Correspondance de Colbert, 29 juin
craindre, il faut qu'elles aient plus de mérite que le peuple de Paris ne leur en a cru; mais tout fait ombrage à qui veut régner seul; cependant il est très-certain que lorsqu'on travaille trop ouvertement à détruire de méchantes choses, on les fait toujours réussir.
« L'opéra étant en France, etc. »
Celte intervention brusque de l'Opéra est une façon délicate de faire sentir ce que de Visé n'ose dire expressément, c'est que c'était l'Opéra qui persécutait ces Bamboches, et abusait de son privilège. En effet, il obtint leur suppression.
Ce fut un théâtre du même genre qui, à Meaux, mourut sous le coup des foudres épiscopales et eut Thonneur d'attirer, tout comme Molière, les anathèmes de Bossuet1. On voit que les marionnettes avaient à lutter contre deux ennemis redoutables, l'Église et l'Opéra. Au moins Bossuet semble-t-il, en provoquant l'interdiction des marionnettes, s'appuyer sur des raisons d'ordre moral : Lulli tyrannise, parce- qu'il est fort de son privilège, et qu'il croit avoir à redouter la concurrence de ces bonshommes de bois.
Récapitulons un peu les hauts faits de Lulli en ce genre ; décidément cet étranger devenait un fléau universel.
Premièrement, il enlève le privilège de l'Opéra à Perrin et à Cambert, et l'obtient pour lui;
Secondement, il fait renvoyer la troupe de Molière du Palais-Royal, et se fait donner leur salle;
1. Voir lettre du 18 novembre 1686 (OEuvres complètes, éd. Lcbel, t. XLII, p. 578).
PETITS THÉÂTRES. 87
Troisièmement, il fait interdire aux comédiens français d'avoir plus de six violons dans leur modeste orchestre ;
Et enfin il couronne le tout en se montrant jaloux même des marionnettes. Elles chantaient trop haut; elles ne chanteront plus.
Il fallait môme l'autorisation de Lulli pour les théâtres de société, et quand il lui arrivait de se montrer bon prince, il faisait encore sentir qu'il aurait pu ne pas l'être. Pour jouer chez soi une pièce en musique de sa façon, un particulier était obligé d'obtenir le consentement de Lulli. Colbert écrit à La Roynie : « Le roi m'ordonne de vous écrire ces lignes pour vous dire que vous pouvez permettre sans difficulté au sieur de Lescogne, avocat au parlement, de faire représenter par des écoliers qui logent chez lui une petite tragédie qu'il a composée, aux conciliions portées par le consentement du sieur Lulli qu'il vous remettra entre les mains1. » Quelles pouvaient être les conditions dictées par le superbe Lulli1?
Animés par ce bel exemple, et forts aussi de leur privilège, les comédiens français, dans les dernières années du règne, se mettent à persécuter un nouveau théâtre, le théâtre de la Foire; ce n'éiait pourtant pas une concurrence bien redoutable : ce théâtre n'était ouvert que peu de temps chaque année, à la foire Saint-Germain, qui se tenait depuis le 3 février jusqu'à la semaine de la Passion2; et à la foire Saint-Laurent, située hors de la ville, entre les