L'OPÉRA. SI
musique parut belle, au dire de Saint-Évremond, la poésie en sembla fort méchante. De là des dissensions entre les associés. Lulli, qui avait déjà débauche à Cambert ses deux meilleurs chanteurs, appuyé d'ailleurs par Mme de Montespan, se fit donner en 1672 le privilège de Perrin, qu'il dut dédommager. Le marquis de Sourdéac, qui se trouvait évincé sans compensation, fort processif d'ailleurs, en sa qualité de Normand, intenta un procès à Lulli; et ce qui donne une idée médiocre de la justice d'alors, Colbert écrivit au président de Harlay de donner dans ce procès « au sieur Lulli toute l'assistance et la protection qui dépendaient de l'autorité de sa charge1 ». Lulli l'emporta encore. Il s'associa Quinaultpour les paroles, et prit possession en 1073 de la salle du Palais-Royal, a" où la troupe de Molière venait d'être renvoyée. Il conclut avec Quinault un contrat par lequel celui-ci s'engageait à lui fournir tous les ans un opéra moyennant 4,000 livres. Depuis le roi accorda 2,000 livres de pension à Quinault, et « daigna quelquefois même lui donner les sujets de ses opéras2 ». Nous reparlerons plus loin du goût du roi pour ce genre fastueux et assez équivoque, surtout tel qu'on le comprenait alors, et qui était presque toujours d'ailleurs sous l'apparence d'un sujet romanesque ou mythologique un hymne en son honneur, une apothéose périodiquement renouvelée et dont il ne se lassait point. On ne peut nier que Quinault, par ses quali-
1. Voir cette lettre, Correspondance de Colbert, t. V, p. 323.
2. La Vie de Quinault, en tête de ses œuvres, éd. de 1715, t. J, p. 35. — Lulli s'était installé un moment, en 1672, rue de Vaugiarrd, sur l'emplacement actuel de l'Odéon.
tés comme par ses défauts, ne fût admirablement propre à ce genre auquel il se consacra désormais tout entier; il avait trouvé sa véritable voie. 11 conserva jusqu'à la fin la faveur royale et n'eut jamais à subir ni des tracasseries comme Molière, ni l'oubli comme Corneille, ni comme Racine, une disgrâce plus ou moins dissimulée.
Quant à Lulli, il faut bien se rendre compte de ce qu'il avait demandé et obtenu. Ce n'était pas seulement la direction du seul théâtre de musique qui existât alors : c'était, comme le dit Charles Perrault *, « le droit de composer seul des opéras », le monopole de la musique dramatique. Et Perrault ajoute que bien des gens, à la cour même, blâmèrent ce privilège exorbitant, et trouvèrent que, si on avait permis à d'autres musiciens de faire des opéras, on les eût « engagés ainsi par émulation à se surpasser les uns les autres et à porter notre musique à sa dernière perfection ». Mais Colbert n'avait pas osé s'opposer à la volonté du roi circonvenu par Lulli.
L'opéra, installé au Palais-Royal, y est resté pendant tout le siècle suivant.
La fin du règne fut marquée par une création, qui subsistera pendant tout le xvme siècle. Louis XIV (7 janvier 1713) y autorisa rétablissement des bals publics qui devinrent si célèbres par des aventures de toute sorte. Il est assez étrange que cette institution date des années de dévotion du roi. On ne put du reste les ouvrir que sous la régence, quand le père Sébastien, carme, eut imaginé une machine