Préambule de l'arrêt
avait entretenus avec leur pays depuis les interminables guerres d'Italie. Les alliances et les mariages, deux reines italiennes, des ministres italiens, des familles du même pays s'installant en France et y prenant une place importante dans le gouvernement ou la noblesse, les Birague, les Nevers, les Gondi et les Mazarin, et à leur suite une foule d'aventuriers et de gens d'esprit venant chercher fortune en France ; enfin plus que tout, la supériorité de l'Italie du xvie siècle dans les arts, les lettres et les sciences, qui lui assurait d'avance une prépondérance marquée dans l'art, et le droit de rappeler à la France qu'elle lui avait servi de modèle, envoyé ses peintres, ses architectes, ses sculpteurs, ses musiciens, ses savants même, depuis le Rosso, le Primatice, Léonard de Vinci, Benvenuto Gellini et Goudimel, jusqu'à Lulli, au cavalier Bernin, et enfin l'astronome Gassini : toutes ces raisons justifiaient et maintenaient en France l'influence italienne. Nos rapports avec l'Espagne avaient été d'une nature toute différente; les deux races ne s'étaient mêlées que par la guerre ou par des alliances compromettantes pour les partis qui les avaient sollicitées, telles que la Sainte Ligue, les conspirateurs au temps de Richelieu, et enfin le Grand Condé. Deux mariages royaux, celui d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, celui de Marie Thérèse avec Louis XIV, avaient établi entre les deux nations des relations d'un autre genre; mais Anne d'Autriche n'avait pas paru trop se rappeler sa nationalité primitive; et quant à Marie-Thérèse, si elle ne l'oublia jamais et resta espagnole clans sa dévotion, ses goûts et ses habitudes, son influence personnelle si effacée
n'eut d'autre résultat que d'appeler et de maintenir en France une troupe de comédiens espagnols, depuis son mariage jusqu'à la mort de Molière, c'est-à-dire pendant treize ans environ. Une meilleure recommandation pour les Espagnols aurait dû être d'avoir souvent inspiré le grand Corneille, et fourni de plus aux conteurs comme aux poètes dramatiques une mine inépuisable depuis Scarron jusqu'à Le Sage; mais ce titre sérieux auprès d'un petit nombre de lettrés ne suffisait pas pour un succès populaire. La connaissance de la langue espagnole était d'ailleurs bien loin d'être aussi répandue que celle de l'italien, et il faut dire de plus que la comédie italienne, avec ses personnages de convention connus d'avance, et la pantomime expressive de ses acteurs, était facilement intelligible pour ceux mêmes qui ne possédaient pas bien la langue. Le drame espagnol et la comédie même, d'un caractère moins prévu et plus élevé, était bien plus difficilement accessible. Aussi les comédiens espagnols, après avoir vainement tenté de se faire accepter du public, restèrent-ils simplement les comédiens de la reine, à une date où leur crédit se fût mieux trouvé peut-être d'exciter l'intérêt de Mlle de La Vallière ou de Mme de Montespan.
Chappuzeau, dans son Théâtre-Français, a fait en quelques lignes l'histoire de cette troupe de 1660 à 167/i, époque où il publiait son ouvrage : « Nous vîmes arriver à Paris une troupe de comédiens espagnols la première année du mariage du roi. La Troupe royale lui prêta son théâtre, comme elle avait fait avant eux aux Italiens, qui occupèrent depuis le Petit-Bourbon avec Molière et le suivirent
après au Palais-Royal. Les Espagnols ont été entretenus depui - par la reine jusques au printemps dernier, et j'apprends qu'ils ont repassé les Pyrénées1. »
Nous trouvons çà et là quelques détails qui compléteront cette trop brève narration.
Les comédiens espagnols, venus après la paix des Pyrénées et le mariage du roi avec l'infante d'Espagne, débutèrent à Paris en juillet 1660 : d'abord, à ce qu'il semble, au Petit-Bourbon, et ensuile à l'hôtel de Bourgogne. Loret qui les a entendus nous dit :
Pour considérer leur manière J'allai voir leur pièce première, Donnant à leur portier tout franc La somme d'un bel écu blanc.
Je n'entendis point leurs paroles; Mais tant Espagnols qu'espagnoles, Tant comiques que sérieux, Firent chacun tout de leur mieux, Et quelques-uns par excellence, A en juger par l'apparence.
Ils chantent et dansent ballets, Tantôt graves, tantôt follets; Leurs femmes ne sont pas fort belles, Mais paraissent spirituelles. Leurs sarabandes et leurs pas Ont de la grâce et des appas; Comme nouveaux, ils divertissent, Et leurs castagnetles ravissent.
C'était en effet ce que l'on comprenait le mieux,, et Loret nous explique par son aveu la principale
cause de leur insuccès : « On n'entendait pas leurs paroles. » Les comédiens français, ajoute Loret, bien loin d'être contre eux marris, leur firent fête et les régalèrent. S'il s'agit des comédiens de la Troupe royale, comme le dit Ghappuzeau, ils n'avaient pas sujet d'en être marris, comme ils l'étaient déjà des succès de la troupe de Molière; car la nouvelle troupe, malgré le témoignage du bienveillant Loret, paraît avoir réussi aussi peu que possible, et c'est peut-être parce qu'ils n'espéraient pas attirer une grande affluence qu'ils prenaient plus cher que les autres, un écu blanc, comme le dit Loret : ils avaient même pris plus cher, quand ils jouèrent sur le théâtre du Petit-Bourbon. Nous en trouvons la preuve dans une note du registre de la Grange :
« Dimanche 11 juillet (1660) : il vint en ce temps une troupe de comédiens espagnols qui joua trois fois à Bourbon, une fois à demi-pistole, la seconde fois à un écu, et la troisième fois fit un four. »
Comme Loret dit avoir assisté à leur première représentation, et que c'est seulement à la seconde de celles qui furent données au Petit-Bourbon que les Espagnols, rabattant de leurs prétentions, jouèrent à un écu, prix uniforme à ce qu'il semble; on peut en conclure que la première représentation à laquelle il a assisté eut lieu à l'hôtel de Bourgogne. C'est ce que confirment les dates ; on voit celle que donne la Grange, et l'on peut induire du récit de Loret, publié le 2k juillet, et donnant les nouvelles de la semaine précédente, que c'est vers le 20 juillet qu'il alla les voir. Leur insuccès sur les deux scènes semble donc assez bien établi.
Ne se sont-ils risqués en public qu'à cette date? *
Si l'on pouvait se fier à ce qu'affirme Mervezin \ on devrait supposer qu'ils ont répété plus tard ces tenlatives malheureuses. Voici ce qu'il dit : « Après l'heureux mariage du roi, il vint des comédiens espagnols pour s'établir à Paris; mais ils n'y lurent pas heureux. Ils ne surent jamais trouver le goût des Français ; leur facétieux paraissait grave et leur gravité facétieuse, tout le monde était d'un grand sérieux à leurs comédies, et l'on n'allait à leurs tragédies que pour rire... Ces comédiens, lassés enfin de déclamer dans des solitudes, repassèrent les Pyrénées. » Cette dernière phrase semblerait indiquer qu'ils ne s'étaient pas découragés après le double four constaté par la Grange et par Chappuzeau.
S'ils ne réussirent pas à Paris, ils se maintinrent à la cour. La Gazette mentionne assez souvent des représentations données par eux chez la reine. En 1663, ils jouent soixante-treize fois à la cour, et touchent 32,000 livres : chiffre énorme soit pour les représentations, soit pour la pension, si on le compare aux chiffres correspondants des comédiens français ou italiens2, mais ceux-ci avaient d'autres ressources. DansleZta^ des Muses en 1666, on peut croire que ce sont eux encore qui chantent deux dialogues espagnols3, et figurent dans ce divertissement, non- seulement à côté des comédiens de