‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 14 sur 132 · Bossult, Maximes sur !a comédie · texte numérisé non relu

Bossult, Maximes sur !a comédie

TROUPE DE MOLIÈRE

ne s'avisaient guère de lui apporter leurs pièces. En réalité Molière et sa troupe n'ont joué avec succès que le répertoire de Molière; c'était assez.

Ce n'est pas qu'il ne fît aux auteurs des conditions assez belles pour le temps : à Racine, débutant et inconnu, il assura deux parts sur la recette, quoique, selon Chappuzeau, l'usage fût de ne rien donner du tout aux « apprentis qui se doivent contenter de l'honneur qu'on leur fait de produire leurs ouvrages ». A Corneille vieilli et déjà abandonné, il donne 2,000 livres pour Attila; à Boyer, pour son Tonnaxare (une chute), il donne « dans une bourse brodée d'or et d'argent 550 livres ». C'est beaucoup après un échec, dont Boyer même, malgré sa jactance habituelle, convient dans la préface de ce chef-d'œuvre. Mais personne ne vient à lui; il lui faut suffire seul à sa troupe, travailler, inventer sans cesse, sacrifier à d'admirables ébauches, improvisations indispensables à l'existence de son théâtre, le temps qu'il eût pu consacrer à toute cette série de peintures achevées, dont il a esquissé quelques-unes dans son Impromptu de Versailles et où il ne se flattait pas d'épuiser encore « tout le ridicule des hommes ».

Il mourut à la peine. On sait ce qu'il advint : a Dans le désordre où la troupe se trouva après cette perte irréparable, dit l'honnête la Grange, le roi eut dessein de joindre les acteurs qui la composaient aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne. »

En attendant, Lulli, qui ne s'oubliait point, portait le dernier coup à la troupe de celui qui l'avait honoré d'une collaboration très-recherchée sans doute par lui, alors qu'il était peu connu : il fit évincer

les compagnons de Molière de la salle où ils avaient représenté tant de chefs-d'œuvre, et se l'appropria *. On fut expéditif cette fois encore; ils n'avaient eu le temps de jouer que douze fois depuis la mort du grand poëte, et ils ne savaient plus où aller.

Molière était mort le 17 février, et, le 23 mai suivant, ses camarades achetaient rue Mazarine, dans le jeu de paume de M. de Laffemas, le théâtre construit par M. de Sourdéac, pour des opéras (privilège dont, ainsi que Perrin et Cambert, il avait été aussi dépossédé par les intrigues de Lulli). Les conditions étaient assez onéreuses : ils n'étaient, comme M. de Sourdéac, que locataires de la salle, et en prenant « le jeu de paume où pend pour enseigne la Bouteille », ils devaient payer « par chacun an le prix de 2,400 livres. » En outre ils étaient forcés de compter à M. de Sourdéac 14,000 livres, qu'ils furent obligés d'emprunter « à M. Boudet, tapissier du roi », un des parents de Molière. Ils s'engageaient enfin à donner une part à M. de Sourdéac et une autre à M. de Champéron, son associé 2 : cette dernière clause fut l'origine de dissensions intestines, dont les registres ont gardé la trace, et d'un interminable procès.

Quatre d'entre eux les avaient quittés : c'étaient Baron, la Thorillière, Mlle Beauval et son mari3.

1. Lulli dut rendre à cette occasion à la veuve de Molière 11,000 livres qui lui avaient été prêtées trois ans auparavant par Molière. Voir Eud. Soulié, Recherches.

2. Dans la liste des associés, sur le registre de la Grange en 1G76, Sourdéac et Champéron sont qualifiés de machinistes.

3. Comme l'intervention du pouvoir se faisait sentir en tout, on ne sait si c'est de leur propre mouvement que ces quatre corné-

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Mais au même moment, des recrues leur arrivaient du théâtre du Marais1. Ils avaient déjà traité avec le marquis de Sourdéac, lorsque, sur une parole du roi qui ne voulait plus que deux troupes à Paris, Colbert se fit présenter la liste des acteurs et actrices du Marais, et « choisit les meilleurs sujets pour les incorporer avec ceux de la troupe du Palais-Royal 2 ».

diens avaient quitté leurs camarades dans la peine, ce qui ne leur ferait guère honneur, et ce dont après tout Raron au moins était bien capable. C'était par un ordre du roi qu'antérieurement, 31 juillet 1070, M"e Reauval et son mari avaient dû quitter une troupe de comédiens où ils étaient engagés pour entrer au théâtre du Palais-Royal; il était enjoint aux comédiens de cette troupe qui était alors à Mâcon « de les laisser sûrement et librement partir sans leur donner aucun trouble ni empêchement, nonobstant toutes conventions, contrats et traités avec clauses de dédit qu'ils pourraient avoir fait ensemble, dont, attendu qu'il s'agit de la satisfaction et du service de Sa Majesté, elle les a relevés et dispensés ». Depping, Correspondance administrative, tome IV, p. 571. On peut soutenir, et par des raisons meilleures, le droit qu'avait jadis la Comédie-Française de puiser dans les troupes de province les sujets à sa convenance; mais au moins eût-il été plus royal, et surtout plus loyal, de payer le dédit, au lieu d'annuler simplement le contrat.

1. Rosimont, le meilleur acteur du Marais à cette époque, était déjà entré dans la troupe de Molière, mais non, comme le disent les frères Parfaict, dès le 24 février et pour jouer le rôle du Malade imaginaire. La Grange dit formellement : « Le vendredi 3 mars on recommença le Malade imaginaire. M. de la Thorillière joua le rôle de M. de Molière. Recette 1,590 a. » 11 tint le rôle jusqu'à la clôture de Pâques. Rosimont ne fut chargé de ce rôle qifà la reprise qui eut lieu à l'hôtel Guénegaud.

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