‹ Le théâtre Gallot-bretonChapitre 5 sur 12 · ANN.\ I · texte numérisé non relu

ANN.\ I

Elle est connue à Paris?

GA-ÎTON

Trop... très connue ! , .

ANNA, avec envie

• Comtesse de Bagatelle ! la fille d'un meunier ! car elle est, elle aussi, la fille d'un meunier de Pont-PAbbé. Il est vrai qu'elle a été élevée. .

GASTON, ironique

Chez les Dames de Quimper...

24 FLICUR d'ajonc

ANNA

Et que lorsqu'on a été élevée ..

GASTON, de niènie

Chez les Dames de Quimper...

ANNA, sans saisir le ton ironique

On peut aspirer à tous les honneurs! (Elle relu

sa lettre tout bas).

GASTON, toujours de même

A tous les honneurs, certainement! (Bas à Corentin.) Dis donc, sa Comtesse de Bagatelle, mon vieux... c'est... une farceuse... de haute volée... enlevée sans doute à son vieux père et à son moulin, où son bonnet est resté accroché, par quelque Parisien de passage en Bretagne...

CORENTiN, bas

O ma Doué I N'en dis rien à Anna : ça la chavirerait !

GASTON, bas

Non... mais je tenais à t'avertir... parce que si elles correspondent ensemble... veille au grain!

CORENTIN, à Anna

Et quoi qu'elle te raconte dans sa lettre... ta nwdame la Comtesse de la Bagatelle?

ANNA, s.iiis lever les yeux Oh I des choses qui ne t'intéresseraient pas 1

FLEUR d'ajonc 25

CORENTIN

Je suis trop bète, peut-être ben !

GASTON, à part, en riant

As-tu été élevé chez les Dames de Quimper, oui ou non ?

ANNA

Elle me parle toilettes.,. Des toilettes de deux mille francs... et plus !

CORENTIN

Je parie qu'elle est moins fringuette que toi avec ta robe de futaine !

GASTON

Parie et tu gagneras !

ANNA, continuant

Elle a une rivière de diamants qui a coûté vingt-cinq mille trancs!..

CORENTIN

Vingt-cinq mille francs! Elle se noiera dans cette rivière là !

ANNA, continuant

Son hôtel a coûté un million à construire!..

CORLNTIN

Elle devrait ben acheter un moulin à vapeur à son père... pour remplacer son vieux moulin à vent.., qui ne tourne plus que d'une aile

26 FLEUR d'ajonc

ANNA

Son père est mort... avant.

GASTON

'■ Gomme son moulin !

CORFNTIN

Tant mieux pour lui, le pauvre cher homme ?

ANNA

Et enfin, elle termine en nous annonçant une

visite...

CORfNTIN

La sienne ?

GASTON, à part

Bigre !

ANNA

Oh ! non !

GASTON,, à part

Ouf!

J'ai eu peur !

ANNA

Celle d'un de ses amis,..

GASTON, à part

Oye ! Oye !

FLEUR d'ajonc 27

ANNA

Ecoute plutôt son post-scriptum. (Elle lit.) « Un •de nos bons amis, le baron Gaétan de la Gomme, un vrai gentleman (1), célèbre dans le Tout-Paris élégant, fait en ce moment une cure d'air en Bretagne pour se reposer de ses fatigues de la saison...

GASTON, à Coientin

Ses fatigues ! Je les vois d'ici.

CORENTIN, à part

Malheur !

ANNA, continuant

'< Je lui ai donné ton nom et ton adresse ; s'il pisse par Pont-Aven il t'ira voir et te remettra un petit souvenir de celle qui fut ta camarade au temps, déjà lointain, où l'on étudiait côte-à-côte 4:hez les Dames de Q.uimper ! »

GASTON

Elle aussi ! C'est une manie.

La bonne petite Jeanne !.. Un cadeau !.. Elle a pensé à ma fête, pour sùrl.. Q.ue peut-elle bien m'envoyer ?

GASTON, souriant

Une rivière... peut-être I

(i) Elle prononce " jantlenient

FLEUR d'ajonc

ANNA

Oh ! non ! c'est trop !..

CORENTIN, narquois

Un ruisseau, alors !

GASTON, à part

Brave Corentin ! Philosophe sans le savoir... De la rivière au ruisseau il n'y a qu'un saut! Tiens ! un vers !

CORENTIN, à part

Jamais je ne vais oser lui offrir mon pauvre bouquet, moi, à présent !

ANNA

Et quel ambassadeur elle choisit pour me porter son présent : Un baron ! quel honneur !.. (Regardant autour d'elle.) Mon Dieu ! Comme tout va lui paraître vilain et triste ici ! Je vais faire blanchir les murs, revernir les meubles, ajouter une dentelle à mon tablier, faire repeindre l'enseigne,, m'acheter de fins souliers à boucles, des bas grisperle à coins jaunes, un tablier de soie gorge-depigeon...

GASTON

Et ! allez donc ! Et ! allez donc !

CORENTIN, tristement, à Gaston

Tu vois, matelot, qu'il ne doit plus y avoir beaucoup de place pour un pauvre gabier tel que moi

FLEUR d'ajonc

dans ce petit cœur si pleiij déjà de grandes

pensées... (H écrase, en cachette, une larme au coin de son œil.)

GASTON, à part

\h 1 mais, ah ! mais ! Je ne veux pas qu on fasse ainsi du chagrin à mon Terre-Neuve ! (Haut, à Corentin.) Dis donc, j'ai bien envie de lui donner une leçon, moi, à ta Fleur dAjonc I

CORENTIN, à part

je t'en prie '. ne te fâche point !.. et ne lui faispas de peine : elle est si heureuse ! et puis c'est sa fête !

GASTON

Laisse faire! Je veux ton bonheur, moi, et puis... jai une dette à payer et je la paierai ! A bientôt ! j"ai mon idée I Je te rejoins dans un instant chez ta mère. Ne te dérange pas, je me présenterai moi-même. (A Anna, avec un grand salui.) Mademoiselle 1

ANNA, indifférente

Vous nous quittez déjà.

GASTON, ironique

Désolé de m'arracher à une conversation aussi palpitante d'intérêt., mais...

ANNA

Vous accepterez bien une bolée ?

30 FLEUR d'ajonc

GASTON, à part

Encore ! (Hnut.) Trop aimable, vraiment, mais je nai pas soif! (Re-salut.) Votre respectueux serviteur, mademoiselle !

(Petite révérence d'Anna.)

CORENTIN

A tantôt, alors... sur le coup d'onze heures, onze heures et demie...

GASTON, à part, à Corentin

Convenu, matelot!., et, tu sais, ne te laisse pas influencer outre mesure par les Dames de Quimper, les Comtesses de Bagatelle et les Barons de la Gomme...

CORENTIN, gêné

Mais non I.

GASTON

Avec ça que je ne te vois pas le cœur tout chaviré. Allons ! du nerf, morbleu ! appuie sur l'aviron ! et, comme au beau temps de la « Melpo- -îiiène » :

Tiens bon ! Gabier de misaine ' Tiens bon ' Gabier d'artimon !

(Gaston s"éloigne en chantant.)

FLEUR d'ajonc 31

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