PETITS THEATRES, TROUPES DE CAMPAGNE
En dehors de l'Opéra et du Théâtre-Français, la comédie italienne avait pu seule subsister, grâce à une longue possession et au goût du public pour ce genre léger. Elle avait fini pourtant par succomber et disparaître.
Antérieurement même, au lieu des trois théâtres français qui luit tient entre eux et se disputaient la faveur du public au commencement du règne de Louis XIV, il n'y en avait plus qu'un seul, armé du redoutable privilège de représenter des pièces françaises. L'Opéra, de son côté, institution nouvelle, ('•lait également privilégié pour les comédies en musique. On ne pouvait donc plus ni chanter ni
réciter en français, sans avoir à craindre les réclamations des deux puissants théâtres. Un bien modeste spectacle l'apprit bientôt à ses dépens.
C'était un simple théâtre de marionnettes1, qui s'était ouvert en 1677, au Marais.
Il y avait déjà, dès les premières' années du règne, un . petit théâtre qui est resté célèbre, c'était aussi un théâtre de Marionnettes, celui de Brioché, tracassé par les subalternes, protégé par le roi2. Le commis-
1. Il est à croire que c'est de ce théâtre qu'il s'agit dans le privilège accordé par Louis XIV « à Dominique de Mormandin, sieur de la Grille, pour ses nouvelles marionnettes, sous le nom de Troupe royale des pygmées ».
« Notre bien aimé Dominique de Mormandin, écuyer, sieur de la Grille, nous ayant humblement fait remontre qu'il a trouvé une nouvelle invention de marionnettes qui ne sont pas seulement d'une grandeur extraordinaire, mais mesme représentant des comédiens avec des décorations et des machines imitant parfaitement la danse et faisant la voix humaine, lesquelles serviront non-seulement de divertissement au public, mais serviront d'instruction pour la jeunesse ;
« Lui accordons privilège de donner ses représentations pendant le cours de vingt années à dater du présent dans notre bonne ville et faubourgs de Paris et par toutes autour tels bourgs et lieux de notre royaume qu'il jugera à propos, etc. » Pièce inédite, tirée des Archives nationales, et publiée par M. Jules Glaretie, Molière, savie et ses œuvres, p. 188. Comme on va le voir, Louis XIV, couvrant de sa protection personnelle les marionnettes, ne fut pas plus heureux à cet égard qu'avec Molière, et ne put les garantir des jalousies qu'elles ne tardèrent pas à exciter. La troupe royale des pygmées ne fut pas moins tracassée que ne l'avait été la troupe du roi.
2. Brioché avait eu d'abord son théâtre près du Pont-Neuf, et une note de Paris ridicule, strophe 46, nous en désigne l'emplacement :
J'aperçois là-bas sur la rive Le beau petit Château-Gaillard.
C'était là, dit la note d'une édition de 1714,que « Brioché jouait
PETITS THÉÂTRES
saire de police de Saint-Germain-l'Auxerrois avait interdit ses représentations. Colbert était intervenu et avait écrit au lieutenant de police la Reynie pour lui faire savoir « que le roi voulait bien permettre à Brioché cet exercice1 ». Toujours le même fait qui se reproduit partout: sous un gouvernement absolu, le despotisme d'en haut est toujours plus accommodant que celui d'en bas, et le goût de la domination s'accroît en proportion de l'obscurité hiérarchique de ceux qui détiennent une portion de l'autorité.
Le nouveau théâtre, qui paraît avoir voulu remplacer en 1677celui de Brioché, eut malheureusement affaire à trop forte partie : Lulli, surintendant de la musique royale , avait le bras plus long que le commissaire de Saint-Germain-l'Auxerrois. On appela ce nouveau théâtre le théâtre des Bamboches; il continuait la tradition de Brioché, mais, à ce qu'il semble, avec de plus hautes prétentions; il ne tarda pas à obtenir un succès qui éveilla la jalousie... de l'Opéra. C'est ce que le Mercure galant indique avec la réserve et la prudence qui le caractérisent d'ordinaire; il dit de ces marionnettes:
uJe crois que si on les laissait croître, elles feraient parler d'elles : elles se sont déjà perfectionnées, elles ne dansent pas mal, mais elles chantent trop haut pour pouvoir chanter bien longtemps; et si on devient considérable quand on commence à se faire
autrefois les marionnettes ». Le château Gaillard est une maison isolée sur la rivière, que l'on aperçoit à l'endroit où aboutit aujourd'hui sur le quai la rue Guénegaud, dans la vue du Pont-Neuf, par Pérelle. — Voir sur Datelin, dit Brioché, une savante note de M. Jal dans son Dictionnaire.