SCÈNE VI ANNA, GASTON, déguisé en BARON GAETAN
DE LA GOMME, sorle de vieux beau, ciàne dénudé avec quelques cheveux qui « ramènent », monocle à l'œil, f.ivoris à l'Autricliienne, très haut col, large cravate, costume de gravure de modes ; le tout exagéré.
GASTON
Pardon, mademoiselle ! Un petit renseignement if you please !
ANNA, à part
Tiens! un Anglais ! (Haut.) Qiie désirez-vous, monsieur ? Une bolée?
GASTON, vivement
Non, non ! (Se reprenant.) C'est-à-dire oui... une bolée, je vous prie, car, en vos contrées sauvnges, vous ignorez encore, j'imagine, (Avec volubilité.) les douceurs des cherry-Gobler. des cherry-Brandy, des champagnes-coktail. des Wisky-Flup ou des Last-Drink !
A > N A En effet, monsieur, nos contrées sauvages ignorent encore ces boissons crcilisces... ^'oici une bolée !
GASTON, s'assej-ant lentement, l'.ifficilement
Ouf !.. Plus je vous contemple, mademoiselle, plus j'ai plaisir à retarder ma question... j"ai si peur de la réponse !
Allez donc !
GASTON
Figurez-vous que je cherche une fillette de Pont-Aven... Ah I si, lorsque je prononcerai son nom, vous pouviez me répondre : '< C'est moi !.. », quelle joie ! quelle extase I quel délire I
Pourquoi cela ?
GASTON
Parce qu'aucune autre de vos compatriotes, j'en suis certain, ne peut avoir, réunis en sa personne,
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autant de charme, de distinction native, d'exquise élégance. . et j'ajouterai même, d'après vos yeux et votre sourire : tant de gaîté et tant d'esprit I
ANNA, minaudant
Monsieur! Monsieur .. je vous en prie I (A part.) Q.u"il est bien! Et comme i! s'exprime!,. Si c'était... (H lut.) Et quel est le nom de celle que vous cherchez ?
GASTON
Mademoiselle... heu! attendez! j'ai oublié... mais c'est noté, là, sur mon carnet. (En l'ouvrant, des
billJts de banque, tombent à terre; Anna les ramasse vive-
ni-it et les lui remet.) Oh ! pardon 1 laissez ! laissez f
si .leu de chose ! (Il les remei négligemment dans sa poche-) ANNA, à i^art, éblouie
Oh ! qu'il doit être riche !
GASTON
Voyons!.. (Il parcourt ses adresses.) Le marquisdc... la princesse de.., le duc de... château de... vicomtesse de... Ah! voici!., mademoiselle Anna de Hello.
Le Hello... Anna Le Hello...
GASTON
Ma foi, j'ai inscrit (/t* Hello... l'habitude! . Enfin :/-? ou le n'importe, la connaissez-vous? Est-elle .:iU'si jolie que vous? Parlez... parlez vite !..
FLEUK D'AJOXC 43
ANNA, flattée
C'est moi, monsieur.
GASTON, délirant
Oh! joies! délices! que trois fois soit bénie ■celle qui me choisit pour une aussi douce ambassade ! . Jehanne de Bagatelle ne m'avait pas trompé !..
ANNA
Oh ! ma Doué ! vous seriez donc ?..
GASTON, se levant
C'est juste ! contrairement à toutes les lois de la politesse je ne me suis pas présenté ; les nobles •chevaliers, mes aïeux, doivent rougir en leurs cerceuilsl.. (Avec emphase.) Le baron Agénor, Gauthier, Guy, Galoard, Gaspard, Eusèbe, Achille, Gontran de Vadelavant, Baron de la Gomme ! <Avec volubilité.) membre du Jockey- club, du Yacht- -club, de l'Artistic club, de TAutomobile-club, du Photo-club, du Sporting-club... et de diverses .autres sociétés savantes ,. et présentement, mademoiselle, votre très humble chevalier servant !.. Voulez-vous me donner un shake-hand ? (Il lui tend
.la main.
ANNA, désolée
Ma Doué! Monsieur le Baron 1 nous n'avons pas de ça, ici !
44 FLEUR d'ajonc
GASTON, lui baisant la main
Naïve enfant !
ANNA
Mais c'est qu'aussi vous arrivez trop tôt!
GASTON
Vous n'étiez pas prévenue?
ANNA
Si, mais de ce matin seulement... et rien n'est prêt pour vous recevoir...
GASTON
Bah ! en voyage.. .
ANNA
Je voulais faire nettoyer un peu.
GASTON, lorgnant autour de lui, d'un air dégoûté
Le fait est que tout cela... bien sombre ! biens triste! bien enfumé! Pouah ! ne vaut pas, certes,, le café de la Paix, la Taverne Royale ou Maxim's!..
J'aurais voulu, moi-même, me présentera vous dans une toilette plus... ou, plutôt, moins...
GASTON, la détaillant insolemment
• Le fait est, chère enfant, que vos costumes locaux sont tout simplementgrotesques, ridicules: vous enlaidissent, vous engoncent, vous élargissent, vous rapetissent ; écrasent les hanches,.
FLEUR d'ajonc 45
bombent les épaules au détriment de la poitrine, tassent le buste et raccourcissent les jambes; mais bah! Paris regorge d'enchanteurs qui répareront cela : un corset de Léoty, une toilette de Paquin, de Redfern ou de Doucet, un chapeau de Virot,. des gants de Jouvin et vous serez tout de siTite
délicieuse ..
Comment -.je serai... Vous comptez donc ?
GASTON
Oh! j'ai juré à la petite comtesse de vous enlever à ce milieu vieillot, indigne de votre grâce, où vous vous étiolez... etde vousamenerà Paris... Ne vous souciez de rien : on ne peut vous voir sans vous aimer, vous parler sans vous adorer et l'amour, l'amour irrésistible, triomphe de tout !..
ANNA, à part
Comment !.. il m'aime !.. Déjà !
GASTON
J'ose espérer que vous n'aurez aucun déplaisir' à faire, à mon bras, votre entrée dans la ^'illelumière !
ANNA, à part
A son bras!!! Il m'épouserait! (Le regardant à ladérobée.) 11 n'est plus jeune... pas beau... mais, enrevanche, il est si élégant... si distingué... et il s'e.v'prime si bien !
46 FLEUR d'ajonc
GASTON Vous hésitez?.. Je comprends !.. Mais c'est que vous ne savez pas ce qui vous attend... làba;-. ! Sans quoi, c'est à genoux que vous me remercieriez .. si je le permettais !
A Paris, la ville enchantée, Nous partirons dès aiij'onrd' lini, Vous y serer la plus fêtée, Vous n'v connaître^ pas l ennui !
Vous aure^i des bijoux de reine Avi'c des robes hors de prix Et vous serej la souveraine •
Du grand royaume de Paris !
Eh hop ! Eh hop !
REFRAIN, ensemble GASTO.V Je suis un bon maître Qui saura vous mettre Au cû-.irant de secrets qui sont bien vite appris, Allons, ma petite, Partes vite, vite Avec le baron de la Gomme .. pour Paris !
ANNA
// est un bon maître
Et saura me mettre Au courant des secrets qui sont bien vite appris
Et, puisquil m^invite.
Parlons vite, vite Avec le barou de la Gomme... pour Paris!
(i) Le vieil Enjôleux, musique de Botrel (G. Ondet,
.éditeur.)
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.(Refrain.)
GASTON Laisse^ vos anciennes coutumes Et vos corsages rococos,
Vos chaumières et vos coutumes.
Vos genêts, vos coquelicots...
Rien n'est beau que les riches choses,
La. vie élégante, au grand jour :
Vivent nos palais et nos roses !
Vivent le champagne et l'amour !
Ohé ! Ohé !
Programme : matin, bicyclette Ou bien cheval ou bien auto ; Midi, déjeuner.., puis toilette ; Puis un tour au Bois, le tantôt ; Re-toilette... dîner folâtre ; Toilette encor (soie et satin) Et tuis concert, bal ou théâtre ; Enfin... souper jusqu'au matin'.
A nous ! A tious I (Refrain.)
GASTON, très emballé
Allons ! allons ! Les voyageurs pour Paris .. en ■voiture 1 on part !
ANNA
Mais je ne suis pas prête !
GASTON
Qu'importe ! on vous fera un trousseau à Paris...
4<S FLEUR d'ajonc
ANNA Et maman?
GASTON
Madame votre mère?.. Elle sera radieuse de votre sort... Au reste, si elle s'ennuie après vous^ quelques chiffons bleus la consoleront vite... Allons, allons ! il ne faut pas manquer l'Express! En route !
ANNA, affolée
En route I
(Ils remontent. Les cloches sonnent à toute volée durant une partie de la scène.)
ANNA, s'arrèlant
Le troisième coup de la Grand'Messe !
Hé bien?
ANNA
Je ne veux pas la manquer : le jour du Pardon de ma Patronne 1 La bonne sainte Anne me punirait !
GASTON, riant aux éclats
Ha ! ha ! ha ! Vous coupez encore là-dedans,, vous?
ANNA, étonnée
C o m m e n t , je co upe ?
FLKUR T) ATt)Xr 49
GASTON
Ah ! non 1 laissez-moi me tordre! Ça, c'est trop vieux jeu! Fini, tout cela! Ce n'est pas dans le siècle de l'électricité, du Téléphone et des ballons •dirigeables qu'il faut faire machine en arrière... Laissez-moi toutes ces niaiseries de côté !
AN >■ A, effrayée
Q uels blasphèmes! comment, à Paris...
GASTON
C'est vieux jeu, vous dis-je !
ANNA, hésitante
Mais écoutez donc la bonne cloche : elle me ■dit de rester...
GASTON
Allons, allons... \ous fâchez pas, ma petite!.. Le temps aura raison de toutes ces idées superstitieuses .. C'est comme cette croix à votre cou !.. si ça ne fait pas pitié ! Hst-ce un bijou pour une jeune fille, cela ''.. Parlez-moi d'un beau petit médaillon enrichi de diamants, au bout de trois rangs de perles... comme celui-ci que vous envoie la petite comtesse de Bagatelle. (Il sort un écrin de
sa poche, l'ouvre et le inontie à Aniui.) Vovez ! A >■ N A , regardant le bi^>u
Oui... je ne dis pas... c'est joli!., unis je tiens à ces vieux bijoux que Ion se transmet, dans la famille, depuis des siècles peut-être !
5o FLEUR d'ajonc
GASTON, dédaigneusement
Vieux jeu, encore, la « Croix Je ma mère > ! Ah ! non ! ah I non ! n'insistez pas : vous me faîtes de la peine ! Venez de suite, ou pas du tout !
ANNA, froissée et digne
Comme il vous plaira, Monsieur !.. Voici l'heure de la Sainte Messe, j'y vais .. Avec toutes vos histoires vous me rendez folle et vous allez me faire arriver après l'Evangile... Laissez-moi prendre mon livre !..
GASTON, prenant le livre de messe sur la table
Ah ! bon ! le classique Paroissien romain, avec les vieux fermoirs de cuivre.,, les saintes et naïvesimages... et le chapelet bénit : rien n'y manque l
ANNA, vivement
Voulez-vous me donner tout cela?
GA STON
Ne nous fâchons pas !
ANNA
Moi ! épouser un homme sans foi, sans religion,, jamais !..
GASTON
Mais, qui vous parle d'épouser? Non, ma parole ! Ai je bien entendu ? Epouser !!! Ça aussi,, c'est vieux jeu!,, et votre amie, la petite Comtesse, rirait de bon cœur si elle vous entendait...
FLEUR D^AJu^■C 5l
ANNA J'espère bien que Jeanne a un mari pieux, ou respectueux, tout au moins, des croyances de sa femme !
GASTON
Un mari?., respectueux?.. Lequel? Est-ce le vieux Hofbach ou le gros Silhermann? car ce ne doit pas être le petit Adalbert de Gastellan, r.i le joli Hugonin, le ténor des Bouffes !.. Le brilLnut capitaine de hussards, Lionel de Beauvillers ? encore bien moins!.. Maintenant c'est peut-être l'un des autres, car elle les collectionne, les maris, cette bonue comtesse, à tel point qu'on l'appelle : Madame Don Juan ! Ah t la! la!
ANNA, froissée
Oh ! ma Doué ! taisez-vous ! v'ous n'êtes qu'un méchant homme et je ne veux plus vous écouter ! Quand je songe que, sur la foi de vos belles paroles dorées, j'allais vous suivre, tout quitter : notre beau et cher village, ma tendre mère, mes amis d'enfance !.. et le costume et les croyances de mes aïeules !.. Ah ! ma Doué ! béniguet ! Quelle folie !
GASTON, la contiefaisaiit
Ma Doué ! béniguet! Voilà un charabia que vous ferez bien d'oublier aussi et le plus vile possible.
ANNA, digne
C'est cela ! j'oubliais..." il faut aussi renier la Langue des anciens pour parler votre beau langage parisien, moitié argot, moitié anglais !.. Ah ! mais, minute! je me ressaisis à temps: laissezmoi prendre mon livre vous dis-je, que j'aille demander à Dieu le pardon de mon égarement passager .. et pitié aussi pour la pauvre pécheresse
qui vous envoie !
Vous >i/\ù'/'s de quille,' mon village (i) Pour aller voir votre Paris Disant que le long du voyage J'ouvrirais de grands yeux surpris, Mais de la f/toisson Voici la saison.
Parlé — Et... dame 1
Refrain Bien que votre Campagne Soit tant folie ii voir, J'aime mieux ma Bretagne Et ses champs de blé noir !
H J'admirerais vos Avenues, Vos belles maisons par milliers; Je croirais monter jusqu'aux nues Quand Je orimp'rais vos escaliers...
Parait que c'est beau .' J^ irait que c'est haut !
Parlé — Et... dame !
(i ; Variante d^ La Bretonne a Paris, air recueilli par Théodore Botrel (OnJct, éditeur.)
FLEUR d'ajonc
Ri; FAIX
Malgré tant de lumière Eclairant vos palais.
J'aime mieux ma chaumière Au milieu des ire net s !
Je contemplerais les toilettes De vos oommeux par trop bien mis :
-Leurs grands faux-cols et leurs jaquettes Leurs souliers pointus et vernis...
Leurs brillants chapeaux, Et leurs gants de peaux !
.Parié — Mais .. dame I
Refs AIX
Nos gâs sont bien plus lestes ht plus beaux mille/ois Avec leurs courtes vestes Et leurs sabots de bois I
Vos Parisiennes sont jolies, • ^^laisyi leur faut de beaux atours :
El, pour Elles, qu-. de Jolies JDoit-on commettre tous les Jours :
Que de diamants Et de c riens » ch.irniants !
Parlé — Et... dame 1
Refrain
Sommes-nous moins J'ringuettcs Sans tous ces afflquets :
Avec nos collerettes Coiffe et Justin coquets ?
54 FLEUR d'ajonc
Puis vous m'avej fait des offrandes En souriant d'un air vainqueur ; Mais lesjillettes de nos landes Ont d'autres amours dans le cœur .
Je demeure donc
Au t-'ays Breton.
Parlé — Oui donc !
Refrain •
Ainsi que ma grand' mère Je chanterai toujours :
f J'ame mieux ma bruyère « Et mon Clocher îi Jour !.. »
lou !
GASTON
Voyons ! Voyons ! il va malentendu ou bien vous êtes devenue subitement aveugle... Raisonnons un peu, je vous prie : Parce qu'une cloche fêlée, car elle est fêlée, — il est vrai que vous êtes peut-être devenue sourde également, — parce qu'une cloche fêlée, dis-je, se met à tinter au loin, tout, subitement, vous paraît délicieux autour de vous ! Mais, regardez-vous dans la glace !
(Elle arrache la glace qu'il lui tend et la jette au loin.^
Ecoutez parler et raisonner vos compatriotes! Voyez cette pauvreté dont vous êtes satisfaite. Tout ici est indigne de vous : cet âtre enfumé, ces petites fenêtres, ces tables rugueuses, ces meubles tristes et boiteux, pouah ! (Prenant, à
gauche, le bouquet de Corentiii.'. Jusqu'à CeS fleurS
FLKUR D AJONC
minables, aux couleurs stupides, aux paiiums
acres ! (Il les froisse exprès.)
ANKA, froide et résolue, retroussant ses nianc!ies
Si' vous ne posez pas, immédiatement, ce bouquet sacré à la place même où vous l'avez pris, je cogne ! Ah ! mais !!!
GASTON
Oh ! très jolie, ainsi ! la colère vous sied à ravir, ma chère I
Laissez ce bouquet, et sortez! Je vous donne jusqu'à trois !..
GASTON, gouailleur, la poussant à bout
Non!., mais ce bouquet!!!
ANNA, s'avançant
Une fois !..
GASTON
Des coquelicots, des genêts, des chèvrefeuilles, de Tajonc... ah! oui, au fait! Jeanne m'a dit qu'on vous appelait Fleur d'ajonc !
ANNA, un pas
Deux fois...
GASTON
N'est-ce pas pitié I On s'appelle Fleur de neige. Fleur de glaïeul, Fleur de Pécher... mais pas Fleur d'ajonc !
56 ]'Li i;i< I) Aj()xc
A>NA, résolue
Trois fois !
G A- TON, pouffant
tliie vilaine fleur qui pique...
ANNA, lai lançant une formidahle gifle, à toute volée
Vlan!!!