L'OPÉRA
C'était pour complaire au ministre, à ce qu'il semble, que l'abbé Perrin composa « la première comédie française en musique représentée en France ». Gambert en fit la musique; cette pastorale fut représentée à Vincennes en 1659, devant le roi, la reine mère et le cardinal. Celui-ci encouragea Perrin et Cambert à composer un autre ouvrage du même genre-, l'opéra français semblait ainsi fondé. Mais la mort de Mazarin ajourna la représentation de ce nouvel ouvrage. Il est vrai que la poésie de l'abbé Perrin n'était guère de nature à recommander beaucoup le genre nouveau, quoiqu'il se félicite, dans la préface de son opéra de Pomone, d'avoir obtenu les suffrages « de quatre ou cinq de nos plus habiles hommes en poésie ». Il est difficile pourtant de se figurer que les prétentieuses platitudes et les inventions burlesques de cette mythologie baroque aient pu avoir pour personne le moindre attrait. On y trouve par exemple une scène bizarre, entre Priape, le dieu des jardins, quatre jardiniers, suivants du dieu, et des bourgeoises. Les jardiniers décrivent à ces dernières dans les vers suivants l'amour qui les consume :
Nos peaux sont plus sèches Que des parchemins, Et nos pauvres bêches Nous tombent des mains.
Attendries, « la première et la deuxième bourgeoises » répondent sans la moindre hésitation :
Allons sur les vertes fougères Cueillir les doux fruits de l'amour.
« Le dieu et les jardiniers vont embrasser chacun leur bourgeoise, » dit le livret. Mais elles se changent en autant de buissons de ronces, et le dieu, <{ en se piquant, » s'écrie :
Peste! quel changement! quelle métamorphose!
Ce reste est dans le même goût, et sert à nous expliquer l'admiration, un peu exagérée peut-être, qu'excitèrent plus tard les opéras de Quinault.
C'était toutefois à l'abbé Perrin d'abord que Louis XIV avait accordé en 1669 par lettres patentes le privilège « d'une académie d'opéra ou représentations en musique, en langue française, sur le pied de celles d'Italie ». Elle doit être établie à l'imitation de celles qui ont été instituées ailleurs par le pape et d'autres princes, et le roi fait « très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient... de faire chanter de pareils opéras ou représentations en musique dans toute l'étendue du royaume pendant douze années sans le consentement de l'exposant ».
Malgré ces expresses inhibitions, l'abbé Perrin ne profita pas longtemps de son privilège. Il s'était associé avec le musicien Cambert, surintendant de la musique de la reine mère, et le marquis de Sourdéacqui leur fournit les machines1. Les trois associés s'installèrent rue Mazarine, à l'hôtel Guénegaud2, 43t ce fut là que fut représentée Pomone. Mais si la
1. Bfiauchamp, Becherches sur les théâtres, tournois carrousels, ballets, etc., p. 67.
2. Dans la salle où devait s'établir plus tard la troupe de Molière.