LE ROI ET LES POÈTES
jugements de la cour semblaient sans appel. Il nous reste à voir s'ils étaient toujours bien fondés.
Il faut distinguer ici le goût personnel du roi et celui des courtisans. On peut bien croire que ces deux choses se confondent pendant les quinze ou vingt premières années de son règne, où Louis XIV s'intéresse vivement au théâtre : nul n'eût osé sans doute manifester un sentiment différent de celui du roi ; et ce fut heureux pour les grands poètes du temps; car, sauf les erreurs inévitables et communes à presque tous les contemporains, Louis XIV nous semble avoir eu en littérature un goût plus sain que tout son entourage, sans aucune exception.
Mais vers 1680, le roi semble perdre le goût du théâtre ; il n'assiste qu'assez rarement, — Dangeau le remarque, — aux représentations données à Versailles, et quand il y paraît, c'est pour désapprouver parfois les pièces et s'y ennuyer. Les représentations n'en ont pas moins lieu régulièrement, sauf dans les dernières années, où des deuils répétés, plus que la misère publique et les désastres, viennent souvent les interrompre. Pendant cette seconde partie du règne de Louis XIV, on peut et on doit reconnaître que dans le choix du répertoire et le succès des pièces représentées, la cour a eu un goût distinct de celui du roi.
Ce n'est pas que, même pendant ses premières années, la gloire des lettres l'ait autant préoccupé qu'on se plaît à le croire. Cette préoccupation avait bien été celle de Richelieu; il s'y intéressait et comme ministre et comme homme de lettres luimême. Louis XIV a porté là un goût plus sûr, mais certainement beaucoup moins vif. Pas plus que ses
contemporains, le roi n'aperçoit encore toute la puissance des lettres. Cette puissance du reste n'est généralement reconnue qu'au siècle suivant; seul au xvne siècle, Richelieu l'avait pressentie. Il est vrai que l'ardent ministre y porta à la fois l'instinct du despote qui veut concentrer sous sa main toutes les forces sociales et l'intolérance du chef d'école qui a ses idées à lui et veut les faire prévaloir. En créant et l'Académie et le premier journal, la Gazette, il poursuit ce double but; il cherche ce qu'on a appelé l'unité de la France; mais il se préoccupe aussi du triomphe des trois unités. En littérature au moins, Louis XIV n'impose son goût personnel que par l'exemple, et ce goût est meilleur que celui de Richelieu. Le roi a été de la bonne école, celle de Molière, de Racine et de Roileau, et il le fut à une date où il y avait quelque mérite à l'être : car cette opinion n'était pas celle qui prévalait alors, surtout parmi les beaux esprits, et que protégeaient, comme nous Pavons dit, les ministres, les académies et les journaux.
CORNEILLE
A l'égard de Corneille, dont il trouvait la gloire établie partant de chefs-d'œuvre, il se montra bienveillant sans partialité : on peut croire môme qu'il y eut de la part du jeune roi, à l'égard des dernières productions du vieux poëte, même les plus faibles, l'intention louable et généreuse d'honorer dans sa décadence incontestable celui qui avait été le fondateur et la gloire du Théâtre-Français. Nous ne parlons pas de Y Œdipe, qu'il paraît avoir très-sincèrement admiré, et qu'il fit si souvent représenter encore, même