Mémoires de Charles Perrault, 1. II
n'étaient donc nullement indispensables cinq ans avant que l'on sût ce qu'on devait faire de l'emplacement. A quoi faut-il attribuer ce zèle si expéditif qui mettait ainsi Molière et ses camarades, aussi bien que les Italiens, dans l'impossibilité de jouer pendant plus de trois mois (du 11 octobre 1660 au 20 janvier 1661)? Nous ne voulons pas noircir la mémoire de l'inconnu Ratabon, et supposer sans preuves qu'en prenant sur lui la responsabilité d'une expulsion et d'une démolition si désirée par les deux théâtres rivaux, l'hôtel de Bourgogne et le Marais, il ait cédé à un de ces « arguments irrésistibles » auxquels on ne résistait guère en effet alors (Golbert, le grand Golbert lui-même recevait des pots-de-vin). Nous nous bornons à répéter, comme la Grange , que la malveillance dudit Ratabon était par trop manifeste, quel qu'en fût le motif.
« Cependant la troupe, qui avait le bonheur de plaire au roi, fut gratifiée par Sa Majesté delà salle du Palais-Royal, Monsieur l'ayant demandée pour réparer le tort fait à ses comédiens ; et le sieur de Rata-
1. Les théâtres n'obtenaient rien alors qu'en invoquant des argumen ts de ce genre. Molière, en Languedoc, s'était vu quelque temps préférer, auprès du prince de Conti, une troupe rivale qui avait intéressé à sa cause la maîtresse du prince, Mme de Calvimont, et il ne put avoir gain de cause que parce que Sarrasin s'intéressa, mais d'une autre façon, à la troupe de Molière, si l'on en croit les mémoires de Cosnac (il tomba amoureux d'une des actrices). Voir, dans Tallemant des Réaux, l'histoire du comédien Jodelet, obligé, pour parvenir auprès du chancelier, de promettre à chacun de ses domestiques un quart de ce qu'il allait recevoir, et qui, en conséquence, demande au chancelier cent coups de bâton, à distribuer par quart à chacun de ses valets de chambre.
TROUPE DE MOLIÈRE
bon reçut un ordre exprès de faire les grosses réparations de la salle du Palais-Royal : il y avait trois poutres de la charpente pourries et étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine. La troupe commença quelques jours après à faire travailler au théâtre, et demanda au roi le don et la permission de faire emporter les loges du Bourbon et autres choses nécessaires pour leur nouvel établissement, ce qui fut accordé à la réserve des décorations, que le sieur de Vigarani, machiniste du roi, nouvellement arrivé à Paris, se réserva, sous prétexte de les faire servir au palais des Tuileries ; mais il les fit brûler jusqu'à la dernière, afin qu'il ne restât rien de l'invention de son prédécesseur, qui était le sieur Torelli, dont il voulait ensevelir la mémoire *. La troupe, en butte à toutes ces bourrasques, eut en*, core à se parer de la division que les autres comédiens de l'hôtel de Bourgogne et du Marais voulurent semer entre eux, leur faisant diverses propositions pour en attirer, les uns dans leur parti, les autres dans le leur. Mais toute la troupe de Monsieur demeura stable. Tous les acteurs aimaient le sieur de Molière, leur chef, qui joignait à un mérite une capacité extraordinaire, une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils voulaient courir sa fortune et qu'ils ne le quitteraient jamais, quelque proposition qu'on leur fit et quelque avantage qu'ils pussent trouver ail-
1. Ce Vigarani est un de ceux que la Gazette nomme le plus volontiers, et toujours avec éloge. — La salle de spectacle, aux Tuileries, celle où l'on joua plus tard Psyché, fut construite pay Ratabon et Vigarani. (Anecdotes dramatiques, t. II, p. 110.)
leurs. Sur ce fondement, le brait se répandit dans Paris que la troupe subsiste, qu'elle s'établit au Palais-Royal avec la protection du roi et de Monsieur. » (Registre de la Grange.)
Il y a quelque chose de touchant et d'honorable à la fois dans cet attachement des comédiens pour Molière, à une date où il était loin d'avoir établi solidement sa fortune et sa réputation à Paris. Après tout des gens d'esprit, comme l'étaient la plupart de ses camarades, reconnaissent plus facilement que des sots l'ascendant du génie; mais ce sentiment de la supériorité de Molière n'aurait pas suffi pour les préserver des tentations d'intérêt et de renommée, qui pouvaient les attirer ailleurs, s'il n'y avait eu, et chez lui et chez eux, des qualités de cœur qui lui valaient cette fidélité affectueuse. Le reste de la vie de Molière suffirait pour prouver que ce récit tracé par la Grange au jour le jour n'était pas un tableau de fantaisie. Des comédiens qui composaient alors sa troupe \ on ne voit guère que M 118 du Parc qui l'ait quittée en 1667, pour aller jouer chez ses rivaux, et Racine paraît n'avoir pas été étranger à cette défection 2.
1. « Quand Molière s'installa à Paris, dit Chappuzeau, Molière, du Parc, de Brie et les deux frères Béjart avec les demoiselles Béjart, de Brie et du Parc, composaient alors la troupe, qui passait avec raison pour la première et la plus forte de la campagne... Du Croisy qui avait paru avec réputation dans les provinces à la tête d'une troupe, et la Grange dont le mérite est connu, se joignirent alors (Pâques 1659) à celle que Molière conduirait, et qui ne put que se bien trouver de ce renfort. » P. 193.
2. Plus tard, Brécourt, entré dans la troupe seulement en 1662, la quitte en 1664. Baron y entre en 1670, et en sort en 1671»
TROUPE DE MOLIÈRE
La protection royale s'était en cette occasion manifestée d'une façon éclatante. On voit par le récit de la Grange que c'est au roi lui-même que Molière adresse ses réclamations, et le narrateur ne semble faire intervenir le nom de Monsieur que parce qu'il ne pouvait s'en dispenser. C'est donc, en cette occasion comme en plusieurs autres, à Louis XIV que revient l'honneur d'avoir protégé Molière contre la malveillance des uns et l'indifférence des autres.
La salle du Palais-Royal, quoique délabrée, était alors la seule à Paris qui eût été construite primitivement pour un théâtre. Selon Sauvai \ elle pouvait tenir jusqu'à 3 ou 4,000 personnes. Le parterre mesurait en largeur neuf toises sur dix ou onze de profondeur. Des deux côtés régnaient « deux balcons dorés posés l'un sur l'autre et qui, commençant au portique, venaient finir assez près du théâtre ». Telle elle était du moins au temps de Richelieu. Mais on doit supposer que l'aménagement nécessaire pour un théâtre public a dû réduire l'espace réservé aux spectateurs. Au moins est-il sûr qu'au temps de Molière, cette salle n'a jamais contenu ni 4,000, ni môme 3,000 spectateurs. Molière dut encore la partager avec les Italiens, très-aimés aussi du roi, et qui furent en possession d'y jouer quatre fois par semaine. Mais il était là chez le roi; carie Palais- Royal appartenait alors à Louis XIV, et ce ne fut que onze ans plus tard qu'il entra dans l'apanage de la maison d'Orléans. Voilà donc enfin Molière définitivement installé. Il n'aura plus à redouter que la
\. Cette salle était située vers l'angle actuel de la rue de Valois, t. If, p. 101, et t. III, p. 47.
rivalité des autres comédiens et leurs dénonciations intéressées, la malveillance des auteurs dramatiques, les sottes critiques des gens du bel air. des précieux et des précieuses ; et enfin la haine des « bigots mis en jeu ». Celle-là sera implacable et acharnée. Elle ne s'arrêtera pas même devant sa tombe ; ils se consoleront à peine de la lui avoir vainement disputée par la douce et charitable espérance qu'il est tombé du moins entre les mains de celui qui a dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez 1 ! »
Pour lutter contre tant d'animosités, il a son génie et une troupe excellente pour la représentation de ses pièces, des comédiens qu'il a formés, dont il sait les qualités particulières, et aussi les défauts qu'il utilisera comme leurs qualités. Pour chaque rôle nouveau, ils auront ses conseils, son inspiration directe et journalière. Mais cette troupe, il a aussi à lui l'aire une réputation : pour qui sait jusqu'où va la prévention au théâtre, et combien il est convenu d'avance que tel acteur doit faire rire, tel autre faire pleurer, il est facile de concevoir que les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, depuis longtemps en possession de l'admiration publique, conserveront encore bien des avantages sur la troupe de Molière, et qu'il lui faudra du temps pour que sa troupe soit considérée comme leur égale, seulement dans la comédie, et même dans ses comédies.
Il n'en avait guère d'autres à jouer, comme nous l'avons dit : les auteurs, ou jaloux, ou craignant de se compromettre à l'égard de ses puissants rivaux*