SCÈNE PREMIERE
GASTON, seul (costume de touriste, sans façon, veston et chapeau de feutre gris) au fond, sur la route, le nez en l'air, il lit l'enseigne de l'auberge
« Auberge du Cidre dou.x, Le Hello, débitant. » Voilà mon affaire !(Il entre.) Personne ? Holà ! Hé!
A la boutique, si OU-plait 1 (Il s'asseoit au milieu et
s'éponge le frout.) Oiif ! quelle chaleur ! Et les poètes parlent toujours de la Bretagne au soleil doux et
FLEUR d'ajonc
triste I Moi, je trouve qu'il fait la pige à son confrère de Marseille... puisqu'il parait que ce
n'est pas le même ! (Il frappe de la main sur la table.)
Garçon! un bock!.. Pardon : une bolée!. (Reprenant.) Quel voyage I Je croyais qu"ii ne finirait pas!.. Ah ! le sol d'Armor n'est pas accessible à tous les tempéraments! . Pour un gaillard qui a faii jadis le tour du monde, Gaston, mon ami, il est honteux de vous plaindre... C est que jamais aussi je n'avais été jusqu'au bout de la terre :« Finis terr:e /, disent les savants!.. (Il frappe.) Garçon ! un bock ! Pardon : une bolée !.. (Reprenant.) Jamais je u'aurais eu la force d'aller, d'une traite, de Paris à Brest... Voici ma quatrième station ! D'abord Rennes qui est une des jambes dé la Bretagne... l'autre est en France !.. Puis Saint-Brieuc qui est le centre, (moi je dis le ventre.) Q.uimperlecœur; et, enfin, Brest la tète !.. Mais j'ai l'air de faire en ce moment un cours d'anatomie géographique quand un bock ou une bolée feraient mieux mon affaire., (il se lève.) Ah! ça! tout le monde est donc mort, ici! Bast ! a la guerre comme à la guerre : (Il remonte au comptoir.) uu pot de cidre : du vrai Quimper, celui là... (s'il ne \ient pas du bazar de THôtelde ville)... et une bolée!.. (Il descend.) Soyons fout à la fois le client et raubergisté !
(Contrefaisant le paysan.) Çhio] douc que VOUS VOuleZ
boire, aussi donc ? (Voi.x naiurelle.) Du cidre, mon
gâs ! — Espérez un peu, (Il verse.) et vous allez me déguster ce pur jus de pomme ! — A la tienne, mon gâs ! — A la vôtre, monsieur le Parisien ! (Il boit et fait la grimace.) Humph ! c'est d'uu raide ! d'un raide! On dirait une pièce des Variétés ! J'ai du me tromper : c'est le pot au vinaigre!.. Enfin quand on a soif! (Il boit.) Et Tauberge a pour enseigne « Au Cidre doux ! » Les Bretons doivent avoir le gosier nickelé !.. Maintenant, passons à la caisse : (Même jeu que plus haut.) Combien votre vinaigre : mon gâs? — Deux sous la bolée, comme partout! — C'est pour rien ! Voici
vos dix centimes... (Il remonte un peu et s'arrête.)
Hein?.. Q.uoi?.. un pourboire ? à l'instar de Paris, alors ? La civilisation n'en fera jamais d'autres! Voilà ! (Il jette une ieconde-pièce sur la table.) Et maintenant, donnons-nous de l'air et dégourdissons nous les jarrets! (Voyant entrer Corentin porteur d"un gi antesque bouquet de fleurs des champs.) Tiens ! la
Forêt qui marche ! comme dans Macbeth (Corentin pose ses fleurs sur la lable.de gauche.)
scÈ:<rE II
GASTON', CORENTIN, en matelot GASTON", aimable
Monsieur est de la maison, sans doute ?
FLEUR d'ajonc
CORENTIN, brusque
11 y aurait des chances pour !
GASTON, se reprenant
J'ai pris une bolée : voilà quatre sous ! Salut !
(Fausse sortie; l'examinant attentivement.) Mais, sapristi
non ! Je ne me trompe pas! (>'est mon matelot!
(Il vient se camper devant Corentin ) Reluque moi VOir
un peu ! Tu ne me reconnais pas?
COREXTIN
Pardon, excuse, Monsieur !.. xMais vous faîtes erreur !
GASTON
Voyons., souviens-toi... La Me/po/nè iie,aBi-es\ . . . puis le Gaulois, à Toulon, ton quartier-maître et ton fourrier !
CORENTIN
Gaston Delarue !.. Toi, ici !.. (Accolade joyeuse )
GASTON
Mon vieux Corentin I
CORENTIN
Hé ben ! En voilà d'une rencontre, à c't'heure ! Si ^e m'attendais à c't'alïaire ! c'est trois fois fête à Pont-Aven aujourd'hui, alors !
GASTON
Comment, trois fois ?
CORENÏIN
Le Pardon, d'abord... ton arrivée ensuite... et puis...
G.ASTOM
El puis ?
CORE.NTIN
Et puis, je peux ben te le dire, mon bon Gaston : c'est aujourd'hui la Sainte-Anne
GASTON, nioatrant le bouquet
Ah ! ah ! je comprends la Forêt fleurie... quelque bonne amie, sans doute Hé parbleu! ta
cousine, dont tu me parlais si souvent à bord !
CORENTIN
Juste ! Anaïk Le Hello !..
GASTON
Surnommée, je crois, Fleur... de genêt, par les gens du pays ?
CORENTIN
Fleur d'Ajonc 1 la fille de l'aubergiste de céans.. Tu as toujours ta bonne mémoire à ce que je vois !
GASTON
Dame ! il en faut dans le métier d'artiste !
CORENTIN
Ah ! ça y est donc? Ton rêve est réalisé? Te voilà comédien à c't'heure ?
FLEUR D AJONX
GASTON, avec une emphase comique
Premier comique grime au Théâtre national de l'Ambigu de Paris, s. v. p. !
CORENTIN, ébloui
Fichtre 1 Tu devais réussir... et vite. Ah! ma Doué ! nous as-tu assez souvent amusés, les soirs de tristesse, dans les mers lointaines, quand tu nous jouais la comédie à toi tout seul, sur le gaillard d'avant!.., ivlaison est delà, debout, plantés comme des balises : mouille l'ancre un instant ici, matelot!., et prenons une bolée!
GASTON, vivement
Ah ! non I ah ! non ! merci... Je sors d'en prendre !.. et ma toi je t'avoue que je préférerai?^ autre chose !
CORHNTIN
Un vermouth, alors ? (Il le sert.) Anaïk est danssa chambre à s'attifer pour la grand'messe... Je l'entends d'ici qui gazouille tout comme un rossignolet!.. (Trinquant.) A la tienne, matelot !
GASTON
A ta promise, mon gâs ! (Ils boivent.) Dis donc? je serai de la noce, hein? Je m'invite!
CORENTIN
Vrai? Tu voudrais ben ? .
FLEUR d'ajonc 7
GASTON
Pourquoi pns?.. d'autant plus que nous allons être presque pays : me voilà engagé pour trois ans au Grand Théâtre de Brest. Tu nauras qu'à me faire signe.
CORKNTIN
Convenu, alors... mais, espère un peu !.. la chose n'est pas encore ben décidée...
Allons donc !
CORENTIN
Non!., mais y a pas de temps de perdu... j'arrive seulement!
GASTON
C'est vrai ! Je t"ai laissé au port d'armes l'fin dernier avec douze mois à tirer encore !
CORENTIN
Voilà pas quinze jours que j"ai rallié ici !
GASTON
Q.u'est-ce que tu fais?
CORl.NTIN
Rien, jusqu'ici !.. Je tire ma flemme avec un restant de mauvaises fièvres attrapées là-bas chez: les « Jaunes » — Mais, suivant le désir de no-i deux vieilles mères, si la noce a lieu je cultiverai
8 FLEUK [)'AJ0NC
nos petits lopins de terre et nous continuerons à tenir l'auberge tous deux; Anaïk... si la noce a lieu... (Tristement.) autrement qu'ça, ma foi ! on refiche ses deux sacs sur l'épaule... et largue tout! A Dieu vat ! on recommence à bourlinguer!
GASTON
■Comme tu dis ça avec mélancolie ! Est-ce que ta promise ?..
CORFNTIN
Oh! non! c'est des idées qu'on se fait comme ça, tu sais. Anaïk est une bonne fille et je voudrais pas en médii"e... c'est honnête et fran<:, faut voir!., seulement, voilà, défunt son père qu'avait un peu de biens, autrefois qu'il était un des riches meuniers de Pont-Aven...
GASTON
.. Ville de renom : quatorze moulins, quinze maisons...
CORENflN, continuant
... Avait de l'orgueil pour sa fille... et il l'a fait élever chez les dames de Quimper... aussi, c'tst éduqué comme une fine demoiselle, et, dame ! comme de raison, ça la rend un peu fiérotte d'avoir, comme ça, la caboche emplie d'un las de trop belles chcrses apprises dans les livres savants!.. De là à être un peu dédaigneuse pour les simples comme nous autres n')^ a que
l'épaisseur d'un filin... et je me dis souvent en la regardant, en l'écoutant, (]ne ce serait vraiment trop de bonheur pour un pauvre gabier tel que moi d'être un jour le mari d'une petite personne aussi parfaite !
OASTON
Allons donc I Tu exagères (avec emp!]ase)'< et soa excès d'honneur et ton indignité »
CORENTi:; (secouaiU la tète)
Ah ! si tu connaissais Fleur d'Ajonc !
CORENTIN Ma promise simple et Jolie (i) N\i pas l'air ti'iiu riche épi d'or, Mais de la fleur épanouie Dans la triste lande d'Arvor, Et c'est l'hunihlc lieur de campagne Que les Bretons aiment le mieux :
En l'aimant. J'aime la Bretagne, La Bretagne de nos Aïeux.