d'un moine ni d'un soldat, et qui sous le costume de Templier prêche la vertu philosophique de Voltaire et des encyclopédistes, OEuvre d'un homme qui se piquait d'érudition, et qui fit imprimer son poème avec un appareil imposant de notices historiques, de références et de pièces justificatives (3;, la tragédie des TemjJiers n'en est pas moins un
(1) Cf. les pages que lui a consacrées M. Ch.-V. Langlois dansla deu.\ième partie du tome III de VHisloirc de France publiée sous la direction do M. Lavisso,
(2) Les contemporains de Raynouard racontaient à sa décharge qn'il avait d'abord conçu un IMiilippe le Bel franchement odieux,, et que c'était pour obéir au.Y exigences de la censure qu'il avait adouci le caractère du personnage, au point de le rendre mou et indécis (Journal d'Edmond Géraud, cité par Maurice Albert, Un Jiomnie de lettres sous l'Empire, p. 11), Mais à un tyran de mélodrame, fallait-il substituer un roi d'opérette?
(3) Cf. la première édition des Templiers, publiée chez GigueL et Michaud (an XIII-1805).
tissu d'anachronismes : tous les personnages sentent et parlent en enfants du dix-huitième siècle. Les convenances politiques exigeaient une allusion méprisante à TAngleterre, et Haynouard, sans se de'rober à cette obligation, eut la discre'tion de s'en acquitter en un seul vers, d'assez heureuse venue (1 1; mais rien ne le contraignait à travestir Philippe le Bel en fondateur du régime constitutionnel (2). Ses Templiers, qui ont constamment à la bouche le souvenir ou le récit de leurs exploits en Terre Sainte, ne pouvaient sans doute évoquer en 1805 les visions d'Orient dont Chateaubriand se préparait à aller rechercher et révéler le charme oublié depuis des siècles : mais sans leur demander une couleur locale qui eût été une autre sorte d'anachronisme, nous constatons que leurs réminiscences d' « Idumée », comme ils disent pour satisfaire aux exigences du style noble et pour pourvoir aux commodités de la rime, sont ternes, imprécises, prosaïques au delà de ce qui est permis même à un néo-classique. Le prosaïsme, voilà le défaut capital des Templiers, avec l'abus des termes abstraitSj qui est une circonstance aggravante. Les maximes ampoulées pour lesquelles la pièce a été visiblement composée sont noyées dans de diffuses dissertations, où la phrase est sans nerf comme le mot sans éclat, où Tabus des redites et des chevilles aboutit à un fastidieux galimatias (3;.
(1) La terreur de mon nom le [loursuil dans son île.
(2) Le Français me chérit, depuis qu'en nos Liais. Où délibéraient seuls les grands et les prélats, Ls premier, j'ai du peuple introduit le sulTiagc; Le peujdc dans nos lois honore so:i ouvrage.
(o) Pour dire que la formule écrite de ses vœux a été consumée dans un incendie, le jeune Marigny use de ce logogriphe :
La flamme a dévoré les sacrés caractères, De mes serments écrits témoins dépositaires.
L'engouement à peu près unanime des contemporains ne saurait s'expliquer uniquement par la magie d'une interpre'tation hors pair, avec Talma (le jeune Marigny), Lafon (le roi);, Saint-Prix (le grand maître), Damas (le connétable), Mlle George (la reine) : les mêmes acteurs venaient de jouer avec la même conscience une série de tragédies nouvelles, toutes tombées à plat. Ce qui est plus vrai, c'est que l'œuvre de Raynouard, assez conforme au type consacré pour ne dérouter aucune habitude, présentait pourtant une superticielle apparence de nouveauté par son cadre, par son sujet même, et donnait une ombre de satisfaction au besoin de rajeunissement qui se manifestait plus ou moins inconsciemment. C'est ce qu'exprimait Mme de Rémusat quand elle se déclarait « charmée » du succès d'une tragédie inspirée de l'histoire de France (l). Beaucoup de contemporains crurent avec elle à l'avènement de la tragédie nationale, telle que Debelloy l'avait ébauchée sous l'ancien régime ('2) ; ils ne prenaient pas garde que malgré de multiples concessions à la « poétique » et à la philosophie triomphantes, le Sièf/e de Calais était au demeurant une pièce d'inspiration patriotique, tandis que les Templiers ne faisaient que reprendre le sempiternel thème voltairien de la vertu opprimée par linjustice et persécutée par le fanatisme.
C'est ici la principale raison du succès des Templiers, succès de secte et de parti dans une très large mesure. En ce lendemain du couronnement de Notre-Dame, il y avait dans la société parisienne des éléments demeurés frondeurs, répubhcains non réconciliés, royalistes non ralliés, esprits indépendants que choquait l'empresse-
(1) A son mari, 27 flon'al an XIII (17 mai d805) : Lellres, l. I, p. 152.
(2) Des Granges, Geoffroy, p. 391.
l'RI.XCI PALES TRAGEDIES NOUVELLES 201
ment des nouveaux courtisans : c'étaient eux qui avaient affecté de bâiller et de ricaner à Cijrus; ils furent Irop heureux par contraste d'applaudir une tragédie où l'autocratie se montrait tout à la fois inintelligente et malfaisante di. Quant aux amis des « lumières », cpiant aux adversaires du t fanatisme », quanta l'ancienne « faction de l'Institut », ils navaient jamais désarmé, et la récente venue de l'ie VU avait attisé l'exaspération à laquelle ils étaient en proie depuis la conclusion du Concordat; ils accueillirent comin.' une Itonne fortune inespérée une pièce qui llétrissait un pape simoniaque, des inquisiteurs féroces, une justice ecclésiastique barbarement expéditive: ifs pardonnèrent aux Tenijdiers leur caractère et leur costume semi monacal, en les entendant si copieusement revendiquer les droits de la conscience philosophique i2i. Il parait bien eiiiin qu'auprès des adeptes des Loges^. assez nombreux alors et se recrutant dans des milieux fort variés, la tragédie de llaynouard bénéficia de la tradition qui range les Templiers au nombre des lointaiiis précurseurs de la franc-maçonnerie (3).
(1) Cinq ans plus tard, le ininisLre Monlulivet notait cet état des esprits un peu lourdement, mais non sans i)erspicacit(j; il si^na lait dans les Templiers « ce qu'a de fâcheux le lole que l'auteur l'ait jouer à l'autorité, rôle auquel quelques personnes ont attribue même une partie du succès de sa i)iécn, parce qu'une disposition assez géncrale du ca-ur humain est d'aimer à censurer la puissance. » (Rapport à Napoléon sur les prix décennaux, 17 novembre 1810 : AF. IV, lOiiO.)
(2) Cette idée fut dévelojjpée avec verve par Geoffroy dans un feuilleton du Jnurnnl des Débats (28 floréal an XIII).
(3) Tout en tenant pour puérile et antiscientifique la manie, si répandue de nos jours, de tout expliquer par des inlluences ou des interventions maçoiuiiques, il me semble impos.sible de négliger celte remarque de Marie-Josepli Chénier sur le succès de Raynouard : « II célébrait des victimes révérées encore en Europe par des sociétés nombreuses ; il rendait hommage aux vertus
Ce parti pris d'admiration, qui procédait de motifs en majeure partie étrangers au mérite littéraire ou dramatique de la pièce, indisposa Geoffroy et le détermina à réagir avec vivacité. Son premier article, en constatant l'accueil triomphal fait aux Templiers, marquait déjà des réserves (1); animé par la contradiction, le critique entama bientôt une de ces campagnes de furieux dénigrement où il se complaisait, mêlant les dissertations historiques aux appréciations littéraires, chargeant sans ménagement ses ennemis les philosophes. Quatre feuilletons se succédèrent d'abord, dont la dureté allait en s'accentuant (2); puis, après la publication de la tragédie en librairie, vint une seconde série de six feuilletons, un peu plus modérés de ton, mais aussi sévères au fond. En voici la conclusion, qui révolta la plupart des contemporains, et qui nous semble aujourd'hui plus dénuée de bienveillance que d'équité : « Cet ouvrage, tant applaudi, tant prôné au théâtre, n'est donc à la lecture, quoi qu'en dise le libraire qui en a vendu six mille exemplaires, qu'une tragédie fort médiocre, avec quelques belles scènes, quelques mots, quelques tirades; mais, dans son ensemble, inférieure à la plupart des productions de Debelloy et autres poètes qui ne sont que du troisième ou quatrième ordre (3;. »
Il y eut quelqu'un qui^, sans approuver les outrances
d'un ordre qui s'o-t survécu à lui-même par une influence loujours cachée, mai.s toujours puissante et prolonjïée jusqu'à nos jours. » (Tableau de la Ulli-raluri' fionçaise, p. 319 )
(1) Journal des I)<-baH, 26 floréal an XIIL
(2) Le quatrième contenait n tamment ces lignes : « Le style, que j'entends v;mter beaucoup, a quelquefois du nerf, mais bien plus souvent une empiiase de cliarlatan, une prétention, une manière pénible, qui annonce un mauvais goût et une mauvaise écolo. » {Ibidem, 1 prairial an XIII.)
(3) Journal de l'Empire, 26 messidor an Xlil.
de polémique de Geoffroy, demeura froid au milieu de l'enthousiasme général. Mme de Remusat avait fait preuve de plus d" « emballement » que de perspicacité en écrivant au sortir de la répétition générale : « C'est un ouvrage qui doit plaire à l'empereur il;. » Occupé alors à ceindre la couronne de fer des rois lombards et à inspecter les garnisons de son royaume d'Italie, Napoléon fut sans doute satisfait d'apprendre que le genre tragique, objet de sa prédilection, paraissait devoir refleurir sous son règne. « Cela est bien », écrivit-il sommairement à Fouché, en exprimant, comme il a été dit plus haut, le vœu que Raynouard consacrât son talent à célébrer un changement de dynastie i2'>. Mais quand, de retour à Saint-Cloud^ il eut assisté à une représentation des Templiers sur la scène du château (25 juillet 4805), son mécontentement se manife.sta le soir même, dans une longue et vive conversation avec Fontanes (3) : il reprochait aux personnages de Raynouard d'être de pures abstractions, dénuées de toute apparence de vie etd'humanité; il jugeait sévèrement surtout le Philippe le Bel, qui incarnait si pauvrement la monarchie et l'autorité. Pour finir, l'empereur s'en prit à Geoffroy, déclarant que les attaques exagérées et répétées du feuilleton avaient provoqué une réaction factice en faveur de la pièce.
Nettement défavorable, limpression produite sur l'esprit du souverain n'en avait pas moins été très profonde. Dix-sept mois plus tard, en pleine campagne hivernale de Pologne, il reprenait, dans une lettre à Fouché, la critique des Templiers, indiquant ingénieu-
(1) A son mari, 17 florùal an XIII (7 mai ISO.b) : Lellre<, t. I, p. 126).
(2) 12 prairial an XIII (l" juin 1805) : Correspondance, 8821. (3j B.\c.s3ET, Mémoire^, t. I, p. 44-49.
sèment que la fatalité, ce grand ressort de la tragédie antique, pouvait et devait, dans la dramaturgie moderne, être suppléée par la raison d'État : « M. llaynouard a manqué cela dans les Templiers. S'il eût suivi ce principe, Philippe le Bel aurait joué un beau rôle; on l'eût plaint, et on eût compris qu'il ne pouvait faire autrement... 11 faudrait du temps pour développer cette idée, et vous sentez que j'ai autre chose à penser. » (Gité au palais e'piscopal de Pultusk.il se préparait à faire le lendemain son entrée à Varsovie.) En terminant pourtant, il revenait à son ancienne pensée, d'utiliser pour son œuvre politique le talent de Ra^-nouard, comme il avait mis à profit tant de concours venus de toutes les capacités et de tous les partis; son dernier mot était : « Toutefois, je crois l'auteur des Tonpliers capal)le de faire de bonnes choses (1). »
Si bien informé que fût l'empereur^ il ignorait sans doute qu'en cette même fin de décembre 1806, Raynouard faisait lire par l'acteur Lafon, dans quelques salons privilégiés, une nouvelle tragédie sur un sujet épineux entre tous, les Etnts de B/ols. autrement dit l'assassinat du duc Henri de Guise par ordre de Henri 1 II : époque relativement moderne, monarque indigne et meurtrier, rôle sympathique attribué au roi de Navarre (le futur Henri lYct l'ancêtre des Bourbons), il semblait que Tauteur eût accumulé à plaisir tout ce qui était de nature à rendre sa pièce suspecte ou antipathique au gouvernement impérial. Mme de Rémusiit, qui était décidément sous le charme de la rocailleuse poésie de llaynouard et en qui cette musique engourdissait une prudence d'ordinaire fort avisée, Mme de Rémusat pouvait bien écrire, au sortir d'une lecture chez Mme de Pastoret :
(1) 31 dci-embrc ISOll : Correspjn'ldiue, ll'ôid.
« Le duc de Guise est réellement beau, Henri 111 habilement sauvé; il y a un Grillon excellent, et un ligueur qui rappelle parfaitement les jacobins du commencement de la Révolution. Le rôle de Henri IV est semé de vers beaux et touchants (i). » Si sa lettre, suivant le sort commun, fut ouverte au cabinet noir, on dut y trouver autant d'arguments péremptoires pour interdire la tragédie. Telle fut eu elfet la conclusion des censeurs; mais, peut-être parce qu'il tenait à C(jnquérirRaynouard, Napoléon voulut en cetle affaire se montrer très libéral. En 1808 ou LS09, un jour qu'il se trouvait de loisir, il manda le poète, se fit lire les scènes principales, et, sans opposer un vélo absolu, indiqua un certain nombre de passages à modifier (2). Puis, l'œuvre une fois remaniée, il exigea, en manière d'épreuve, qu'elle fût jouée d'abord à Saint-Cloud, devant l'auditoire spécial et restreint de la cour.
Gette première représentation d'un genre très particulier fut donnée le 2:2 juin 1810 (3) par Talma, Lafon, Damas et Mlle Ilaucourt : l'impression de l'empereur fut décidément mauvaise. Un récit animé nous a été laissé par l'auteur dramatique Roger, récit sujet à caution, car il émane d'un ancien fonctionnaire impérial devenu
(1) A son niai-i, 28 dêcemine 180G : Lettres, t. II, 123.
(2) D'après ud témoignante ruallienreusement assez suspect, il écliapjja eu celle circonstance à l'empereur un mot d'une piquante inconscience. Raynuuard avait place dans la bouche de Henri III ou de Callieriau ces trois vers :
Quand le deslin des rois dépend d'un coup 'l'État, La justice, (|ui raint qu'un coujiable n échappe. Détourne ses rejr.Hids ; la politique frajipc. Napoléon, (jui trouvait là l'expre-ssion d'une de ses théories favorites, interrompit, sans j)rendre garde qu'un de ses ministres assistait à la lecture : « C est hien, très hien ; mais il iallait faire dire cela par un ministre. » (Rot;tia, Œuvres, t. I, p. 384, note.)
(3) LAUtiiEU, D.jcaments historiques sur la Comédie-Française, p. 137.
partisan passionné des Bourbons, et qui, entre la représentation de 1810 et la rédaction de ses réminiscences, avait été; après 4816, l'un des coryphées de l'Académie française épurée et royalisée (1). Roger assure qu'assis dans la salle de spectacle de Saint-Cloud à côté de Raynouard, il ne cessa pour ainsi dire point d'observer le visage de Napoléon : « Malgré l'immobilité apparente qu'il conserva quelque temps, il fut aisé de remarquer qu'il n'était pas content de l'ouvrage et qu'il l'était encore moins du public; dans l'impossibilité d'applaudir ou de siffler, le parterre de la cour a sa manière de témoigner son mécontentement ou son approbation. Toutes les paroles de Henri IV excitèrent des murmures flatteurs, qui semblèrent à Bonaparte autant d'épigrammes contre lui-même, ou autant de regrets favorables aux Bourbons. Il me parut surtout avoir peine à se contenir pendant la scène où le brave Grillon refuse d'assassiner Guise. Selon son usage dans ses mouvements de colère concentrée, il prit du tabac huit ou dix fois avec une espèce de contraction nerveuse et, depuis ce moment, il ne parut plus écouler la pièce. En sortant, il fit défendre aux comédiens de la jouer à Paris (2). » Le prétexte invoqué fut la parenté de la nouvelle impératrice avec la maison de Lorraine : mais il fut évident pour tout le monde que ce qui avait mécontenté Napoléon, c'étaient les scrupules de Grillon, dont il était facile de faire l'application à la mort du duc d'Enghien, la façon piteuse dont l'autorité était personnifiée par Henri lll, et surtout les tirades de
(1) Dans un arliclo du 3 avril 1830, Sainte-Beuve débutant dénonçait « ces nominations niaises qui marquèrent (à l'Acaduniie française) la dictature de M. Roger. » {Premiers Lundis, t. I, p. 317.) Cette appréciation discourtoise est évidemment contestable, mais elle prouve l'influence académique prépondérante qu'on attribuait communément à Uoger sous la Reslaui-ation.
(2) RoGEu, Œuvres, t. I, p. 385, note.
PRlNCIl'ALIi.S TRAGtlDIKS NOUVELLES 20"
Henri de Navarre, que Raynouard avait transformé en infatigable apôtre de la paix et de la concorde il). L'empereur marqua sa mauvaise humeur persistante en ajournant quelques mois plus tard le prix décennal de la tragédie, pour ne pas l'attribuer aux Templiers. Il convient d'ajouter que les États de Blois, joués par la Comédie-Française le 31 mai 1814, en pleine réaction antinapûléonienne, parurent ce qu'ils étaient, un tissu d'ennuyeuses dissertations, et tombèrent sous les sifflets. L'auteur en fut définitivement orienté vers sa vraie voie, la philologie romane et la publication des poésies des troubadours.
Le désir de ne point scinder le tableau de la carrière dramatique de Raynouard nous a entraînés bien au delà de ces débuts de la période impériale qui virent le succès des Templiers. A la première nouvelle, Napoléon avait écrit de Milan à Fouché : « Cela est bien, mais je ne crois pas qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette époque n'est pas assez éloignée pour ne point réveiller des passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et sans trop porter de gène sur le théâtre, je pense que vous devez empêcher cela, sans faire paraître votre intervention (2). »
Ces observations contenaient une part de vérité, à si peu de distance de la commotion révolutionnaire; elles émanaient d'ailleurs d'un maître qui entendait rtre obéi.
(1) Stanislas Girardin prétend que l'empereui- fut encourage à interdire la pièce par les énergiques remontrances du prince de Neuchàtel {Souvenirs, t. H, p 392). Cette intervention est bien peu en rapport avec le caractère de Bertliier.
(2) 12 prairial an XIIl (1« juin 1805) : Correipomlance, 8821.
Fouché se le tint pour dit, et ses censeurs émirent un avis défavorable à la représentation de la Mo)t de Henri IV, de Gabriel Logouvé^ l'auteur de la Mort cVAbel et d'Épirharis et Néron.
Dans de telles conditions, l'interdiction paraissait irrévocable et sans appel. Mais Mme Legouvé, femme intelligente et adroite, très éprise de la personne et de la renommée de son mari (1), entreprit d'obtenir le retrait du veto impérial. Grâce à une habile campagne de démarches, de lectures en petit comité, il ne fut bientôt plus, question^ dans les salons qui tenaient au monde officiel, que de la proscription injustifiée de la Mort de Henri IV, proscription imputable aux censeurs et que le souverain ne manquerait pas de lever avec sa largeur d'esprit accoutumée, si seulement il connaissait la pièce. Importuné, puis intrigué, Napoléon pour en finir manda Legouvé, qui eut Thabileté d'amener avec lui Talma comme lecteur. L'empercui' ne fit qu'une o])servation, mais caractéristique : à ce vers placé dans la bouche du roi,
Jr tremble, je ne sai.s ijikM noir pressentiment.
il réclama la suppression des deux premiers mots, et comme Legouvé alléguait l'authenticité historique du propos, il repartit : « Un souverain peut avoir peur, il ne doit jamais le dire (2). » Au surplus, il se montra plein de condescendance^ et convint que la tragédie pouvait être jouée en public sans sérieux inconvénient. La première représentation, qui eut lieu le 25 juin 1806, ne provoqua en ell'et aucun incident fâcheux : au
(1) Son fils a raconté coninieat, pour épotiser Legouvi'', el!o avait divorcé d'avec le cliiruryien Sue, lequel se remaria de son côti'; et devint le jK-re d'Euyèiie Sue.
(2) Ernest Liîcoivk, Soi.ran!e ans d ' .tonieuir... t. I, p. 193-196.
contraire, les passages relatifs à la popularité' du roi Henri furent applique's par le parterre à Napoléon (1). Le succès alla moins à la pièce qu'aux interprètes, Talma et Mlle Duchesnois en tête, et c'était justice. En réalité, comme le remarquait judicieusement Geoffroy, le meurtre de Henri IV était un événement plus déplorable que dramatique dans le sens propre du mot, puisque le conflit des passions n'y jouait à peu près aucun rôle i2;. Celte indigence du sujet n'était rachetée ni par l'éclat de la poésie, ni par la fertilité de l'invention. D'Épernon était le traître banal, Marie de Médicis (car c'était à l'instigation de la reine que Henri IV était poignardé) une pâle copie d'Hermione, une femme poussée à l'assassinat par la jalousie. A cette imitation de Racine, Legouvé n'avait pas manqué d'adjoindre la note voltairienne : le « fanatisme » criminel, incarné sur la scène par l'ambassadeur d'Espagne, avait encore pour représentants dans la coulisse des moines qui, à l'instant décisif, se chargeaient de persuader à la reine que ce serait œuvre pie de faire égorger son mari. Mais il faut redire que loin de rebuter les spectateurs, ces absurdités conventi onnelles étaient alors un élément d'intérêt.
Les voltairiens de ce temps-là savaient tous leur histoire sainte, apprise sur les genoux de leur mère (3); à
(1) Rapport du préfet de police, 26 juin 1806 : AF. IV, 1497. A la troisième représentation, on demanda à l'orchestre de jouer le vieil air populaire Vive Henri IV, mais ni la police ni les journaux ne paraissent avoir considéré cet incident comme une manifestation royaliste.
(2) Journal 'de l'Empire, 8 juillet 1806.
(3) Cf. ce que dit Albert Sorel de l'effet magique produit, lors de la publication des bulletins de la campagne de Syrie, en 1799, par « ces noms sacrés que tous les hommes, encore que devenus athées, païens ou piiilosophes, ont balbutiés dans leur enfance ». {L'Europe et la dévolution française, t. V, p. 459.)
l'aurore de la Révolution, Legouvé avait fait applaudir sa Moi^t (VAhel. Nul ne sourcilla quand, quatre mois après la première représentation de la Mort de Henri IV, le Théâtre-Français annonça une tragédie biblique, Omasis ou Joseph en Egypte; c'était le début au théâtre d'un poète languedocien, Baour-Lormian, bientôt fameux par sa suffisance et par ses tournois répétés d'épigrammes avec Lebrun-Pindare (1).
La première représentation, donnée le 13 septembre 1806, fut un franc et vif succès; avec quelques vers sonores, on applaudit Talma dans Joseph, et surtout le jeu exquis de Mlle Mars dans Benjamin, un de ces rôles travestis où elle triomphait alors (2). Mais si perverti que fût le goût public par les préjugés néo-classiques, il se trouva des hommes de bon sens pour dénoncer le caractère factice et ridicule de l'inévitable intrigue d'amour, qui faisait de Joseph le soupirant d'une fille du Pharaon et le rival de son frère Siméon : « Joseph » , s'écriait Geoffroy, '< ne doit avoir ni femme ni maîtresse; il ne doit avoir qu'un père et des frères (3). » On objectait que sans intrigue amoureuse, il n'y avait pas d'oeuvre dramatique possible : certain jour^ la discussion sur ce point fut si animée dans une réunion de gens de lettres, qu'un pari s'ensuivit, tenu par Alexandre Duval; celui-ci, sans s'écarter de la donnée biblique, sans avoir recours à d'autres personnages essentiels que
(1) L'épigramme a été longtemps célèbre, consacrée par Lebrun aux deux éditions de la traduction de la Jérusalem délivrée : Ci-gît Baour, le Tasse de Toulouse, Qui mourut in-quarto, qui remourut in-douze.
(2) Le succès lut consacré par une très amusante parodie, Omazelle ou Joset en Champagne, œuvre collective de quatre vaudevillistes (6 octobre 1806).
(3) Journal de l'Empire, 15 septembre 1806.
le père et les frères du héros, composa un Joseph qui se joue encore de loin en loin, grâce à la partition de Méhul (1).
Après cette succession de pièces médie'vales^ modernes ou bibliques, un retour se manifesta vers la tragédie purement antique. Le 27 février 1807, on donna, avec Mlle Raucourt, Talma et Saint-Prix, Pyrrhus ou les Éacides. de Lehoc, encore un amateur, qui à soixante ans passés s'essayait à la carrière dramatique (2). Le succès fut honorable, et saffirma après que l'auteur eut fait quelques retouches (3).
L'année suivante (30 avril 1808), ce fut le tour de VAriaxerce de Delrieu. un ancien régent de rhétorique devenu chef de bureau à l'administration des douanes, et auteur de plusieurs comédies tombées dans l'oubli. Cette sombre et persane histoire d'un fds innocent condamné à la place de son père coupable avait jadis été traitée par Métastase : elle inspira trois poètes fran-
(1) Alexandre Dcval, Œuvres, t. VI, p. 183. Dans la pensée primitive de Duval, Joseph devait être un opéra, avec récitatifs: mais Méhul, momentanément brouillé avec l'administration de l'Opéra, demanda la substitution d'un dialo>iuo parlé à ces récitatifs, et l'œuvre, transformée en opéia-comique, fut représentée à Feydeau le 17 février 1807.
(2) Lehoc avait été sous l'ancien régime premier secrétaire d'ambassade à Gonstantinople sous Choiseul-Goulïïer, puis intendant des finances du duc d'Orléans; pendant la Révolution, clief d'un bataillon de la garde nationale, commis à la garde du dauphin après le voyage de Varennes, ministre à Hambourg, ambassadeur du Directoire à Stockholm; depuis le Consulat, il était président de l'administration centrale ou du conseil général de l'Oise.
(3) On imprima sous la Restauration que Napoléon avait fait interrompre la représentation de Pi/rrltus, à cause des allusions à un héritier légitime exclu du trône (Biographie Michaud, art. Lehoc, signé J-D-T ^Jondotj) : dans les documents et témoignages contemporains, rien ne confirme cette allégation.
çais à peu près en même temps (1). La pièce de Delrieu, qui contenait en outre de nombreuses imitations de Corneille, parut brillamment réussir : interrompue après la troisième représentation par la fugue inopinée de Mlle George, elle fut bientôt reprise avec une autre Mandane. Napoléon, qui au retour de Bayonne l'entendit à Saint-Cloud (2), accorda incontinent à l'auteur une pension de deux mille francs. Artaxerce fut encore joué en 4810, mais par ordre, et à la suite du concours des prix décennaux, où cette tragédie avait obtenu une mention (3).
De même que les Templiers avaient remporté en 1805 un succès d'opposition, ce fut un succès en quelque sorte gouvernemental que celui d'Hector en 1809. Au sortir de la première représentation (1" février 1809), à laquelle il avait assisté contre son habitude. Napoléon qualifiait l'œuvre nouvelle de « tragédie d'avant-garde »; il marquait sa satisfaction en gratifiant l'auteur d'une pension de six mille francs (4). Dès lors, Ségur-Cérémonies, chargé par la princesse Élisa de la tenir au courant de la chronique littéraire de Paris, pouvait-il faire
(1) Au début de 1808, Hyacinthe de Gaston, successivement capitaine de cavalerie, officier de l'armée de Gondé et proviseur du lycée de Limoges, auteur d'une traduction en vers de l'Enéide, écrivait aux journaux que lui aussi avait lu au Théâtre-Français un Artaxerce {Journal de VEmpire, 10 janvier 1808). Un troisième Artaxerce, œuvre de Delaviile de Mirmont, fut joué en 1810 au théâtre de Bordeaux et en 1819 à l'Odéon.
(2) Le 17 août 1808 (Schuermans, Itinéraire général de Napoléon, p. 234)
(3) « Un ordre général de jouer toutes [les] pièces qui avaient été mentionnées au rapport du jury pour les prix décennaux ayant été donné à la Comédie, c'est en vertu de cet ordre que l'on a joué aujourd'hui Artaxerce. » (Registres, 7 août 1810 : Arch. Com,-Fr.)
(4) Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, t. U, p. 169.
autrement que d'expédier à Lucques un bulletin dithyrambique : « Le style tient, d'honneur, de Racine et de Corneille... C'est, à mon avis, la plus belle et la meilleure tragédie qui ait paru depuis quarante ans (1). > Beyle-Stendhal, qui n'écrivait que pour lui-même, consignait dans ses carnets une appréciation plus indépendante et infiniment moins enthousiaste : « Hector doit en partie son succès à ce qu'il n'y avait pas un vers choquant et sifflable; c'était l'ensemble qui était mortellement ennuyeux i:2;. »
Jadis tout jeune régent de rhétorique au collège de Navarre, actuellement professeur de belles-lettres au lycée Impérial, c'est-à-dire titulaire de la même chaire dans le même établissement sous des noms différents, Luce de Lancival avait le mérite d'inspirer un véritable culte à ses élèves, Villemain en tête. C'était d'ailleurs un assez triste personnage au point de vue du caractère et de la moralité : non seulement il avait comme bien d'autres jeté sa soutane aux orties (3), mais il s'était ruiné la santé par une vie de débauche (A); avec cela vaniteux, quinteux, prompt à l'invective comme un pédant de Molière ou un humaniste de la Renaissance.
il prétendait son Hector tout imprégné de VUiade; il
(1) 9 février 1809 : Revue hebdrmadaire, o septembre 1908.
(2) 3 février 1809 : Journal, p. 332.
^3) 11 avait été, à Lescar, grand-vicaire do l'évêque de Nué, un des prélats les plus respectables de l'ancien régime; quand, en 4802, Noé mourut après quelques mois d'épiscopat concordataire à Troyes, Luce de Lancival trouva tout simj)le de publier son éloge funèbre, et personne ne songea à s'en étonner.
(4j Citons cette phrase naïve d'une notice d'ailleurs fort laudative : « ^'abandonnant trop à son goût exclusif pour les femmes, il essuya (sic) dès sa jeunesse de cruelles maladies, et fut enfin obligé, en 1790 (en 1794, d'après Arnault), de subir l'amputation d'une jambe. » {Biographie Michaud, art. Luce de Lancival, signé : W-S [Weiss].)
protestait avec une modestie affecte'e : « Dans mon ouvrage, il n'y a pas une combinaison, pas un caractère, pas un sentiment, presque pas une idée qui ne m'aient e'té donnés ou inspirés par Homère, et c'est aux mânes de ce grand homme que je fais hommage de mon succès. » En réaUté, non seulement aucun souffle de poésie homérique n'avait passé dans les prosaïques et ternes alexandrins de Luce de Lancival (1), mais il avait sensiblement défiguré la plupart des héros du vieil aède (2). Oublieux même du précepte de Boileau, qui avait mis le poète tragique en garde contre la tentation
de
Peindre Caton galant, et Brutus dameret,
(1) La fameuse conversation des vieillards, en voyant passer Hélène auprès des portes Scées, était ainsi rapportée par Paris :
Ravis à son aspect, souvent, sous nos remparts, Vous avez entendu nos plus sages vieillards S'écrier : « Oui, la Grèce a dû s'armer pour elle I a Nous excusons Paris, en la voyant si belle ! »
S'il était permis de citer ici une œuvre ultra-moderne, qui parodie tout à la fois l'épopée homérique et la tragédie cornélienne, on aimerait à opposer à ce pauvre quatrain les vers où l'imitation du même passage de l'Iliade a C-lé placée par M. Jules Lemaître dans la bouche de Priam, conversant avec Hélène :
Je veux te dire un mot que j'entendis naguère.
Plusieurs vieillards, assis au soleil, le menton
Sur leurs mains, et les doigts croisés sur leur bâton.
Devisaient lentement au haut des portes Scées.
Leur prudence abondait en paroles sensées;
Tu vins à pas légers te promener par là,
Chère fille; et voici comment l'un d'eux parla :
€ J'ai beau faire; à la voir passer, surnaturelle
« Et douce, je ne puis m'indigner que, pour elle,
« Les Grecs et les Troyens, depuis bientôt dix ans,
< Meurtris, mais non lassés, souUVent des maux cuisants :
« Car elle est belle ainsi qu'une jeune déesse. »
Et je n'ai point trouvé ce propos sans sagesse.
(La Bonne Hélène, acte l", scène V.)
(2) Cf. Bernard Jullien, Histoire de la poésie française à l'époque impériale, t. II, p. 235-2.36 (j'ai consulté avec fruit cette œuvre consciencieuse, qui m'a été rov61('e par une note de Sainte-Beuve).
il travestissait Hector en une sorte de chevalier servant d'Andromaque ; dès la première scène, le héros soupirait :
Pour moi, ton regard seul a payé mes travaux, Ton regard seul m'anime à des succès nouveaux.
Patrocle, rêvant d'une réconciliation générale et même d'une étroite amitié entre Achille et Hector, devisait en disciple ingénu de l'abbé de Saint-Pierre. Polydamas, « prince troyen, augure et guerrier ». comme il était qualifié dans l'énumération des personnages, avait sûrement lu Voltaire et fréquenté les prêtres sceptiques de la fin de l'ancien régime, car^ en prophétisant aux siens un désastre pour le cas où ils s'obstineraient à refuser la paix, il s'empressait de répudier toute inspiration surnaturelle :
Je ne consulte point une science obscure;
Je parle en citoyen beaucoup plus qu'en augure.
Luce de Lancival avait mieux respecté son modèle en peignant le caractère d'Andromaque : à défaut de poésie, il avait mis de l'éloquence et du sentiment dans son adaptation des admirables supplications à Hector; mais au lieu de réserver ces supplications pour la grande scène du cinquième acte, où les époux se voient pour la dernière fois, il avait eu le tort de montrer dès le lever du rideau Andromaque éplorée, conjurant Hector de ne plus s'exposer au danger. L'intérêt de la scène capitale se trouvait ainsi défloré (1), et cette impression de monotonie était accentuée par le jeu naturellement un peu larmoyant de Mlle Duchesnois.
Si Hector n'avait guère d'homérique que le décor,
(1) Cf. Des Granges, Geoffroy, p. 383-384.
que la fable et le nom des personnages, cette tragédie était en revanche profondément napoléonienne, et la satisfaction de l'empereur se conçoit sans peine. La nostalgie de la guerre l'emportant sur les plus tendres, les plus saintes affections; le patriotisme « offensif », qui, après avoir repoussé l'envahisseur, briile d'aller le châtier sur ses vaisseaux ou dans ses foyers ; le raffinement d'amour-propre qui tient pour néant tous les trophées tant qu'un seul adversaire reste à combattre et à abattre : c'était bien là l'impulsive et simpliste psychologie, non pas des personnages d'Homère, aussi fabuleux que lui-même, mais des très réels et très présents héros de la Grande Armée, d'un Lasalle, qui applaudit peut-être la tragédie de Luce en traversant Paris pour aller se faire tuer à Wagram, d'un Montbrun, d'un Sainte-Croix, de tant d'illustres anonymes prêts à donner leur vie pour augmenter leur patrimoine de gloire et celui de la France; c'était l'état d'âme plus compliqué mais aussi dévorant de Napoléon lui-même, rêvant d'asservir la Russie après l'Allemagne, de prendre les Indes à revers, estimant son œuvre incomplète tant qu'il n'avait pas conquis et repétri l'univers. Voilà le souffle tragique ou épique qui enOait les maigres hémistiches de Luce de Lancival, et donnait à ses auditeurs l'illusion d'un chef-d'œuvre. En ce sens, Ségur était excusable d'évoquer l'ombre de Racine, car, de même que Bérénice ou Andromaque avaient mis en scène les passions amoureuses de la cour de Louis XIV, de même, et pareillement sous un masque antique, Hector transportait sur le théâtre cette frénésie de gloire militaire qui affolait et exaltait Napoléon comme ses soldats.
Le succès de Luce de Lancival ne lui suscita point
dïmitateurs. En 1810, on revint à l'histoire de France, mais à la plus reculée, avec la Brunehaut d'Aignan, qui, fraîchement accueillie le 24 février, se releva aux représentations suivantes. Le poète ou plutôt le rimeur, connu déjà par une traduction de V Iliade, au lieu de s'attacher, comme plus tard Lemercier, à peindre la dramatique rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, avait fait de celle-ci une caricature d'Athalie, une odieuse mégère acharnée à verser le sang des siens pour assouvir sa vengeance ou perpétuer sa domination.
Ce fut également un demi-succès que le Mahomet II, où Baour-Lormian avait repris après Lanoue le trait de férocité du sultan faisant décapiter son odalisque favorite pour apaiser les murmures des janissaires et ranimer leur dévouement fanatique. Le soir du 9 mars 1811, il n'y eut qu'un seul siffleur, qui fut expulsé du théâtre (i). Au bout de quelques jours pourtant, Baour prit l'initiative de suspendre les représentations, et s'en expliqua dans une lettre adressée aux journaux : i ... J'ai cru devoir retirer cet ouvrage. Mon intention est de le reproduire un jour sur la scène, et de le rendre moins indigne de la bienveillance du public. »
Au grand scandale des partisans de la tradition, l'année 1812 s'écoula sans qu'aucune tragédie nouvelle eût été jouée au Théâtre-Français (2). Au début de 1813
(1) Bulletin de police des 10-11 mars 1811 : AF. IV, 1314. Geoffroy prétendait que la première représentation avait été un écliec, répcwé tant bien que mal aux soirées suivantes : « On a donc fait marcher des forces imposantes, et la salle, je ne sais comment, s'est remplie de janissaires tout dévoués à la gloire du grand Mahomet. » (Journal de l'Empire, 14 mars 1811.) Ce qui est un signe de succès, c'est que les petits théâtres donnèrent dès la fin du mois plusieurs parodies. Moulinet II, Mahomet Barbe- Bleue, etc.
(2) Le Journal de l'Empire s'en prenait aux perpétuelles
{le 27 janvier), vint le Tippo-Saëb que de Jouy avait rimé à défaut du sujet de Bélisaire, jugé trop scabreux. C'était une pièce non seulement irréprochable au point de vue politique, mais passionnément antibritannique (1), et conforme par là aux vues du gouvernement. « Les spectateurs », écrivaient les agents de Pasquier, « ont surtout marqué l'impression que faisait sur eux le tableau de la perfidie de la politique anglaise (2j. » Ils « marquèrent » autre chose encore, à savoir le profond ennui que distillait cette interminable succession de dissertations et d'invectives. Les deux derniers actes furent extrêmement houleux, et c'est à grand'peine que Fauteur put être nommé. Celui-ci, comme Baour-Lormian, prit le sage parti de retirer sa pièce, en annonçant qu'il voulait la retoucher.
Vint enfin le 19 avril 18L3, pour clôturer la série des tragédies napoléoniennes, le Nimis 11 de Brifaut, cette pièce tour à tour espagnole et assyrienne dont on a rappelé plus haut les invraisemblables avatars. Elle obtint un succès tel qu'il n'y en avait pas eu depuis longtemps, et auquel toute intention de fronde paraît bien avoir été étrangère : « J'ai mis » , écrivait Geoffroy en terminant son compte rendu, « j'ai mis quelque sévérité dans la critique, par la raison même que la pièce a été accueillie avec des transports excessifs (3). » C'était l'éternelle, la fastidieuse histoire du tyran qui a usurpé
absences qui empêchaient les principaux sociétaires de mettre des nouveautés à l'étude (1" janvier 1813).
(1) Dès le premier acte, Tippo terminait ainsi une longue énumération des atrocités anglaises :
Suis ces persécuteurs des nations tremblantes : Leurs pas laissent partout des empreintes sanglantes, Et partout détestés, les brigands d'Albion Ont mérité l'horreur que j'attache à leur nom.
(2) Rapport du 28 janvier 1813 : AF. IV, 1525.
(3) Journal de l'Empire, 22 avril 1813 (feuilleton).