SCÈNE IV ANNA, CORENTIN
CORENTIN, regardant, au fond,Gaston]s'éloigner
Le brave gâs I le brave gâs 1
ANNA
Oui... un peu moqueur, peut-être, avec son petit tiir de ne pas y toucher...
CORENTIN, descendant Si on peut dire !
ANNA
Oh I je ne suis pas une sotte, moi ! et j'ai bien vu que je ne lui revenais qu'à moitié !.. Heureu- -sementque je me soucie fort peu de son affection : lin petit baladin de rien du toutjl
CORENTIN
Il a beaucoup de talent !
ANNA
Q.u'en sais-tu ?
CORENTIN
Je l'ai vu à l'œuvre, aussi donc... et ben des fois encore !
Tu n'as jamais mis les pieds à Paris, que je sache...
FLEUR d'ajonc
CORANTIN
Une seule fois, en ralliant Toulon. J'avais six jours de congé : au bout de quarante-huit heures, j'en avais déjà assez !. Mais c'est pas là que j'ai vu et entendu Gaston ; c'est à bord, le soir, des fois, comme ça, qu'il nous jouait la comédie sur le gaillard...
ANNA, riant
Le beau Théâtre, en vérité !
CORENTIN, fièrement
Sûr !.. et comme toutes les belles gens des villes n'en ont jamais vu, vraiment 1 Pour décor,, l'immensité; pour musique, le clapotis des flots et la chanson du grand vent de mer ; pour lumière, les étoiles ; pour public, les plus braves et les plus tiers gâs du monde ; pour scène, le pont d'un beau navire, clair, luisant, aux cuivres brillants comme de l'or et portant pavillon de France... Où donc qu'il y a un plus beau théâtre, s'il te plaît ?
ANNA, moqueuse
Tu deviens lyrique, ma parole...
CORENTIN
Ah ! je ne sais pas ce que je deviens... mais je sais bien ce que tu n'es plus, toi 1
ANNA, étonnée
Ce que je ne suis plus?
FLEUR d'ajonc 33
COREXTIN', tendrement, et avec mélancolie Tu n'es plus ma petite Fleur-d' Ajonc d'autrefois !
ANNA
Dame ! ,
CORENTIN'
Et j'ai bien peur d'avoir, moi, mangé le « pain maudit » de la meunière.
ANNA
Si tu crois aux légendes de Pont-Aven !
Dai
CORENKX
Alt fond du Finistère, (i) lie, tac, liiii lireli.
Au bord d'une rivière Tic, tac, lan lireli,
Ya-t-un moulin joli
Qui tourne, tourne, tourne,
Qui tourne jour et nuit !
J'en connais la meunière.
Tic, tac, lan lireli.
Une fille hen fière
Tic, tac, lan lireli.
Ah petit cœur joli Qui tourne, tourne, tourne.
Qui tourne jour et nuit !
(i) La Meunière de Pont-Aveu, musique de Botrei {G . Oadet, ■éditeur).
34 FLEUR d'ajonc
Sous ma veste en fiitaine,
Tic, tac, lan lireli, J'avais l'antre semaine
Tic, tac, lan lireli.
Un cœur tout sans souci Qui chante, chante, chante, Qui chantait jour et nuit !
Prit mon cœur, la meuniî-re^
Tic, tac, lan lireli, Le mit la nuit entière
Tic, tac, lan lireli, Sous la meule en granit Qui tourne, tourne, tourne^ Qui tourne Jour et nuit!
De la rouge farine.
Tic, tac, lan lireli.
Fit une miche fine
Tic, tac, lan lireli, Un Pain d'Amour maudit Qu'on mange, mange, mange.
Qu'on mange Jour et nuit!
Le pauvre gâs qu'en mange,
Tic, tac, lan lireli, Possède un cœur étrange
Tic, tac, lan lireli, Un cœur endolori Qui pleure, pleure, pleure, Qui pleure Jour et nuit !
FLEUR d'ajonc
Gardei-vous des meunières.
Tic, tac, Lin lireli.
Et des fillettes fières
7 ic, tac, lan lireli.
Cœurs et Moulins Jolis Qui tournent, tournent, tournent.
Qui tournent jour et nuit .'
Ah ! bien, par exemple, mon pauvre Corentin^ tu n'es pas gai, pour un jour de Pardon ! Allons, vite : faîtes une risette à la petite cousine !
CORENTIN
Allons, j'ai tort ! mais c'est fini, tu vois : il a fait brume sur mon cœur, Mais au soleil de ton rire la brume a déjà disparu !.. Dis donc, c'est la Sainte-Anne, aujourd'hui, et je ne t'ai pas encore embrassée.
ANNA, le repoussant au moment où il la serre dans ses brus
Eh là ! doucement, donc !.. avec tes façons de loup de mer... tu vas casser ma collerette !
(Eu se mettant, de loin, sur la pointe des pieds, il lui eflleure la joue du bout des lèvres.)
CORENTIN Et puis?.. (Il s'arrête.)
ANNA
Et puis...
30 FLEUR d'ajonc
^ CORLNTIN
Et puis... je t'ai fait un bouquet... mais je ne ^ais pas si tu le trouveras à ton goût... j'ai parcouru, ce matin, tous les endroits que nous parcourions tous deux, étant petits, et j'ai raflé toutes les fleurs... ça a été long... mais mon bouquet est gros... gros comme mon amour pour toi, petite Annaïk... et simple et solide aussi de même 1
(Il le lui offre.)
ANNA, à part
Il est affreux! (Haut.) Merci, mon bon Corentin !
CORENTIN, offrant toujours son bouquet
Eh ben ?
ANNA
Eh bien ! quoi?
CORKNTIN
T'en veux pas ?
ANNA
Si donc !
CORENTIN
Eh ben... prends le î
ANNA
C'est que j'ai mes mitaines... et les tiges sont mouillées...
CORnSTIN
ANNA
CORENTIN
Ça te salirait ?
Justement.
Ahl
ANNA
Mets-le sur la table... là-bas I
CORFA'TIN
Ça va salir la table !..
Je le mettrai dans Teau... tout à l'heure... en revenant de la messe.
CORENTIN, avec amertume
Il peut attendre, va!.. C'est des fleurs bretonnes, celles-là ! naturelles et bon teint, et qui ne fanent pas en une heure !
ANNA
Comme tu me parles drôle, aujourd'hui ! Hou ! le vilain ! qui a marché en se levant sur l'herbe
de chicane .. (Les cloches sonnent, dehors.) AveC tOUt
cela, voilà le premier coup de la messe qui tinte et maman n'est pas de retour .. Je ne peux pourtant pas laisser la maison seule!., et je ne veux pas non plus manquer la Grand'messe !
38 FLEUR d'ajonc
CORENTIX
Pourquoi n'es-tu point venue avec nous à cellede six heures... comme toujours?
ANNA
Un jour de Pardon... où on se fait belle !.. à la messe de six heures ! Pour que personne ne vousvoie !
CORENTIN
Et le bon Dieu? Il n'est donc pas encore à Péglise à cette heure-là?
ANNA, agacée
Oh 1 tune comprends rien, aujourd'hui !.. Tu ferais mieux d'aller quérir marna u que de me bougonner ainsi.
CORENTIN
Où est-elle?
ANNA
Chez la femme à Coëder qui vient d'avoir un petit gâs...
CORENTIN
C'est loin... Jamais elle ne sera de retour pour le commencement de la messe.
ANNA
-Tu vas la joindre en route, pour le sur ! Dis-lui de se hâter. Je vas faire un point à la poche de mon tablier, en attendant.. (Un sience.) Va vite 1 donc !
VLKUK n'A JONC T,C)
CORhNTIN
Je ne trouve plus mon béret.
ANNA
Va nu-tête !
CORFNTIX, iivec reproche
Par ce soleil !
ANNA, indifférente
Ça ne fait rien : t'en as vu bien d'autres !
CORENTIN
Merci... le voilà !
Cours !
CORENTIN J'y vas! (Un gros soupir.) J'y vas! (Il chr.nte en s'éloigiiant.)
Ah ! que je l\ihne donc, Fleui-a ajonc !