CHAPITRE V
LE PUBLIC ET LA CRITIQUE I. Le public. — II. La critique; le feuilleton de Geoffroy.
Sous le Consulat, Geoffroy constatait que Pamour du the'àtre, déjà très de'veloppé chez les Parisiens d'avant la Révolution^ s'était accru depuis lors au point de devenir presque une « fureur » : mais au lieu de s'en féliciter, comme il eût été naturel de la part d'un critique dramatique^ le moraliste morose s'affligeait à la pensée que cette vogue des spectacles tenait à « un dégoût total de la conversation, des plaisirs domestiques, et une espèce d'anéantissement de Tàme (l) ». Sans adopter une explication aussi pessimiste, on peut admettre que la suppression d'un bon nombre des anciens centres de société, que Tafflux à Paris de beaucoup de fonctionnaires et de législateurs de souche provinciale, sans attaches dans la ville, contribuaient à peupler les salles de théâtre. Il va sans dire néanmoins que ce grand concours de spectateurs était chose toute relative^, et ne saurait entrer en comparaison avec les
(1) Journal des Débats, 23 nivùse an X (feuilleton).
foules deux ou trois cents fois renouvelées qui se pressent à nos 0 pièces ù succès », depuis que la facilité des communications a fait de Paris le lieu de divertissement de la France et des deux mondes.
En même temps que lencombrement croissant des salles de spectacles, Geoffroy déplorait, au Théâtre- Français surtout, la disparition ou tout au moins le progressif effacement de ces vieux amateurs, hommes de goût et de savoir, qui jadis remplissaient et gouvernaient le parterre, juges sévères et incorruptibles, dont les arrêts étaient à la fois attendus et redoutés : « C'est une espèce à peu près détruite. Le peu qu'il en reste rend des oracles auxquels on croit comme les Troyens à ceux de Cassandre (Ij... La plupart des jeunes gens qui composent le parterre n'ont pas même l'idée des qualités les plus essentielles à un bon acteur; ... nés peu de temps avant nos troubles, quand ils ont commencé à fréquenter le théâtre, ils l'ont trouvé déjà corrompu... Il n'y a plus que quelques vieillards qui aient vu Lekain, Clairon, Bellecour et Pré ville; et ces vieillards passent pour des radoteurs ('2). » Aussi bien que des anciennes traditions de la scène, le parterre renouvelé était ignorant du répertoire : on pouvait lui présenter un effronté plagiat sans que nul s'aperçût du larcin (3j.
Le dimanche (4), le parterre offrait une physionomie spéciale : ce jour-là, il était envahi par les écoliers, les commis, les boutiquiers, voire les ouvriers d'art, tous
(1) Journal de l'Empire, 16 février 1811 (l'euilleton).
(2) Ibidem, 26 octobre 1811.
(3) Journal di'S Débats, 3 pl'iviùse an IX (feuilleton).
(4) Il s'agit bien entendu du dinianclie soir, car les niatinrcs, comme nous dénommons très improprement les représentations données dans l'après-midi des dimanclies et fêtes, ne datent que de la troisième République.
254 LE l'UBLIC ET LA CRITIQUE
auditeurs de bonne composition et d'humeur enthousiaste, les uns récitant avec ferveur pendant les entr'actes des tirades de la tragédie qui était sur l'affiche (1), les autres au contraire témoignant de leur naïve et expansive admiration pour les beautés dont ils recevaient la révélation (2). Napoléon eut la velléité de réduire à vingt sous, le dimanche, le prix des places de parterre au Théâtre-Français, dans l'intérêt de cepubUc pojDulaire, si vibrant et si sympathique (3).
Les jours de semaine, l'attitude du parterre était également bruyante, mais infiniment moins débonnaire (4), et très différente de la placidité, devenue déjà légendaire, des publics parisiens du vingtième siècle. Turbu lent et agressif^ avant même le lever du rideau le parterre se divertissait à faire l'inspection et la police du reste de la salle, ne se privant ni de réflexions impertinentes, ni d'injonctions cavalières. Tantôt il rappelait à l'ordre une spectatrice, de nationalité étrangère, qui par inadvertance laissait pendre son châle sur le rebord de sa loge 65) . Tantôt, se posant en champion de la vieille chevalerie française méconnue, il intimait à quelques spectateurs masculins l'ordre de céder leur place à des dames assises derrière eux : non seulement on déférait
(1) Journal des Débats, 10 messidor an X.
(2) Cr. un article de Mlle de Meulan, reproduit dans le recueil Toiips j^assé, 1. 1, p. 93.
(3) Discussion en Conseil d'État, 18 avril 1806 : Pelet le l.\ LozÈHE, Oiiinions de Napoléon, p. 289. L'empereur, se ravisant, bilia iLii-nième l'article qui édictait celte réduction dans le projet qui devint le décret du 8 juin 1800.
(4) Un article du Pahlicisle du 2 germinal an X, qui s'étonne et s'indigne presque de la bénignité du parterre, ne me paraît pas devoir être pris au sérieux (Àulaiuj, Paris sous le Consulat, t. II, p. 793).
(o) Rapport du préfet de police. 23 frimaire an XI (14 décembre 1802) : Ibidem, t. III, p. 478.
LE PUBLIC 2o5-
à cette sommation, mais l'un de ceux qui s'exécutaient demandait la parole pour de'biter ce fade madrigal : « En vous obéissant, je suis l'impulsion de mon cœur (1 ). >
Exigeant à l'égard des autres auditeurs, le parterre l'était bien davantage encore avec les acteurs. Il entendait d'abord (en quoi il était peut-être dans son droit) que les changements inopinément apportés soit à la composition du progranmie, soit à la distribution des rôles, fussent soumis à ragrément des spectateurs. Ces modifications de la dernière heure survenaient fréquemment, comme il a été dit, par suite du surmenage de certains artistes et du manque de zèle de certains autres : de là de continuels incidents. Parfois le parterre, en veine de magnanimité, daignait agréer les excuses qu'on lui présentait en termes naïvement réalistes, bien à leur place dans la maison de Molière; c'est ainsi que le secrétaire consignait gravement aux registres , à la date du 8 frimaire an X (29 novembre 1801) : « Au moment de commencer le spectacle, le c. Florence est venu annoncer que le c. Dazincourt se trouvait attaqué d'une violente colique. Le public a accepté la proposition de laisser lire le rôle par le c. ^arochelle (i). j> Mais le parterre se montrait souvent d'humeur moins accommodante. Le 10 février 1803, après la représentation du Menteur, on vint annoncer qu'un accident survenu à Mlle Mézeray empêchait de jouer le Sédiideur amoureux, et que pour seconde pièce les comédiens proposaient l'École des Maris : ce fut aussitôt une tempi-te de réclamations, que l'éloquence du commissaire de police
(1) Journal des Di-bals, 29 prairial an XII (ce fait et le piécédeat se sont passés au tluàtre Feydeau, mais les bruyantes e.\igenccs du parterre étaient partout les mêmes).
(2) Arcli. Com.-Fr.
fut impuissante à apaiser; il fallut baisser la toile, et la repre'sentation ne s'acheva que devant une salle à moitié vide, après l'arrestation de deux « provocateurs (1) ». Le charivari fut pire encore le 19 octobre suivant; quand Larochelle annonça qu'une subite indisposition de Saint-Prix forçait de substituer Tancrède à Mithridate. il y eut des murmures significatifs, lesquels firent place aux vociférations lorsqu'on apprit que le rôle d'Aménaïde ne serait tenu ni par Mlle Duchesnois, ni par Mlle (icorge, mais par Mlle Gros. Beaucoup de spectateurs sortirent en se faisant rembourser; d'autres s'obstinèrent à hurler, et l'on finit par en arrêter trois, après quoi le rideau put enfin se lever sur Tancrède (2). Une autre fois, désireux d'esquiver les protestations du public, les comédiens eurent l idée, la fâcheuse idée, de substituer sans annonce le Florentin à Sganarelle : le parterre ne s'aperçut du changement qu'à la troisième scène, mais alors, exaspéré par sa méprise même^ il se livra à un tel vacarme que les acteurs durent regagner la coulisse; après avoir parlementé, présenté des excuses, on se décida à jouer Scjanarelle, avec deux rôles lus (3).
Dans ses jours de mauvaise humeur, le parterre n'était pas tendre pour les claqueurs, qui étaient littéralement expulsés de la salle (4). Il faut dire que la claque manquait trop souvent de discrétion : au printemps de 1803,
(1) Tableau de la situation de Paris et rai)port du préfet de police, 22 pluviùse an XI (11 février 1803) : Ailaud, Paris sous le Consulat, t. III, p. fi46 et 649.
(2) Rapport du préfet de police, 27 vendémiaire an Xll (20 octobre 1803) : Ibidem, t. IV, p. 440. Cf. le récit de Geoffroy dans le feuilleton du Journal des Débals du 28 vendémiaire an XU.
(3) Rapport du préfet de police, 10 frimaire an XII (l" décembre 1803) : Ibidem, t. IV, p. 541.
(4) Mlle Geokge, Mémoires, p. 47.
n'imagina-t-on pas de la renforcer de deux douzaines d'enfants munis de bâtons, i à l'effet de frapper le plancher dans les moments d'enthousiasme et d'ajouter ainsi le plus possible au bruit trop modéré des pieds et des mains (1) » !
On ne ménageait point aux comédiens les applications malicieuses ou désobligeantes. Nous avons dit comment il fallut à la fin supprimer du rôle de Junie, dans Britannicus, le vers sur l'entrée chez les vestales, qui provoquait presque toujours des ricanements à l'adresse de l'actrice. A la représentation de retraite de Mme Vestris, lors de l'apparition des chanteuses des chœurs, le parterre couvrit d'applaudissements ironiques ce vers d"Élise, ddius' Estlier :
Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beautés (2)!
Ceci était encore relativement anodin :mais le parterre était particulièrement rigoureux, cruel même, à l'égard des débutants. Nous en avons fourni incidemment la preuve en racontant l'accueil très réservé, presque hostile, fait à certains acteurs qui devaient fournir dans la suite une carrière honorable. A l'automne de 1802, où la tradition du premier début à Versailles existait encore^ le public parisien qui s'était rendu dans cette ville ne laissa même pas le jeune Planton achever son rôle de Mahomet, dans la tragélie de ce nom (3). Quatre ans plus tard, en débutant dans le rôle de Séide, de cette même tragédie de Mahomet, Auguste Thénard se heurta
(1) Journal de Paris, 28 floréal an XI (Aolard, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 8rt-87).
(2) Rapport du préfet de police, 14 prairial an XI (3 juin 1803) : Ibidem, t. IV, p. 128.
(3) Registres, 23 brumaire an XI (14 novembre 1802) : Arch. Com— Fr.