‹ Le théâtre Gallot-bretonChapitre 3 sur 12 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

CORENTIN

Alt ! que Je l'aime donc Fleur d'ajouc !

GASTON Ah ! comme il l'aime donc Fleur d'ajonc !

(i) Fleur d'ajonc, musique Je Emile Durand (Gregh, édit., 78, rue d'Anjou.)

lO FLEUR D'AJuNC

CORENTIN Quand Li morne lande bretonne Revêt son grand manteau doré, La pauvre fleur d'ajonc lui donne Comme un rayonnement sacré.

On la voit au hord de la route Briller d'un éclat sans pareil, Pour elle ayant gardé, sans doute, Les plus purs rayons du soleil !

(Au refiain).

C'est ainsi que dans ma chaumière, Auaik, un matin d'été^ Jettera la vive lumière De sa douce et Jeune beauté.

Je Vaiine de t-outc mon âme...

'Mélancolique.) Hélas!., m'aimera-t elle ainsi?

C'est lajlenr d'ajonc, faite femme, La fleur qui charme... et pique aussi!

(Refrain )

GASTON

Allons, allons ! pas de mélancolie : ta cousine faime, j'en mettrais la main au feu... et j'ajoute que si elle te connaissait ainsi que je te connais elle t adorerait... Mais, voilà ! avec vos diables de natures, « en dedans >,, avec votre rugueuse et énigmatique enveloppe, tas de Bretons que vous êtes ! il tant du temps pour vous déchiffrer. Kt, m.ilgré moi, si vos belles vous font penser aux fleurs d'ajoncs, vous me faites toujours songer, vous autres, à Win de vos mets nationaux : la

pauvre et savoureuse châtaigne. Elle aussi, d'un aspect si menaçant, si humble, ressemble à un brin d'ajonc desséché ; ainsi que lui, elle pique les doigts tout d'abord, se défend presque pudiquement, jusqu'au moment où. écorcnée pour la troisième fois, on en peut déguster tout à loisir la petite âme délicate, savoureuse... toute blanche! Fleurs d'ajoncs et châtaignes... Bretonnes et Bretons!., ça a l'air bizarre ce que je dis là... mais c'est ça. en plein !.. Aussi quand j'arrivai à Brest, engagé à i8 ans, d'un coup de tète, moi, Parisien blagueur, sceptique, emballé, tout de premier mouvement, l'aspect des camarades, tous Bretons -ou peu s'en faut, me fit Tefïet d'une douche glacée; silencieux, sombres, rêveurs... Brrr! cinq années à tirer en pareille compagnie 1 Mais, peu à peu, j'appréciai les qualités exquises de tous ces rudes compagnons dont le cœur se donnait lentement, mais pour toujours, et je les aimai de toute la Jorce de ma jeune aflfection, les réunissant tous en ta personne, mon bon Corentin !

(Ils se serrent la main avec force ) CORENTIN

Ah ! c'est que nous avons bourlingué ferme ensemble, et que le danger rapproche et qu'on est souvent heureux de se sentir les coudes !..

GASTON

Et puis... c'est qu'il n'y a pas à dire... je te dois la vie !.. Sans toi je naviguerais encore, toutes

12 FLEUR d'ajonc

voiles dehors, vers le Pays noir dont on ne revient jamais... Te rappelles-tu notre aventure à Dakar?

CORrXTIN

Ya (i) sûr, vat !

GASTON

Pour moi, je ne l'oublierai jamais... vivrais-je cent ans ! (ii chante.)

GASTON (2

// était un gabier dé misaine, Il était un gabier d'artimon, L'un né natif de Paris-sur-Seine, Vautre natif du pavs Breton !

Cru !

Crac !

F.NSEMBLE

Tiens bon !

'Gabier de misaine!

Tiens bon !

Gabier d'artimon !

(i) Oui!

(2) Les deux Gabiers, musique de Botrel (G. Ondct. cdit.).

CORENTIN

Ils sont partis sur la • Melpomciie Voulant gagner un petit galon; Sont allés voir la côte africai::e.

Sont allés voir les noirs du Cibon.

(Kefrain.)

Mais à Dakar, mis en quarantaine.

Gâs de misaine et gds d'artimon.

Sans en rien dire à leur capitaine, Se sont glissés hors de l'entrepont.

(Refrain, mystérieusement.)

Elles voilà chantant à voix pleine Et sirotant du raide et du bon A la santé des gâs de misaine, A la santé des gds d'artimon .' (Refrain à pleine voix.)

Mais dix Anglais à mine hautaine, Mais dix marins du pays Saxon, A cinq contre tin, eurent le sans-gêne De leur crier de baisser le ion.

(Refrain.)

CORENTIN

Et Von mit bas les tricots de laine Et l'on boxa les gens de London A coups de poings de par la bedaine.

A coups de pieds de par le hedcn.

(Refrain.)

•14 FLEUR d'ajonc

GASTON Mais, tout à coup, le gâs. de misaine Fut renversé d'un coup de talon Et les Anglais crurent bien, sans peine, Avoir raison du gâs d'artimon.

(Refrain )

CORENTIN Mais le Breton — hardi ! — se démène, Tournant, cognant, comme un vrai démon, Si bien qu'enfin la bande, hors d'haleine, Clopin-clopant, tourna les talons !

(Refrain )

GASTON

Et vivement le gâs de misaine, Pris sur le dos du gâs d'artimon, Fut rapporté sur la u Melpomène t Oii l'on conta l'histoire an second.

(Refrain.)

Ensemble, penauds.

CORKNTIN Et l'on guérit le gâs de misaine...

GASTON On mit aux fers le gâs d'artimon...

CORENTIN, fièrement Huit Jours après, leur veston de laine > Etait orné d'un double galon !

-(Refrain.)

GASTON Voilà coin meut le gâs de misaine Doit l'existence au gâi d'artimon...

CORENTIN Voilà comment sur la « Melpomène », On se battait pour son pavillon.

•'Refrain )

FLEUR d'ajonc i5

CORENTIN

Mais il faut être juste... si tu me dois un peu la vie... je te la dois de même, car sans le coup de boxe de ton invention, le « coup de Pantruche » comme tu l'as baptisé, jamais je n'aurais pu nous tirer de la patte des Angliches.

GASTON

Tu ne l'as pas oublié, au moins?

CORENTIN

Oh! que nenni ! 11 pourra me servir encore à l'occasion. (Il boxe.) Mise en garde ! une feinte de la main gauche dans le creux de l'estomac... et pendant que l'adversaire est occupé à parer... vlan ! un coup de poing droit à toute volée dans le nez ou dans la mâchoire... au choix !

GASTON

Repos!,. Un bon point pour l'élève Kermarec !.. mais je bavarde, je bavarde... et les camarades doivent me croire perdu...

Les camarades ?

GASTON

Mais oui, le complément de la troupe envoyée tiu Théâtre de Brest par l'agence parisienne. On ■est là toute une bande... Durant que je faisais un petit tour, ils ^< apéritivent » à l'Hôtel Julia.

l6 FLEUR d'ajonc

CORENTIN

Envoie-les escalader la Roche-Pomme et explorer le bois d'Amour ! Quant à toi tu dînes et soupes avec nous, pas vrai ?

GASTON

Comme de juste ! Le temps de prévenir les copains de mon lâchage, de prendre ma valise et je suis tout à toi ! Où perches-tu ?

CORENTIN

Notre maison touche celle-ci, à gauche... Je t'accompagnerais ben, mais en l'absence de la tante .. et comme c'est jour d'assemblée... je puis^ être utile à l'auberge jusqu'à la fin de la Grand*' Messe !

GASTON

Laisse-donc !.. On peut naviguer sans pilote !

(Fausse sortie.)

CORENTIN, rarrêtant

Ah ! mais!., espère encore un instant, que je te^ présente à Anaïk.

- A Fleur-d'Ajonc !..

CORENTIN

Si tu préfères...

GASTON Je préfère : je le trouve exquis ce surnom, moi, poétique et couleur locale... ô combien !

COREXTIN

Je vais la héler car, tu sais, quand une femme s'attifife, le diable tient le miroir d'une main... et arrête l'horloge de l'autre ! (Au fond, à droite.) Anna ! Anna ! Descends donc, ben vite !

ANN.V, à la cantonade

Il y a le feu ?

COREXTIN

Non, il n'y a pas le feu, mais*..

ANNA, même jeu

Le troisième coup de la messe a sonné ?

CORLNTIN

Non, pas même le premier, mais...

ANNA, même jeu

Jl y a des clients ?

CORENTIN

Non, mais...

ANNA, même jeu

Alors... j'ai le temps !

CORnNTIN

Descends ! que je te dis !.. (Silence.) 11 y a une visite ! (Silence.) Un ami à moi. (Silence.) Mon ancien matelot... (Silence.) qu'arrive de Paris !..

l8 FLEUR d'ajonc

ANNA, même jeu, vivement

De Paris?.. Je descends, je descends!

GASTON,, riant

Ah ! Ah ! Paris ! Paris ! Tout le monde descend !

CORENTIN

Dame ! c'est le grand Phare !

GASTON

Ou c'est recueil !..

(Anna entre de droite, achevant de mettre ses mitaines.)

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