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encore : le 45 novembre 1807, Tordre était arrivé du premier chambellan d'aller le lendemain jouer à Fontai' nebleau le Comte d'Essex, de Thomas Corneille ; en arrivant le 16, Talma, Desprès, Mlles Raucourt et Duchesnois et leurs camarades apprirent que l'empereur était parti de bon matin pour un grand voyage en Italie, et que Joséphine ayant de son côté quitté Fontainebleau dans l'après-midi, la représentation était purement et simplement contremandée : il leur fallut refaire un peu penauds les quatre heures de voiture qui les ramenaient à Paris (1).
Alors même qu'aucun contre-ordre n'en était venu déranger le programme ni la distribution, ces représentations à la cour étaient une épreuve pour ceux qui les organisaient et ceux qui y prenaient part. Napoléon « arrivait au spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal anglais^ ou seulement fatigué de la chasse ; il rêvait ou s'endormait. On n'applaudissait point devant lui ; la représentation silencieuse était extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chanil>ellan, blâmait les acteurs (2). » Cette sensation de gène s'aggravait parfois d'allusions imprévues qui se découvraient soudain dans les tragédies classiques, et que semblait souligner le silence réglementaire de la salle. Au lendemain de son second mariage, Napoléon s'avisa de demander à Compiègne Britannicus, sans que personne eût la présence d'esprit ou le courage de faire des objections (3). Arrivé
(1) Registres, 1 6novembre J807 : Arch. Com.-Fr.
(2) Mme he Rémusat, Mémoires, t. III. p. 238.
(3) « La belle idée qui t'avait passé par la tête, et la belle rai-
au passage où Néron parle de la stérilité et de Téventuelle répudiation d'Octavie, Talma se trouva si embarrassé, qu'il balbutia les vers malencontreux: l'empereur feignit de sommeiller, bon nombre de courtisans l'imitèrent, et à tous la représentation parut une odieuse corvée.
Le service de cour, même à Compiègne ou à Fontainebleau, ne prenait aux acteurs qu'une journée, et les laissait toujours libres, au prix d'un voyage de nuit ou d'un départ matinal, de reparaître le lendemain sur la scène de la rue de la Loi. Néanmoins, les exigences soudaines du souverain (sans parler du manque de zèle des comédiens; avaient de temps à autre pour conséquence de désorganiser le spectacle préparé et affiché pour Paris. Après avoir plus ou moins diligemment tenté d'improviser un programme de rechange, on se résignait parfois à faire relâche (i). C'est notamment ce qui se produisit à plusieurs reprises en octobre 4810, pendant le séjour de la cour à Fontainebleau (i2j. En mars 4812, c'est-à-dire à l'époque où Napoléon était plus puissant et plus redouté que jamais, certaine note consignée aux registres de distribution montre les sociétaires tout à la fois excédés des fantaisies impériales et assez hardis pour chercher à dégager leur responsabilité aux yeux du public : « On devait donner Britannicm et le Mercure galant. A midi, on reçut l'ordre d'aller jouer Andromaque aux Tuileries. Cet ordre inattendu dérangea tellement les dispo-
son pour un homme d'esprit que de dire : « On me l'avait de- •« mandé! » (Mme de Rémusat a son mari, avril 1810 : Lettres, i. Il, p. 295.)
(1) Cf. registres, 3 germinal an XllI (24 mars 1803) : Arch. Com.-Fr.
(2) Ibidem.
sitions du répertoire qu'il fut impossible de trouver un spectacle convenable à substituer à celui annoncé, et on fut obligé de mettre des bandeaux sur lesquels étaient écrits les mots : Relâche pour le service de la cour (1). »
Les représentations publiques risquaient davantage encore d'être amoindries en intérêt ou même totalement empêchées, quand le chef de l'État mandait au loin, pour plusieurs jours, un certain nombre d'acteurs en renom. C'est ce que Napoléon fit à diverses reprises sans avoir égard aux murmures des Parisiens.
Dès janvier 1802, avant donc cette proclamation du Consulat à vie qui fut une décisive étape dans le rétablissement des institutions et des mœurs monarchiques, Bonaparte, qui allait présider à Lyon la Consulte de la république italienne, s'y fit précéder (2) par Talma, Desprès, Mme Petit-Vanhove (qui n'avait point encore épousé Talma); Mlle Raucourt, qui se trouvait alors à Lyon, eut ordre d"y attendre ses camarades et de demeurer avec eux tout le temps du séjour du Premier Consul. Les journaux annoncèrent que ce déplacement était commandé, et qu'on devait jouer quatre tragédies, Œdipe, Andromaque. Sémiramis et Rhadamisie (3). —
(1) Registres, 12 mars 1812 : Arcli. Com.-Fr.
(2) Les acteurs partirent le 16 nivôse an X-6 janvier 1802 (Registres : Arcli. Com.-Fr), tandis que le Consul ne quitta Paris que dans la nuit du 8 au D janvier. (Sciiueum.v.ns, Itinéraire fjénéral de Napoléon, p. 124.)
(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. II, p. 693.
Cependant en plein mois de janvier, dans la période où de tradition les Parisiens sont le plus assidus au the'àtre, il fallut annoncer deux relâches, l'un « motivé sur l'absence et la maladie de plusieurs artistes hors d'état de pouvoir jouer^ et sur le refus de quelques-uns pour cause de fatigue ( 1 ) », lautre « nécessité par l'absence et la maladie d'une grande quantité d'artistes, dont le nombre se monte à dix-huit^ tant absents que malades (2) ». Le voyage de Lyon ne fut évidemment point étranger à ce double chômage.
Dix-huit mois plus tard, quand après la rupture avec l'Angleterre le Premier Consul entreprit avec Mme Bonaparte une tournée triomphale en Belgique, le Théâtre- Français lui parut indispensable à l'éclat de la cour qu'il voulait tenir à Bruxelles. Avec le ménage ïalma et Mlle Raucourt, il convoqua Monvel et quelques acteurs de moindre importance. Outre une représentation donnée à Gand avec le concours de la troupe locale, on joua à Bruxelles Cinna et Britannicus; avant l'arrivée du Consul, les comédiens donnèrent la Mérope de Voltaire, puis le médiocre drame de Bouilly, VAbbè de VÉpée, et Y Amant bourru de Monvel (3 1. C'est pendant ce déplacement que le vieux sociétaire Vanhove, père de Mme ïalma, mourut brusquement à Brunoy^ « dans la maison et le lit de M. Talma », comme il fut consigné aux registres de distribution pour l'édification de la postérité (4).
Une fois l'Empire proclamé, il était tout naturel que ces déplacements du Théâtre-Français à la suite du
(1) Registre.s, 24 nivôse an X (14 janvier 1802) : Arch. Com.- Fr.
(2) Registres, 8 pluviôse an X (28 janvier 1802) : Ibidem.
(3) Alfred Copin, Tahtin et l'Empire, p. 40-43.
(4) 8 messidor an XI (27 juin 1803) : Arch. Com.-Fr.
souverain prissent plus d'importance. Dès l'automne de 1804, on pouvait lire dans les journaux : « Les acteurs du Théâtre-Français, comédiens ordinaires de l'empereur (1), partent demain, dit-on, pour Aix-la-Chapelle (2). » Cette information contenait une exagération et une inexactitude : il ne s'agissait point d'un exode collectif de toute la troupe, mais du départ d'un contingent de tragédiens et de tragédiennes, Saint-Prix, Damas, Lafon, Desprès, Lacave, Mmes Raucourt, Thénard, Bourgoin, Duchesnois, Gros. De plus, si Napoléon était alors à Aix-la-Chapelle, c'est à Mayence que les représentations devaient avoir lieu en sa présence.
Rémusat, qui accompagnait l'empereur, avait transmis les ordres, dont sa femme, demeurée à Paris, pressait l'exécution. La fine mouche du coche s'affairait auprèsdu commissaire impérial et du directeur général des postes, se préoccupait du transport des acteurs comme de la composition des programmes : « Je vais aller moimême avec Mahérault chez M. de La Vallette, et vous aurez le 28, à Mayence, toutes les tragédies que vous demandez, excepté le Cid, parce que nous n'avons point de père noble, mais nous remplaçons le Cid par Horace (3). »
L'absence des tragédiens dura un mois, trajets compris (du 10 septembre au 11 octobre 1804) : ils jouèrent à Mayence rphigénie. Phèdre, Cinna, Andromaque, Horace et Bajazet (4). Accourus en foule pour contempler le nouvel empereur, princes et gentilshommes allemands
(1) Us portaient ce titre depuis deux mois.
(2) Journal des Débais, 24 fructidor an XII.
(3) A son mari. 22 fructidor an XII (9 septembre 1804) : Leltres, t. I, p. 17.
(4) L.\UGiER, Documents historiques sur la Comédie-Française,. p. 97-98.
furent éblouis, ravis : c'est tout au plus si quelques vieux diplomates, qui jadis avaient fréquenté la Comédie-Française du temps de Lekain, formulaient à part soi quelques réserves sur la gesticulation et les éclats de voix devenus à la mode (4 ).
En revanche, ce déplacement ne fut guère du goût des Parisiens, infiniment moins amateurs de villégiature et plus casaniers qu'à présent. Mme de Rémusat commença par sindigner de leur esprit frondeur : « Imaginez qu'on crie du départ des comédiens français, quoique la salle fût toujours déserte (2) ! » Elle dénonçait aussi le manque de zèle des sociétaires demeurés à Paris, et interposait sérieusement son autorité pour les empèclier de fermer le théâtre : « Enfin, autrefois, ils étaient la moitié moins, et les voyages de la cour n'empêchaient jamais les Français déjouer (3). » Mais bientôt, vaincue par l'évidence, elle soupirait elle aussi après le retour des absents : « Quand vous vous en serez bien divertis, vous nous les renverrez, car ce qui reste ici est pitoyable; le théâtre est presque toujours fermé, et le reste du temps fort solitaire (4). »
(1) Le comte Guillaume de Nesselrode écrivait à son fils, le futur chancelier de l'empire russe, après la représentation d'Ipliigénie : « Vous sentez bien que tous les princes régnants ou non, comtes ou barons allemands, assistant à ce spectacle, lurent dans l'admiration devant cette représentation, malgré que la nouvelle manière de déclamer pourrait très bien avoir dérobé à leurs oreilles l'entente des paroles par tous les élans et les exclamations dont ces modernes comédiens font >i fréquemment usage dans leurs récits. » {Lettres et papiers du chancelier de Nesselrode,
t. II. p. 354.)
(2) A son mari, 25 fructidor (12 septembre) : Lettres, t. J,
(3) Au même, 1" vendémiaire an XIII (23 septembre) : Ibtdem,
(4) Au même, 6 vendémiaire (28 septembre) : Ibidem, t. I,
Pendant ce mois, les- relâches atteignirent le chiffre inouï de vingt : en d'autres termes, on ne joua en moyenne qu'un soir sur trois. Les registres expliquaient cette scandaleuse défaillance « par l'absence ou la maladie de plusieurs artistes, et principalement par un ordre de l'empereur qui a appelé auprès de lui à Mayence les principaux et la plus grande partie des acteurs tragiques (1 ) » . Ils ne soufflaient mot de la malencontreuse coïncidence par laquelle le ménage Talma, Mlle Contât, Fleury avaient choisi cette époque pour faire une tournée à Lyon et livrer ainsi aux doublures la scène de la rue de la Loi. L'opinion publique ne fut pas plus équitable : devant elle, Napoléon demeura le principal, sinon le seul responsable des distributions médiocres, des représentations espacées, des auditoires clairsemés.
A Lyon, à Bruxelles, à Mayence, le maître avait marqué son exclusive prédilection pour la tragédie. Les membres de la troupe comique en ressentaient une humeur assez explicable. Le 25 mars 1805, à une fête chez Mlle Duchesnois, on s'entretenait du départ imminent de Napoléon pour Milan, où il allait se faire couronner roi d'Italie, et l'on se demandait quels acteurs seraient du voyage. Mlle Contât intervint sur un ton d'amertume : « Oh! l'empereur n'aime pas la comédie; allons! qu'il emmène avec lui ses grands divertissements, messieurs les tragédiens (2)! » En fait, aucun artiste du Théâtre-Français ne fut mandé dans la péninsule : Napoléon pensa très judicieusement que pour ménager l'amour-propre de ses sujets du royaume, les fêtes de Milan devaient conserver un caractère purement ita-
(1) 19 vendémiaire au XIII (11 octobre 1804) : Arch. Com.-Fr.
(2) Stendhal, Journal, p. 2o4.
lien. Bruxelles et iMayence étaient des villes officiellement devenues françaises, dont on flattait, dont on « assimilait « les habitants en exhibant devant eux les meilleurs acteurs de Paris; Milan au contraire e'taitune capitale, fière de sa langue nationale, de son théâtre, et dont la susceptibilité se serait émue si un élément étranger avait participé même aux divertissements qui devaient accompagner le couronnement de son souverain.
Les représentations d'Erfurt sont demeurées mieux qu'historiques, légendaires : un « parterre de rois » groupé derrière les deux autocrates qui gouvernaient ou dominaient la presque totalité de l'Europe continentale ; Alexandre faisant à son allié la flatteuse application d'une sentence de Voltaire; les lettrés de la petite cour de Weimar, (iœthe et Wieland en tête, applaudissant nos tragédies classiques à quelques pas du champ de bataille d'Iéna : c'était là, sous cette forme théâtrale qui frappe particulièrement les imaginations, un symbole expressif de la prééminence napoléonienne et française, bien fait pour dilater l'orgueil de la « grande nation y. pour s'incruster dans les souvenirs populaires. L'empereur, qui avait lui-même disposé toutes choses en vue de cet effet d'éblouissement, en jouit plus que personne; sous une apparence de familière bonhomie, il y a comme une exubérance de vanité naïve dans sa première conversation avec Gœlhe : « Pendant que vous êtes ici, il faut que vous alliez tous les soirs à nos spectacles. Cela ne vous fera pas de mal de voir représenter les bonnes tragédies françaises... Monsieur (îœthe, venez ce soir à Iphiyénie. C'est une bonne pièce; elle n'est pas cependant une de celles que j'aime le mieux, mais les Français l'estiment beaucoup. Vous verrez dans mon parterre un bon nombre de souverains. Con-
298 COMEDIENS ORDINAIRES DE L'ExMPEREUR
naissez-vous le prince primat (li?... Eh bien! vous le verrez, ce soir, dormir sur l'épaule du roi de AVurtemberg... (:2) »
Ces pompes mémorables avait été réglées avec la précipitation quelque peu fébrile qui présida à l'organisation d'ensemble de l'entrevue. Le 16 septembre, l'ordre de départ immédiat fut si brusquement signifié à vingtdeux acteurs du Théâtre-Français, qu'il fallut afficher relâche pour le soir : à midi, tout était changé, et l'avis officiel arrivait que « le voyage n'aurait pas lieu (3) » . Le 19, par un nouveau revirement, on exigeait définitivement le départ pour le jour même de quatorze d'entre les meilleurs acteurs de la troupe tragique (4), sous la conduite du valet de comédie Dazincourt, qui était un excellent metteur en scène et le directeur ordinaire des spectacles de la cour. Mandé à Saint-Cloud pendant le déjeuner impérial, et durement rabroué parce qu^il avait eu l'inadvertance de vouloir inscrire Athalie sur le programme des représentations projetées (5), Dazincourt ne s'en dépensa pas moins à Erfurt avec tant de zèle, qu'il en rapporta le germe de la fièvre lente à laquelle il devait succomber six mois plus tard (6).
« Je ne veux que des tragédies », avait dit Napoléon,
(1) L'archevêque Dalberg, |)rimat de la confr>déralion du Rliin.
(2) Talleyram), Mémoires, t. I, p. 426-428. (Talleyrand, présent à la conversation, alfirtne qu'il la transcrivit à peine i-entré chez lui et que, pour plus do sûreté, il soumit sa version à Gœthe, qu'il recevait à dîner le soir même.)
(3) Registres des distributions : Arch. Com.-Fr.
(4) Sept hommes (Talma, Saint-Pri.x, Lafon, Damas, Desprès, Lacave, Varenne) et sept femmes (Mlle Raucourt, Mme Talma, Mlles Bour^foin, Duclicsnois, Gros, Rose Dupuis, I»atrat).
(o) « Athalie, fi donc! Voilà un homme qui ne me comprend pas. Vais-je à Erl'urt pour mettre quelque Joas dans la léle de ces Allemands? Athalie! que c'est bête! » (Tallkvuand, Mémoires, t. I, p. 403.)
(6) De Max.ne, la Troupe de Talma, p. 22-23.
nos comédies ne serviraient à rien; passé le Rhin, on ne les comprend pas (1). » En réalité, il ne s'était inquiété ni des préférences de ses invités allemands, ni même de celles du tsar, qui abhorrait la tragédie au point de ne pas la laisser jouer en sa présence au théâtre de la cour de Russie (2) : mais outre que Napoléon goûtait presque exclusivement la tragédie pour son compte personnel, il estimait que c'était un genre plus noble, plus propre à donner dans cette circonstance solennelle une haute idée de la grandeur française, plus fertile aussi en allusions flatteuses ou en enseignements pohtiques. Il insista positivement pour que la série des représentations débutât par Cinna, à cause de l'apologie de la raison d'État placée au cinquième acte dans la bouche de Livie, dont on a vu qu'il avait fait rétablir le rùle : t C'est excellent », disait-il à Rémusat, à Duroc et à Talleyrand, « et surtout pour ces Allemands qui restent toujours sur les mêmes idées, et qui parlent encore de la mort du duc d'Enghien : il faut agrandir leur morale (3). »
Seize soirs de suite, du 28 septembre au 13 octobre, les acteurs du Théâtre-Français jouèrent donc seize tragédies. La troupe dorée des souverains s'étant transportée le 6 octobre à Weimar, celle des comédiens suivit, et donna la Mort de César sur la scène de « l'Athènes allemande » : c'était comme l'avant-goùt littéraire de l'orgueilleuse commémoration qui devait être célébrée le lendemain sur le champ de bataille d'Iéna. A Erfurt, pour
(1) Talleyrant», Mémoires, t. 1. p. 403.
(2) Le 2/14 juin 1803, l'impératrice Elisabeth écrivait à sa mère qu'on avait profité d'une absence d'Alexandre pour donner à Pavlofsk une représentation de Méropc, « comme l'empereur ne peut pas souffrir la tragédie ». (Grand-duc Nicolas Mikmaïlowitch, l'Impéiatrice Élisabelh, t. II, p. 92.)
(3) Talleyrand, Mémoires, t. I, p. 404.
parer à la surdité déjà prononcée d'Alexandre, peut-être aussi pour mieux mettre en évidence la prééminence des deux empereurs, Napoléon avait fait dresser, à l'emplacement ordinaire de l'orchestre des musiciens, une sorte d'estrade où il trônait à côté de son allié (1). Audessous d'eux, « les tètes couronnées occupaient sur des fauteuils le premier rang; les princes héréditaires, pressés sur des chaises, remplissaient le second; et toutes les banquettes qui étaient derrière eux étaient couvertes de ministres et de princes médiatisés (2) ».
Malgré la prédilection de l'empereur pour le répertoire de Corneille, on ne donna à Erfurt avec Ciiiiui que trois autres pièces du père de la tragédie française, Horace, Rodoguiteei le Ciel. Racine, généralement considéré alors comme plus proche de la perfection, eut les honneurs de six représentations, avec Andivmaque, Britannicus, Mithridate, IphUjéme, Phèdre et Bajazet. Voltaire fut joué quatre fois comme Corneille, avec Zaïre, Œdipe, la Mo)f de Cèmr et Mahomet : ces pièces, bourrées de maximes morales ou politiques^ prêtaient aisément aux applications, et ce fut à elles peut-être qu'alla le plus vif succès. Aux œuvres des trois grands classiques de la tragédie (pour parler comme les contemporains de Napoléon), les convenances des acteurs avaient fait ajouter Bhadamiste et Zénobie, de Crébillon, et surtout l'inévitable Manliia, de Lal'osse, où il était entendu que Talma se surpassait.
Familier de longue date avec la langue française comme avec les chefs-d'œuvre de notre littérature, curieux d'entendre des interprètes dont quelques-uns jouissaient d'une renommée européenne, l'auguste ou aristocratique
(1) Thiers, Histoire du Consulal cl de. l'Empire, t. IX, p. 315.
(2) Tai-luvrani», Mémoires, t. I, p. i'2'.K
auditoire jugea pourtant austèrement monotone le divertissement qu'on lui offrait : le primat Dalberg ne dut point être seul à se laisser aller à des accès de somnolence. Cependant, tandis que la quotidienne intrigue tragique se déroulait solennellement sur la scène, un drame plus varié et plus piquant se jouait dans la salle. Les uns s'absorbaient dans la contemplation des deux potentats ; d'autres s'étudiaient à guetter les impressions sur la physionomie de Napoléon, ou encore à manifester leur zèle en soulignant les allusions par des sourires ou des murmures, à défaut des applaudissements proscrits par l'étiquette. A cet égard, Alexandre donnait l'exemple : soit f[ue le charme de>. épanchements de Tilsit le ressaisît par instants, soit qu'il s'appliquât à endormir la défiance de l'allié avec lequel il était près de rompre, il saisissait au passage les vers ou les tirades dont la flatteuse application pouvait être laite à l'empereur des Français. Un de ses gestes est resté célèbre; le 3 octobre, à la représentation d'OE'lipe. quand Philoctète, personnage fertile en sentences, eut déclamé :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
le tsar se tourna vers son voisin et lui serra la main avec affectation, tandis que tous derrière eux donnaient les marques d'un attendrissement plus ou moins sincère.
Si l'entrevue d'Krfurt manqua son but essentiel, (|ui était de confirmer et de resserrer l'accord entre les deux potentats, elle eut par ailleurs ce résultat inattendu, de réconcilier Alexandre avec la tragédie classique. Loin de lui donner une impression de satiété, les seize représentations consécutives l'initièrent aux beautés de « cette forme d'art puissante, noble et réglée, où de hautes passions s'agitent dans un cadre étroitement me-
suré (1) » : sa brusque conversion frappa son entourage quand il fut de retour en Russie (2).
Pour les représentations proprement dites d'Erfurt, la somme allouée fut moins forte que pour les spectacles donnés dans les résidences impériales voisines de Paris : 1 500 francs par soirée, au lieu de 4 000 à Saint-Cloud, 3 000 à Fontainebleau, 3 200 à Compiègne. Mais en sus, chaque artiste reçut 10 francs par poste pour frais de voyage et 24 francs par jour comme indemnité de déplacement (3 j.
Pour assurer les seize représentations consécutives d'Erfart, les quatorze tragédiens et leur directeur Dazincourt durent rester éloignés de Paris six semaines, du 19 septembre au 1" novembre (4) : le trajet était long et les routes encombrées. Leur absence se fit cruellement sentir au théâtre. A Ilémusat, qui avait allégué la convenance de laisser « quelques acteurs pour Paris », Napoléon avait répliqué : « Oui, des doublures; il faut emmener tout ce qu'il y a de bon, il vaut mieux en avoir de trop (5). » L'ordre fut obéi : les quelques tragédiens demeurés dans la capitale étaient trop peu nombreux, trop peu en renom surtout, pour attirer les spectateurs; leurs camarades de la troupe comique se trouvèrent hors d'état d'assurer des représentations quotidiennes, et la comédie d'ailleurs n'était point alors en possession d'achalander le théâtre. De là de fré-
(1) Vand.\l, Napoléon et Alexandre I", t. I, p. 457.
(2) « L'empereur, depuis Erl'urt, a pris le goût des tragédies et je crois que nous en aurons souvent cet hiver. » (L'impératrice Ëlisabolli à sa mère la margrave de Bade, 13/25 novembre d808 : grand-duc Nicol.\.s Mikh.\ïlovitch, l'Impératrice Elisabeth, t. II, p. 303.)
(3) Maze-Sencieii, les Fournisseurs de Napoléon, p. 122.
(4) L.\u(;iER, Docuinenls historiques sur la Comédie-Française, p. 127.
(5) Talleyuand, Mémoires, t. I, p. 404.
DÉI'LACKMIÎNTS COMMANDÉS 303
quents relâches (\), et un assez vif mécontentement parmi les habitués.
Cinq ans plus tard, une partie de la troupe du Théâtre-Français retournait en Allemagne, mais dans des conditions bien différentes : il ne s'agissait plus d'affirmer devant des vassaux une suprématie incontestée, mais de faire illusion aux ennemis, aux mécontents, sur les ressources de l'Empire, sur les dispositions de son chef. Les représentations de Dresde tinrent une place dans le plan combiné pour duper et intimider l'Europe et la France.
Le 4 juin 1813, les plénipotentiaires avaient signé à Pleiswitz l'armistice de deux mois qui, dans la pensée des deux parties, n'était point un acheminement à la paix, mais une trêve destinée à parfaire les armements, à compléter les plans de campagne militaire et diplomatique (2). Le 8, Napoléon adressait à son plus sûr confident parisien, l'archichancelier Cambacérès, cette lettre significative : « Mon cousin, le grand écuyer doit avoir écrit au comte Rémusat pour demander des comédiens pour Dresde. Je désire assez que cela fasse du bruit dans Paris, puisque cela ne pourra faire qu"un bon effet à Londres et en Espagne, en y faisant croire que nous nous amusons à Dresde. La saison est peu propre à la comédie : il ne faut donc envoyer que six ou sept acteurs tout au plus, mais de bon choix et capables de monter six ou sept pièces. Il faudrait également les faire voyager sans éclat et de manière à ne faire aucun embarras sur la route. Il n'en faut pas moins laisser faire à Paris les demandes comme si toute la tragé-
(1) Cf. le registre des distributions : Arcli. Com.-Fr.
(2) SoREL, l'Europe et la liévolulion française, t. Vlil, p. 127 «t s.
die (sic) devait partir, et laisser bavarder sur ce sujet. Kémusat choisira, ou la Come'die-Française ou Feydeau. Si Ton ne pouvait pas avoir du bon, il faudrait abandonner cette idée (1). »
Malgré l'alternative laissée au surintendant, l'empereur préférait évidemment aux acteurs de TOpéra- Comique ceux du Théâtre-Français^ ses « comédiens ordinaires », qui jusque-là avaient seuls été mandés pour ses lointains déplacements. Il parut impossible, pour une série de représentations variées, de se limiter à une demi-douzaine d'acteurs, comme l'indiquait la missive impériale. En revanche, sans tenir compte de l'insinuation qui visait exclusivement les tragédiens, sans se conformer non plus aux précédents de Mayence et d'Erfurt, le surintendant <it appel aux deux troupes pour recruter le détacliement destiné à la Saxe. Il y avait à cela deux raisons : puisque Napoléon tenait à accréditer l'idée qu'il songeait surtout à s'amuser à Dresde, la comédie était un divertissement plus frivole que la tragédie; d'autre part, les ministres s'étaient convaincus de la nécessité de ménager l'opinion parisienne : en répartissant les choix entre les deux troupes, on gênait moins les représentations de la rue de la Loi, on prévenait des murmures. Si Talma partait, il restait pour jouer la tragédie Lafon et 3111e Duchesnois; dans la troupe comique, l'absence de Fieury et de Mlle Mars était atténuée par la présence de Mlle Leverd. On ne renouvelait pas la faute d'Erfurt, où l'une des deux troupes s'était trouvée décapitée par l'exode de toute l'élite.
La lettre impériale était datée du 8 juin : la diligence de Rémusat fut telle, que dès le 13, dix-sept acteurs se
(I) Concsponddiice, 20103.
mettaient en route (1). Avec ceux qui viennent d'être nommés, il faut citer notamment Saint-Prix, Desprès, Baptiste cadet, Armand, Michot, The'nard, Michelot, Mlles Bourgoin et Me'zeray; à Dresde, comme il a été dit plus haut, Mlle George, qui avait quitté la Russie, vint grossir le contingent des tragédiens. 3Ialgré pourtant sa présence et celle de Talma, c'est la comédie que demanda surtout l'empereur, pour faire une diversion plus complète aux préoccupations qui l'assiégeaient, pour donner une impression plus frappante de tranquillité d'esprit et de sécurité.
Quand vint l'heure de la rupture de l'armistice, Napoléon trouva le temps, entre mille dispositions militaires ou politiques, d'ordonner le départ des comédiens pour le 42 août (2), et de régler leurs gratifications (3). Largement fixées comme d'habitude, ces gratifications avaient ceci de particulier, que les comédiens étaient mieux traités que les tragédiens, parce qu'à Dresde ils avaient payé davantage de leur personne : ainsi Talma et Mlle George ne recevaient chacun que 8 000 francs contre 10000 francs attribués à Fleury et à Mlle Mars. L'ensemble des gratifications montait à 111 500 francs, ce qui avec les aut^-es frais faisait pour le voyage des acteurs une dépense totale de 259 .o39 fr. 38 cent. Trois mois plus tard, après le retour de Leipzig, Bertrand, devenu grand maréchal du palais, exposait que celte charge anormale avait mis la caisse des théâtres en déficit de
(1) LAuciiER, Documents historiques sur la Comédie-Française,
(2) A Drouot (faisant les fonctions de grand maréchal), 9 août 1813 : Correspondance, 20342.
(3) A Rémusat, 11 août 1813 : Lettres inédites, éd. Lecestre,