CARACTERE OFFICIEL
est certain, c'est que la démarche ne parut point déplacée, et que la députation fut reçue (1). Quand l'Empire eut été proclamé, c'est sur l'invitation expresse du préfet de la Seine que « la Comédie-Française en corps, M. Mahérault, commissaire impérial à la tète »,se rendit à l'Hôtel de Ville pour prêter le serment prescrit à tous les fonctionnaires par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII (2 ). Après les désastres de Russie, lors de la souscription soi-disant volontaire destinée à reconstituer la cavalerie française, les sociétaires offrirent trois chevaux (3;; là encore ils agissaient ou ils étaient traités en fonctionnaires, puisque les agents de l'autorité et les membres des corps constitués furent à peu près les seuls à s'exécuter.
C'est avec une visible satisfaction que fut inscrite sur les registres de distribution, à la date du 14 messidor an XII (3 juillet 1804), la mention suivante : < Aujourd'hui les comédiens français, qui depuis la réunion prenaient en tête de l'affiche et dans leurs actes de société le titre de Comédiens français sociétaires, ont eu la permission de prendre en tête des mêmes affiches le titre de Comédiens ordinaires de l'empereur (4). » Ce changement
(1) Registres, 16 vendémiaire an X (8 octobre 1801) : Arch. Com-Fr. Parmi les Anglais venus à Paris après la paix d'Amiens figurait le grand acteur Kemble; plusieurs sociétaires de la Comédie-Française lui offrirent chez le restaurateur Robert un dîner qui eut l'honneur d'une mention sur les registres de distribution (o thermidor an X-24 juillet 1802 : Ibidem). Un peu plus tard, on donna, comme pour les tètes couronnées, un spectacle spécial, compose des Femmes savantes et de Défiance et malice, « à la demande de M. Fox, un des membres les plus célèbres du parlement d'Angleterre dans le parti de l'opposition. « (19 brumaire an XI-10 novembre 18U2 • Ibidem).
(2) Registres, 15 prairial an XII (4 juin 1804 : Ibidem.)
(3) Délibération du 28 janvier 1813 : L.\.UGiEn, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 86.
(4) Ibidem, p. 75.
tl8 COMÉDIENS ORDINAIRES DE L'EMPEREUR
de qualification impliquait pourtant beaucoup moins la conse'cration d'une situation officielle que la reprise d'une vieille formule monarchique; mais c'était aussi la constatation de la prédilection constante, quelque peu tyrannique ou accaparante, du nouveau souverain pour le Théâtre-Français.
Napoléon était au spectacle un médiocre auditeur, fréquemment distrait ou somnolent : non point, comme l'a sottement insinué une femme d'esprit égarée par la rancune, que son défaut d'instruction l'empêchât de suivre les détails d'une intrigue historique ou mythologique, ni de sentir les beautés littéraires; mais, suivant la remarque beaucoup plus judicieuse de la même personne, le grand homme était trop constamment absorbé par les préoccupations de la vie réelle pour prendre un intérêt soutenu à des aventures imaginaires (1). Pourtant, si la comédie, même la meilleure, lui parut toujours un passetemps frivole et presque méprisable, il était souvent saisi par le pathétique des scènes capitales d'une tragédie. On sait sa persistante admiration pour Corneille, dont le théâtre était à ses yeux une école de mâles et patriotiques vertus. Ce prétendu illettré eut des fantaisies d "amateur respectueux et averti; par exemple, les 29 mai et 1" juin 1806, il exigea que sur la scène de Saint-Cloud on rétablît le rôle de Livie dans Cinna (2) et celui de
(1) Mme DE Rémusat, Mémoires, t. III, p. 238.
(2) C'est Mlle Raucourt qui joua Livie. Les registres portent cette mention naïve : « On croit que ce rôle a été supprime à la représentation du vivant môme de Pierre Corneille, aucun acteur du
l'infante dans le Cid (1), rôles depuis longtemps supprimés comme « faisant longueur » .
L'attrait du spectacle suffisait donc, au moins les jours de tragédie, à le conduire au Théâtre-Français De plus, et même après l'institution des représentations de cour aux Tuileries ou à Saint-Cloud, Napoléon avait une autre raison de fréquenter la salle de la rue de la Loi. C'était pour lui une occasion de prendre contact avec le public, un public comme il les aimait, relativement restreint et trié, intermédiaire entre la cour et la foule.
A partir surtout de la proclamation du Consulat à vie, les présences de Bonaparte au Théâtre-Français s'entourèrent d'un certain appareil princier. Sa loge, déplacée, agrandie, reçut une décoration spéciale (2). Conformément à l'ancienne étiquette, le Consul était le seul homme assis dans cette loge : officiers et préfets du palais se tenaient debout derrière son fauteuil (3). A son entrée, le plus souvent préparée par un certain déploiement de forces militaires et policières, la salle éclatait en applaudissements parfois unanimes, toujours nourris; mai:?, contrairement à la règle observée dans les représentations de cour proprement dites, le parterre reprenait ensuite sa pleine liberté de démonstrations pour ou contre la pièce; il battait des mains, sifflait, criait comme si le chef de l'État n'eût point été présent,
Tiiéàfre-Français n'ayant vu jouer le rôle ni n'ayant entendu dire qu'il eût élé joué par ses prédécesseurs. » (Arch. Com.-Fr.)
(1) Mlle George fut chargée du rôle de l'infante, tandis que Mlle Duclie^nois faisait Chiinène. (Ibidem.)
(2) C'est le 20 août 1802 (2 fructidor an X), à une représentation d'Andromaque et du Legs, que le Consul, accompagné de Mme Bonaparte, prit possession de sa nouvelle loge.
(3) Remaclb. Rrlations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 254 (18 février 1803).
et un contemporain atteste que sous les yeux de Bonaparte l'hostilité bruyante de la salle empêcha d'achever une première représentation (i).
Parfois, au lendemain de graves événements politiques, les acclamations tournaient à l'ovation, à la manifestation de loyalisme et de chauvinisme. Il en fut ainsi le 25 mai 1803, quelques jours après le départ sensationnel et l'embarquement de lord Whitworth : » Puissent y>, écrivait naïvement Geoffroy, « les cris dont le public a salué Bonaparte retentir jusque sur les rivages de la Tamise (2) ! » Plus tard, au retour des prestigieuses campagnes d'Allemagne, le grand acteur se plut à faire au Théâtre-Français sa rentrée devant le public parisien. Le 29 janvier 1806 (sept semaines après Austerlitz), le secrétaire des comédiens écrivait tout ému au-dessous de la distribution de Manlms et du Florentin, sans se préoccuper d'éviter les répétitions de mots : « L'Empereur a assisté à cette représentation. C'est la première fois qu'il a paru en public depuis son retour; il a été reçu du public avec enthousiasme, et comme l'Empereur n'a paru qu'après la première scène, le public a fait recommencer; c'est la première fois qu'on a rendu cet hommage à l'Empereur (3). » De même, le 18 novembre 1809, tout récemment revenu de cette campagne de Wagram qui avait marqué pour lui l'apogée de la puissance, sinon de la popularité. Napoléon inaugura ses réapparitions en public par le Théâtre-Français, où il alla voir Horace et Brueys et Palaprat (4).
(1) KoTZEBUE, Souvenirs de Paris, t. I, p. 134.
(2) Journal des Débats, 7 prairial an XI (feuilleton).
(3) Arch. Com.-Fr.
(4) Ibidem (il n'est pas fait mention de cette représentation dans l'Itinéraire général de Napoléon I" de M. ScHUEnM.\.Ns).
Autoritaire et exigeant au Théâtre-Français comme partout, le maître pre'tendait parfois re'gler le spectacle à sa guise, et imposait un tardif bouleversement du programme, témoin cette mention aux registres : i C'était Iphigénie en Aulide qui était sur l'affiche, mais à deux heures du matin (sic) le c. Mahérault fit part aux semainiers par une lettre qu'il venait d'en recevoir une du préfet du palais, qui annonçait que le Premier Consul viendrait à Paris (i) et qu'il voulait voir Pobjeucte (2) ou la Mort de Pompée. On envoya de suite chez l'imprimeur pour faire changer laffiche et on mit Polyeude à la place à'iphifjénie (3). » Le fait se renouvela dix jours plus tard, un soir de comédie : à V Homme du jour et au Séducteur amoureux déjà affichés, le Consul commanda, sans égard pour les préférences du public, de substituer Tartuffe et les Militaires (A); il est vrai qu'on était en pleine crise de la rupture du traité d'Amiens, et qu'une comédie sérieuse, une pièce chauvine étaient mieux appropriées à la manifestation que Bonaparte désirait provoquer.
Napoléon, retenu par des soucis plus astreignants, ne se piquait pas toujours d'exactitude au théâtre. On a vu qu'après Austerlitz, un public enthousiaste fit recommencer pour lui la première scène de Manlius; un mois après, c'est presque tout le premier acte de Mèrope dont le parterre exigea la reprise, par déférence pour l'Empereur (oj. Dans la suite, le souverain se permit de faire d'autorité intervertir l'ordre des pièces ou même
(1) De Saint-Cloud.
(2) Bonaparte avait déjà assisté le 3 mai à la reprise de cette tragédie, non jouée depuis quinze ans.
(3) a floréal an XI (14 mai 1803) : Arch. Com.-Fr. . (4) 5 prairial an XI (25 mai 1803) : Ibidtiu.
(o) 1" mars 1806 : Ibidem.
différer le lever du rideau. Désireux de voir dans sa nouveauté la tragédie de Brunehaut, il fit prévenir par le surintendant des spectacles qu'il ne pourrait arriver que tard (c'est-à-dire à huit heures et demie, ce qui était « tard » pour ce temps-là) : afin de faire prendre patience au public, on commença par la comédie de Nanine, annoncée pour la fin de la soirée (1). Le jour où Marie-Louise fit sa première apparition au Théâtre- Français, on avait exceptionnellement affiché pour huit heures seulement le début du spectacle; mais le couple impérial n'effectua son entrée qu'à près de neuf heures, et la représentation (Cinna et les Fausses infidélités) ne commença qu'alors, pour se terminer aux approches de minuit (2j. Cette longue attente ne refroidit point l'enthousiasme des spectateurs, qui dès trois heures de l'après-midi avaient assiégé les bureaux du théâtre (3).
D'esprit peu cultivé et peu Imaginatif, Joséphine, qui avait côtoyé tant de drames, ne partageait pas l'engouement de son second mari pour la tragédie. Elle assistait par convenance, en payant très cher sa loge, à la représentation d'Hamlet donnée par les sociétaires au profit de Labussière, qui peut-être lui avait sauvé la vie pendant la Terreur à elle aussi (4). Mais les soirées au Théâtre-Français, comme à l'Opéra, n'étaient pour elle, en dehors de la distraction des toilettes, que des corvées, au lîfeu que les petits théâtres la séduisaient par la nature même de leur répertoire, accessible à son indolence de créole superficielle, et par l'attrait du fruit défendu (5j.
(i) 7 mars 1810 : Arch. Com.-Fr.
(2) 20 juin 1810 : Ibidem.
(3) Journal de l'Empire, 2(2 juin 1810.
(4) Frédéric Masson, Joséphine de Beauharnais, 14« éd., p. 217.
(5) Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 69-70.
NAl'OLKON AU TÏIKATRE-FRAiN'ÇAIS 283
— Plus docile, munie aussi d'une plus forte instruction classique, Marie-Louise se rendait volontiers au The'àtre- Français, même en l'absence de l'Empereur ; Savary a ingénument raconte' comment ces jours-là il prenait soin de composer une partie de la salle, en louant « toutes les loges qui étaient en face de la sienne, ainsi que celles d'où elle ne pouvait éviter l'importunité des regards », puis en envoyant les billets à » des familles respectables (1) », ce qui valait mieux après tout que de garnir ostensiblement les loges de policiers.
En 1807, les sociétaires eurent à deux reprises la délicate et bien française attention de conformer leur programme aux préférences d'un prince prussien prisonnier, autorisé à faire des séjours à Paris (2;. En décembre 1809, le concours de vassaux venus pour congratuler le triomphateur de Wagram groupa rue de la Loi un « parterre de rois », selon le mot prêté l'année précédente à Talma à propos des représentations d'Erfurt; par malheur, les auditeurs couronnés assistèrent à une chute lamentable, celle de V Enthousiaste, nouvelle comédie de Valmalette. On n'en écrivit pas moins fièrement aux registres : « Cette première et dernière représentation a été remarquable en ce qu'il y a eu quatre rois qui y ont assisté, les rois de Hollande, de Wurtemberg, de Naples et de Westphalie, ainsi que la reine de AVestphalie (3). » Pour retrouver une aussi princiers assistance, il faut descendre jusqu'au 3 avril 1814, où les Fausses confidences et la Jeunesse de
(1) Mémoires, t. V, p. 221-222.
(2; Le 7 avril, Andromaque et les Deux Pages; le 21 juillet, Tartuffe et l'Ecole des Bourgeois : Arch. Com.-Fr. Il s'agissait du prince Auguste de Prusse, celui qui faillit épouser Mme Récaniier.
(3) 6 décembre 1809 : Ibidem.
Henri V furent données devant le tsar et le roi de Prusse (1) : mais ces souverains alors étaient à Paris en vainqueurs, non en hôtes, et le Sénat avait la veille proclamé la déchéance de Napoléon.
Si le chef de l'État considérait comme une obligation de sa charge de paraître de temps à autre au Théâtre- Français, il répugnait à multiplier ces représentations dont il était le principal acteur et à «jauger sa popularité à la fréquence des battements de main : il trouve cette farce, surtout répétée diverses fois la semaine, indigne de son rang, dangereuse pour son prestige, susceptible de graves inconvénients au dedans et au dehors : cela doit être réservé pour de grandes occasions, faire un événement dans la vie de Paris (2) » . De plus, son engouement croissant pour l'étiquette et les usages monarchiques lui faisait souhaiter d'avoir, à l'instar des derniers Capétiens, la comédie et surtout la tragédie chez lui, jouées à son heure, avec une distribution et un programme arrêtés par lui.
Dès le Consulat à vie, il inaugura cette manière de faire, non point aux Tuileries, où les souvenirs du Dix Août et les narquois commentaires des Parisiens commandaient certains ménagements, mais à Saint-Cloud, dans cette résidence princière qu'il s'était cavalièrement adjugée après en avoir refusé l'hommage. Une salle de
(1) Arch. Com.-Fr.
(2) Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 197.
spectacle fut construite à la suite de Ihistorique orangerie de Brumaire (1), et achevée au printemps de 1803. Le 12 juin, elle s'ouvrit pour une solennelle représentation d'Esther (2), sorte de pendant officiel de la manifestation bourgeoise et populaire dont trois semaines plus tôt Bonaparte avait été le héros au théâtre delà rue de la Loi. Dédaigneux de sauver les apparences républicaines et égalitaires, le secrétaire des comédiens appelait les choses de leur vrai nom dans la note destinée à conserver le souvenir d'une soirée mémorable : « Cette représentation d'Esther est la première représentation qui ait eu lieu comme service à la cour depuis la Révolution. Le Premier Consul, les ministres et les ambassadeurs y ont assisté, ainsi que tous les officiers de la suite du Premier Consul. On a fait en même temps l'ouverture de la salle du château... Après la représentation, M. Lafon a fait lecture sur le théâtre d'une cantate de M. Fontanes; elle est relative à la guerre actuelle avec l'Angleterre (3). »
Les acteurs nommément désignés par Bonaparte,
(I) Cette salle de spectacle, dcmolie sous le règne de Napoléon III, n'e.vistait plus lors de l'incendie du château (Comte Fleury, le Palais de Saint-Cloud, p. 142 et 232).
(2j Mlle Duchesnois faisait l'héroïne, Talma Assuérus, Monvel Mardochée et Lafon Aman,
(3) Registres, 23 prairial an XI : Arch. Com -Fr. 11 convient de rapprocher de ce compte rendu officiel celui d'un nouvelliste très hostile au gouvernement consulaire : « La tragédie, assez froide par elle-même, fut encore plus froidement jouée, parce que Bonaparte, qui veut singer l'ancienne cour, a défendu les appl ludissemcnts à son théâtre. Nos nouveaux acteurs, qui n'ont jamais connu l'ancienne cour, furent étonnés du silence qui régnait dans la salle, aux moments mêmes où ils comptaient sur des battements de mains. » (Rem.\cle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 333. L'agent royaliste prétend aussi que l'eflel de la « jacobinade » de Fontanes, débitée par Lafon « en cnerguraène », fut déplorable, notamment sur le corps diplomatique.)
c'est-à-dire Talma, Lafon, Mlles George et Duchesnois, revinrent à l'automne (8 octobre d803) jouer Andromague (1). C'est ce soir-là sans doute qu'un incident burlesque vint e'gayer la tragédie : attirée par les feux de la rampe, une chauve-souris se mit soudain à voltiger autour de Mlle George; pendant que la fière Hermione, interrompant sa réplique, se réfugiait dans les coulisses avec un cri d'épouvante, le volatile, se dirigeant vers les loges, allait semer le désarroi parmi les dames qui entouraient Mme Bonaparte (2). Quelques jours plus tard (29 octobre 1803), ce fut le tour de la tragédie néo-classique, avec VAgamemnon de Népomucène Lemercier; le Consul y prit assez d'intérêt, trop peutêtre, puisqu'il fit réclamer le manuscrit par Rémusat, pour relire la pièce à loisir : mais il le rendit sans observations.
Les représentations de Saint-Cloud ne recommencèrent qu'en 1805, pour se multiplier au printemps et à l'été de 1806, et se poursuivre pendant toute la durée de l'Empire. En 1807, lors de ce séjour à Fontainebleau dont l'éclat fit tant d'impression sur l'imagination des contemporains, les « comédiens ordinaires de l'Empereur » furent mandés dix-neuf fois, malgré la distance; il y eut de même huit représentations du Théâtre-Français à Compiègne en avril 1810, pendant la lune de miel impériale, et seize à Fontainebleau encore, à l'automne de la même année. En 1812 et 1813, les acteurs jouèrent à diverses reprises sur la scène improvisée du palais de l'Elysée, que Napoléon avait racheté à sa sœur Caroline et pris en gré. En dehors enfin des résidences impériales proprement dites, ils étaient parfois appelés à
(1) Cf , pour l'ensemble des spectacles de la cour, Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 9o-l§3.
(2) Mlle George, Mémoires, p. i76.
Malmaison pour la fête de Joséphine (i), ou à Versailles pour égayer le séjour du ménage Borghèse à Trianon (2).
Au retour d'Austerlitz, l'Empire était assez solidement implanté pour braver les propos frondeurs des Parisiens, et Napoléon crut pouvoir créer dans sa capitale un théâtre de cour, comme il venait d'en voir chez les petits souverains allemands (3>. Décidée dans les premiers jours de 1806, la construction de la salle des Tuileries dura deux ans, ce qui était beaucoup pour l'époque. Sans intention politique, et pour de purs motifs de commodité matérielle, on choisit l'emplacement de l'ancienne salle des séances de la Convention. Fontaine se surpassa dans la décoration et dans l'organisation des dégagements. Mais si l'inauguration avec un opéra de Paër, le 9 janvier 1808, fut un vrai triomphe, la première représentation des Français, huit jours plus tard (16 janvier;, tourna au désastre, à la déroute, grâce à la baisse du thermomètre : ce fut à peine si les cinq actes de Cinna purent s'achever au milieu des quintes de toux, et l'Empereur, par pitié pour les dames qui grelottaient dans leurs toilettes décolletées, leva la séance sans laisser jouer le Brueys et Palaprat d'Etienne, alors dans sa nouveauté. L'architecte multiplia les poêles, singédia à conjurer les courants d'air, et, la clémence du ciel aidant, la salle redevint habitable.
Dès lors, les représentations s'y succédèrent pendant
(1) Notamment, et pour la dernière fois, le 19 mar3 1809, où Talma joua Bérénice.
(2) Registres, 20 thermidor an XIII (9 juillet 1803) : Arch. Com.- Fr.
(3) Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 196-201.
le séjour des souverains à Paris; données devant une assistance brillante et contrainte, elles participaient de cet éclat éblouissant^ de cette solennité compassée qui étaient les caractères distinctifs de la cour napoléonienne. Un gentilhomme brabançon, qui avait des attaches à la fois avec la noblesse ralliée et avec les salons irréconciliables du faubourg Saint-Germain, a fixé la profonde et vivante impression rapportée d'une de ces soirées : <( Ce n'était depuis l'orchestre jusqu'à la porte du parterre que broderies d'or et de soie; toutes les loges étaient pleines de dames du nouveau régime, parmi lesquelles on en remarquait quelques-unes de l'ancien... Napoléon seul, dans la loge impériale, était étendu tout de son long, dans un fauteuil de velours cramoisi galonné d'or, les bras et les jambes croisés... Derrière son fauteuil se tenaient debout le grand maître des cérémonies, comte de Ségur, le grand chambellan, comte de Montesquiou, tous deux en uniforme rouge et or. Napoléon, tirant fréquemment de sa poche une tabatière, prenait une quantité de tabac, et adressait de temps en temps, d'un air de hauteur, quelques paroles à ces deux messieurs; sa figure exprimait, ce jour là, l'humeur et l'agitation... On juge bien que je m'occupais fort peu du spectacle, et que mes yeux furent constamment portés sur Napoléon, dont les attitudes et le jeu de physionomie sont toujours présents à ma mémoire (4). »
Le service de cour valait aux artistes de fructueuses rémunérations. Sans parler des gratifications extraordinaires, personnellement accordées aux principaux acteurs et actrices (2), il était régulièrement
(1) Comte H. de Méhode-Westeui.oo, Souvenirs, t. I, p. 197-
(2) Cf. un ordre impérial du 26 mai 1806, allouant des gratifi-
alloué 1 600 francs par représentation à Saint-Cloud, 3000 francs pour Fontainebleau, 'S 200 francs pour Compiègne (1). Mais ce dédommagement pécuniaire, mais l'honneur même de paraître sur la scène de la cour ne compensaient pas les fatigues, les transes, les incertitudes par lesquelles devaient passer les comédiens. Le plus souvent combiné d'après les demandes de l'empereur, toujours soumis à son agrément quelques jours d'avance, le programme demeurait subordonné à un caprice, à une lubie de despote ou d'enfant gâté de la Fortune. « Tout à coup » , a raconté la femme du surintendant des théâtres, « par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il détruisait Tordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un autre comédien, et cela le matin mf'me du jour ou il fallait les lui procurer (2). » Les allégations de Mme de Rémusat sont ici confirmées par les documents. Certain jour du printemps de 1808, Napoléon eut envie d'entendre à Saint-Cloud V Electre de Crébillon : comme on lui représentait que les deux interprètes-femmes, Mlles Duchesnois (Electre) et George (Clytemnestre) étaient toutes deux malades, il insista pour être obéi; Mmes Raucourt et Thénard durent rapprendre les rôles qu'elles n'avaient pas joués depuis vingt ans, qui n'étaient plus en rapport avec leurs moyens physiques, et, après quinze jours de fébrile préparation, la représentation eut lieu vaille que vaille (3j. L'année précédente, l'empereur avait fait preuve d'une désinvolture plus dédaigneuse
cations de 6 000 et 3 000 francs à douze sociétaires (dont Talma, porté à la fois pour une somme de 6 000 francs et pour une pension mensuelle de 2 000 francs) : Con-espondanee, ^0273.
;l) Maze-Sk.ncikii, les Fourniiseurs de Xapoléon, p. 120 et 123.
(2) Mme m: Rkmu.sat, Mhnoires, t. IlL p. 1^35.
(S) Ref<i8tres, 31 mars 1808 : Arch. Coin.-Fr.