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convoitant un portefeuille de ministre. Contrairement à leurs engagements, tous deux refusaient d'héberger leur beau-père, lequel se présentait à la vérité sous l'aspect d'un censeur maussade, décriant la manière de vivre et les hôtes de ses enfants. Un ami recueillait le vieillard, et lui conseillait de jouer la comédie de la richesse, celle surtout du chantage à l'indignation. Menacés dans leur réputation d'hommes irréprochables^ les gendres éperdus suppliaient leur beau-père de se réconcilier ostensiblement avec eux, et lui offraient en retour rannulation de la donation. Rentré en possession de sa fortune et de sun autorité un peu lourde, le vieillard concluait par un couplet sur la convenance de ne pas se dépouiller prématurément en faveur de ses enfants. Très vif dès le premier soir, le succès saffermit encore après quelques coupures et dura une vingtaine d'années au moins ; c'est aux Deux gendres qu'Etienne dut l'année d'après, à trente-trois ans, un fauteuil à l'Institut. Comme pour la tragédie lors de l'apparition des Templiers, la plupart des contemporains se figurèrent avoir enfin rencontré le type longtemps cherché de la grande comédie moderne. La frappe heureuse de certains vers, la correction grammaticale du style (1) leur faisaient illusion sur l'absence de vraie poésie et de verve comique, sur l'insignifiance du dialogue. Se pâmant à quelques faciles épigrammes sur les soupes économiques (2) ou
(1) Dussault déclarait ; « Le plus sévère graniniairien trouverait difficilement, dans toute retendue de la pièce, une phrase, une construction, une tournure qui pût provoquer sa censure, ou même lui donner di^ l'inquiétude. » (Cité dans Étie.nnl:, Théâtre, t. II, p. 264.)
(2) 11 a poussé si loin Tardeur iihilautliropique, Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.
(Acle I", scène 1.)
îes banqueroutiers sépare's de biens (1 ), ils exaltaient la courageuse since'rité avec laquelle Etienne avait osé peindre les mœurs de son époque. Les gens soi-disant bien informés cbuchotaient même que le poète n'avait point reculé devant les personnalités, et que, à l'instigation d'ailleurs de son protecteur Maret, il avait fait de Dalainville, i'iiomme qui se croit toujours à la veille d'être nommé ministre, le mari d'une femme élégante et dépensière, le fidèle portrait du comte Regnaud de Saiat-Jean d'Angély (2).
L'impression des rares lecteurs modernes est très différente. Ces interminables conversations, où le dialogue languit autant que l'action, où l'horreur du mot propre aboutit à la banalité grandiloquente, où des beauxfrères se traitent de monsieur, où un ministre est censé disposer du portefeuille de ses collègues, où le métier de philanthrope est représenté comme si considéré et presque si lucratif, pourraient aussi bien et mieux se passer dans les dernières années de l'ancien régime, au temps de Maurepas et des philosophes. Rien pour nous n'y reflète la société impériale, telle que nous croyons la connaître. Les Deux (jendres nous apparaissent comme un exemplaire correctement médiocre de la comédie pseudo-classique d'avant la Révolution.
Les deux rôles de femmes, confiés à Mlles Leverd et Mars, étaient sans importance (3) : un des personnages
(1) « De la pitié d'aulriii me voilà dqiendaiit. »
11 s'élance ù ces mets dans un ch.ir (!) élégant,
En ajoutant d"un ton qui m'a pénétré l'àme :
c Je vais m'cnsevelir au château de ma femme. "
(Acte I", scène IV.)
(2) Mme DE Chastexay, Mémoires, t. II, p. 137.
(3) Mlle Mars débitait pDurtant, au premier acte, un coiipJit iongtemps célèbre, où une ingénue décrivait en elle-même les «ymplùmcs de l'amour.
principaux était au contraire Frémont, l'ami secourable et bourru, et une indisposition de l'acteur Fleury, chargé de ce rôle, interrompit longtemps les représentations pendant le premier semestre de 1811. Elles reprirent très suivies au mois de juillet : bientôt, un incident imprévu vint raviver la curiosité du public (1).
Il y avait naturellement dans le monde littéraire nombre de gens qui ne pardonnaient pas à Etienne sa rapide fortune. D'autres ennemis, plus redoutables, lui en voulaient d'avoir accepté la place de « rédacteur » officieux du Journal de PEinpire après l'inique dépossession des Bertin, puis celle de chef de la division desjournaux et de l'esprit public au ministère de la police, après la disgrâce d'Esménard (2). Les uns comme les autres étaient à l'afîùt d'une occasion qui leur ménagerait le moyen, soit d'assouvir leur jalousie, soit de châtier ce qu'ils considéraient comme un acte de véhalité et de servilité. « C'était », écrit Alexandre Du val en son style pénible, « une manière d'établir une opposition contre un gouvernement qui n'en admettait pas : et les traits acérés que l'on lançait à l'auteur en place, que sa profession permettait d'atteindre, arrivaient indirectement au despote qui s'appuyait de ses talents (3). »
Certains censeurs méticuleux avaient bien signalé, dès le premier succès des Deux gendres, l'analogie du sujet et du développement avec une médiocre comédie de
(1) Sur les détails de celte querelle, cf. S.vinte-Becve, Causeries du Lundi, t. VI, p. 479 et s.
(2) Est-il besoin de rappeler qu'Etienne, après avoir joué ce rôle sous l'Empire, n'eut aucun scrupule sous la Restauration à se poser dans la Minerve en champion de la liberté de la presse, et put être sans trop de scandale en mars 1830 membre de la commission qui proposa la fameuse adresse parlementaire des 221 ?
(3) Œuvres, t VII, p. 359-360.
PRINCIPALES COMÉDIES NOUVELLES 24d
Piron, les Fils ingrats : mais les réminiscences ici ne dépassaient point ce qui est presque impossible à éviter, ce qui est communément toléré. Dans les derniers mois de 1811, une accusation infiniment plus grave se murmura^ puis se formula ouvertement, puis finit par se publier : on affirmait qu'Etienne avait emprunté à une tragédie de collège, œuvre manuscrite d'un jésuite du dix-septième ou dix-huitième siècle, non seulement l'adaptation du vieux fabliau à la scène, mais même un certain nombre de vers textuellement insérés dans les Deux qendres. Le poète le prit d'abord d'assez haut : s'il convenait qu'un de ses amis, Lebrun- Tossa, lui avait en effet communiqué une ancienne pièce scolaire, il protestait dédaigneusement que ce fatras ne lui avait été d'aucune utilité. Démasquant alors leur jeu, les meneurs de la campagne révélèrent que le texte de la tragédie du jésuite, intitulée Conaxa, se trouvait dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale : ils n'eurent de cesse qu'elle ne fût imprimée, puis mise à la scène, de façon à ce que chacun pût vérifier les larcins commis par Etienne. Alexandre Duval, qui venait d'être à Tlnstitut le concurrent malheureux de l'auteur des Deux gendres, avait alors la direction de l'Odéon : il se laissa faire une douce violence iV), et la première représentation de Conaxa eut lieu le 2 janvier 1812. Ce fut un événement parisien, et, comme le déclarait Geoffroy, « l'instruction d'un grand procès (2) ». De la confrontation des deux pièces, il résulta pour les juges impartiaux l'impression que les méfaits d'Etienne avaient été sensiblement grossis : ainsi, tout en empruntant la donnée du jésuite, il l'avait
(1) Plus tard, devenu confrère d'Élienne à l'Académie, Duval s'est appliqué à. restreindre son propre rôle dans la polémique. {Œuvres, t. VII, p. 364-3ti7.)
(2) Journal de l'Empire, 4 janvier 1S12 (feuilleton).
amplifiée au point de la transformer; ainsi encore, au lieu de deux cents vers dont on avait parle', il n'en avait copié ou démarqué qu'une douzaine, tous insignifiants. Son tort était d'avoir équivoque et cherché à dissimuler ce petit plagiat, que nul n'aurait songé à lui reprocher sérieusement s'il Tavait franchement avoué.
Les passions étaient trop montées pour s'apaiser en un clin d'œil. Ce fut encore pendant quelques mois un beau tumulte d'articles, de brochures surtout. Lebrun- Tossa, après avoir d'abord soutenu Etienne, passa à l'ennemi avec armes et bagages, et publia des révélations indiscrètes, mais désagréables. Hoffmann mit son esprit au service de l'auteur des Deux gendres. Quant à l'autorité gouvernementale, sur qui rejaillissaient au moins les éclaboussures de ce débat, on a l'impression qu'elle ne fit rien pour l'arrêter, soit qu'elle obéit à un scrupule de délicatesse, soit plutôt qu'elle vît là une opportune diversion à des préoccupations moins anodines. On sait que Napoléon recommandait à ses policiers de susciter de temps à autre dans la presse des controverses littéraires ou musicales, destinées à détourner les esprits des questions politiques. Dans cet hiver de 1811 à 1812, où se préparait le choc décisif contre la Russie, où la disette de blé soulevait des plaintes et provoquait des inquiétudes, il ne devait pas déplaire à l'empereur de voir les Parisiens s'absorber dans la querelle des Deux gendres. L'auteur mis ainsi sur la sellette était sans doute un littérateur aux gages du gouvernement, mais le maître n'estimait guère ces hommes de lettres qu'il payait, et prenait un médiocre souci de sauvegarder leur réputation professionnelle (1).
(1) C'est ainsi que, quand le bureau de la deuxième classe de rinslitut vint, suivant la vieille tradition académique, lui présenter Esménard nouvellement élu et reçu, Napoléon ne trouva
L'année 4811, durant laquelle s'était prolongé le succès des Deux qendres, vit la chute de trois comédies, dont les auteurs ne purent être nommés. Le 24 avril 1812, ce furent également des sifflets nourris qui accueillirent Mascarille ou la sœur supposée, cinq actes imités de Rotrou par un débutant, Charles Maurice. En 1813, il faut signaler la Suite d'un bal masqué, que Mlle Mars fit triompher et dont l'auteur, Mme de Bawr, était la femme divorcée du célèbre économiste Saint-Simon; il convient surtout de mentionner la carrière brève et accidentée de l'Intrigante, d'Etienne.
Malgré la chicane de Conaxa, les Deux gendres avaient été au demeurant un vrai succès. Proclamé par une partie de l'opinion successeur de Molière au dix-neuvième siècle, il était naturel qu'Etienne cherchât à s'affirmer de nouveau dans la grande comédie. On répétait autour de lui et il s'était lui-même persuadé sans trop de peine qu'il possédait un don tout particulier pour mettre sur la scène les mœurs contemporaines : il s'avisa qu'un des fléaux de l'époque était cette nuée d'intrigants qui, par vanité ou par cupidité, se targuaient à tout propos d'un crédit le plus souvent imaginaire, et faisaient souvent manquer, à force de manœuvres maladroites et encombrantes, les affaires même auxquelles ils prenaient intérêt ; il trouva piquant de les personnifier dans une femme. Mais au lieu d'un peintre de mœurs, Etienne n'était en réalité qu'un rimeur de dissertations : à l'action, il substitua du bavardage, défaut bien plus apparent dans un tel sujet que dans celui des Deux gendres, où l'hypocrite et l'ambitieux étaient excusables de beaucoup parler. C'est ce qu'on lui fit remarquer
riuii de mieux que de demander : « Esménard, avez-vou.s toujours votre place à la police? >•
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dans son propre Journal de l'Empire, où Geoffroy, qui supportait impatiemment la férule, fut bien aise de dire son fait au « re'dacleur » en chef imposé par la police : a L'intrigante n'agit point, et tout son rôle est en tirades oiseuses, en verbiage, en déclamation : c'est précisément tout le contraire de ce que doit dire et faire une véritable intrigante (Ij. »
Le public sentit vivement ce vice de composition, et la pièce fut sifflée le 6 mars 1813. Elle se soutint néanmoins par un élément d'intérêt fort inattendu.
Etienne, mécontent d'avoir été mal protégé dans l'affaire des Deux gendres, sentant le terrain miné sous l'établissement impérial, avait-il voulu dessiner une évolution vers l'hostilité frondeuse? Ce calcul est démenti par sa conduite ultérieure, comme par le témoignage des contemporains les mieux informés i2). Plus vraisemblablement le poète, infatué de son jeune mérite, dépourvu d'ailleurs d'éducation première (.3), fut simplement inconsidéré, et n'obéit à aucune arrière-pensée en rimant des développements de fantaisie sur les vices des cours. Il n'avait pas pris garde que l'esprit d'opposition, engourdi et comme terré pendant l'ère de la splendeur impériale, s'était réveillé depuis la catastrophe de Russie : l'aubaine était double, de trouver des applications dans une comédie nouvelle, et de
(1) Joanial de l'Empire, 9 niar.s 1S13 (feuilleton). Cf. l'opinion plus désintéressée de Sainte-Beuve : « Deux ou trois bons vers, qu'on en cite toujours, ne font pas une pièce. « (Causeries du Lundi, t. Yi, p. 487.)
(2) Le comte Mole, alors ^l'^nd fonctionnaire, a solennellement affirmé trente-trois ans plus tard, eu recevant à l'Académie française Alfred de Vigny, successeur d'Etienne, que les manifestations de l'auditoire avaient donné à l'Intrigante « une portée que n'avait pas prévue l'auteur ».
(3) A son arrivée de Champagne, il avait été teneur de livres chez un luarcliand de bois de la Rùpée.
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dénigrer le gouvernement en applaudissant un auteur rente' par la police. On fit donc un succès significatif aux tirades contre la cour, aux protestations d'indépendance, par exemple à ce vers,
Et je crois qu"il attend un décret pour penser,
à ce quatrain surtout, qui semblait censurer les mariages bâclés d'office par la volonté du souverain :
Mon respect pour la cour a souvent éclaté, Et nul n'est plus soumis à son autorité; Mais que peut-elle faire à Ihvinen de ma fille? Je suis sujet du prince et roi dans ma famille!
Par une rencontre singulière, ces passages et d'autres semblables, accueillis avec faveur par la partie turbulente de l'auditoire, soulevaient des murmures parmi les bommes d'ordre et les gens en place, amis ou collègues de l'auteur.
Par légèreté ou par esprit de camaraderie, les premiers rapports de police, tout en constatant que la salle avait été très bouleuse, gardaient le silence sur les allusions et les manifestations politiques (1;. Ces démonstrations discordantes se succédèrent pendant quelques représentations; puis l'empereur, qui allait partir pour la Saxe, manifesta le désir que V Intrigante fût jouée au tbéàtre de la cour. Dès le début de la soirée du 29 mars, cboqué d'entendre l'béroïne promettre un brevet de colonel, il se retourna en grommelant : « Il n'y a que moi qui fasse les colonels ! » Durant le reste de la pièce, sa pbysionomie refléta à plusieurs reprises un mécontentement non équivoque. Le lendemain, il adressait à Savary une de ces lettres cinglantes qui jetaient l'effarement dans son entourage : « ... J'avoue
(1) Bulletin du préfet de police, 7 mars 1813 : AF. IV, 1526.
2o0 LES PIÈCES NOUVELLES
que je n'ai pu qu'être extrêmement étonné de la pièce d'iiier, Vlntriganlc. Je ne parle pas des platitudes et des inepties qui échappent à l'auteur à chaque instant; cela est du ressort du parterre. Mais je devais attendre du ministre de la police qu'on n'y maltraiterait pas la cour d'une manière aussi plate et aussi bête. On dit Tauteur bien intentionné ; mais c'est le cas de répéter qu'il vaut mieux de méchants ennemis que de sots amis. Jamais, dans aucun pays, on n'a laissé ainsi avilir la cour. Cette pièce aurait été funeste à l'opinion, si elle n'était pas si maladroite et si dépourvue de talent. Ce qui me surprend surtout, c'est que c'est un homme qui a 80 000 francs de revenu dans vos bureaux qui s'avise de chercher à se populariser de cette manière. Faites cesser les représentations de cette misérable comédie, et composez différemment votre comité de censure. Il n'y a que des niais ou des malveillants qui aient pu approuver une pareille pièce (Ij. » Les représentations furent immédiatement interrompues et l'édition saisie chez le libraire (2). Il s'ensuivit une assez vive émotion; la police du gouverneur militaire Ilulin, jalouse de celle de Savary, prétendait que dans les salons on était surtout sévère pour les censeurs, «■ qui par état et par devoir devraient avoir le sentiment du goût et des convenances » ; on les déclarait inexcusables « de n'avoir pas, sinon arrêté la pièce, du moins cartonné toutes les tirades et les vers qui devaient déplaire (3). »
Etienne, qui connut sans doute la missive impériale, sut mettre son loyalisme politique et sa gratitude audessus de ses rancunes ou de son amour-propre d'au-
(1) 30 mars 1813 : Lettres inédites, éd. Lecesire, 979.
(2) Tli. Muret, l'Histoire par le lliéolre, t. I, p. 238.
(3) Situation de place du 1" avril 1813 : AF. IV, 1527.
leur dramatique. Quand, après la chute dersapoléon. on lui ofîrit de reprendre Vlntriyante, il eut la dignité de refuser cette revanche aux de'pens du régime vaincu. Plus tard encore, il poussa l'abnégation jusqu'à exclure la pièce du recueil imprimé de son théâtre.