VII
mauvaise traduction (1), vit des injures grossières qu'il distribue journellement aux vivants et aux morts. Les soufflets qu'on lui donne sont du droit des gens (2). » Ce n'était heureusement là qu'une métaphore, mais si Talma fut seul à en venir aux voies de fait, la caricature, le pamphlet, le journal s'acharnèrent contre Geoffroy, prodiguant les accusations de gloutonnerie et de vénalité, reprenant, avec la verve en moins, les tristes précédents de la polémique de Voltaire contre Fréron. Palissot, rééditant sa Danciade (laquelle pourtant avait été composée contre les philosophes), y insérait une tirade où Geoffroy, nommé en toutes lettres, était dépeint comme un monstre de l'enfer mythologique, issu d'un commerce abominable entre Cerbère et la furie Alecto. Luce de Lancival lui consacrait tout un petit poème satirique, Folliciihis, qui voulait être mordant et qui n'était qu'insipide et injurieux; le poète s'oubliait au point de mettre en scène non seulement le feuilletoniste, mais sa femme, Follicula, vieille harpie qui partageait et stimulait la cupidité conjugale. C"est à ces ignominies que Fouché empêchait Geoffroy de riposter.
Quelques auteurs dramatiques imaginèrent de persifler le critique sur le théâtre même, au moyen d'allusions transparentes (car ici la censure n'aurait pas permis d'attaques directes). Ils feignirent de dédaigner leur injure personnelle, et de vouloir uniquement châtier le blasphémateur qui s'était permis de dénigrer Voltaire. Le voltairien Andrieux, qui rimait pauvrement l'anecdote et qui se croyait pourtant un maître du genre, donna au théâtre Louvois, dans l'été de 1802, un acte intitulé Uehétius; les affidés battirent des mains à une tirade
(1) Geoffroy avait publié en 1801 une traduction de Tliéocrite.
(2) Décade, an XL t. L p. otl.
LA critique; GEOFFROY 275
contre les Zoïles assez sots ou assez envieux pour prétendre
Que le public a tort de pleurer à. Zaïre.
En octobre 1809, ce fut le tour du Vaudeville; Gouffé, Brasier et Simonnin, trois des faiseurs habituels de la maison, s'associèrent pour composer une pièce également anecdotique, le Mariage de Charles Collé, où Geoffroy était non seulement bafoué, mais chansonné sous le masque de son maître Fréron :
Je sais, malgré certain journal,
Admirer l'auteur de Zaïre;
En vain Fréron, censeur banal,
Ose tous les jours en médire;
La gloire aux cieux porte son nom,
Ses rivaux rampent sur la terre;
Toute la prose de Fréron
Ne vaut pas un vers de Voltaire.
Ces platitudes ne mériteraient point d'être rapportées, si elles ne témoignaient indirectement du crédit de Geoffroy, par l'exaspération qu'elles révèlent chez ses adversaires. Elles prouvent aussi et le prestige superstitieux dont l'œuvre dramatique de Voltaire était encore environnée, et la perspicacité du critique, qui devança dans une certaine mesure les sévérités de l'avenir.