‹ Le theatre hors de France, Volume 4Chapitre 19 sur 43 · PULCINELLA. — G. DE MARTINO · texte numérisé non relu

PULCINELLA. — G. DE MARTINO

C'est pour le mieux ! Car, soit dit en passant, tandis que chez nous Fon met les noms des artistes qui attirent la foule en haut de l'affiche, en vedette, à Naples on les 'met en bas.

Je n'y vois pas d'inconvénient.

Donc, pour la première fois, j'étais allé là, à l'aveuglette. L'on nous annonçait Robert le Diable avec Pidcinella première danseuse absolue, comédie-parodie en quatre actes de P. Altavilla^ c'est-à-dire une de ces pièces qui appartiennent au vieux répertoire du San Carlino. Mais, comme j'ignorais encore la plupart des choses que j'ai rapportées dans les chapitres qui précèdent, je fus un peu déconcerté. L'on ne se trouve pas ainsi impunément en face de caractères aussi typiques que le Guappo ou le Tartaglia sans avertissement, sans préparation.

Je m'attachai tout d'abord au côté extérieur des êtres et des choses. Je vis dans le Guappo, qui ce soir là s'appelait Michelone, comme nous dirions le « beau Michel », une espèce de « Beau

Nicolas », — le costume d'ailleurs n'est pas sans analogie — avec des attitudes spéciales, plus un gourdin dont il semble menacer tout le monde, prêta fuira la première échauffourée. Je vis dans le Tartaglia que, de nos jours, Ton appelle généralement Anselmo^ un bègue, un bredouilleur, qui, ne pouvant venir à bout de formuler ses idées se met dans une colère perpétuelle contre les autres et contre lui-même. Il est vêtu de noir comme un scribe du xvni® siècle, porte perruque, culotte courte, des bas noirs, des 'souliers à boucles et un tricorne. Mais ce qui le distingue particulièrement ce sont d'énormes lunettes bleues qui ne le quittent jamais'. L'acteur G. De Angelis, chargé de cet emploi au Nuovo, et qui me semble parfaitement dans la tradition, est sec, maigre, parcheminé. J'ai ridée que chez nous Bâche, que je n'ai jamais connu, mais dont le type est resté proverbial, avec son teint jaune, ses longs bras et ses airs de bedeau, eût fait un magnifique Anselmo. La figure de ce pauvre Léonce, dont j'apprends la si triste fin, se fût également fort bien prêtée à ces ahurissements de bègue.

Tel est le Guappo^ tel est le Tartaglia,

Que disent ou que font ces gens ?

Pour une première fois, je Tavoue, je songeai beaucoup plus à regarder qu'à écouter. Tous ces comédiens — bons acteurs pour la plupart — ont d'ailleurs une mimique si particulière, si napolitaine, en un mot, qu'il faut quelques séances pour s'y faire.

Le napolitain parle... avec les mains. Cette constatation peut paraître assez singulière ou même exagérée à quiconque n'est pas venu à Naples. Et cependant rien n'est plus vrai. Placez-vous à cinquante mètres de distance d'italiens de toutes les provinces d'Italie causant entre eux, et vous pourrez dire de suite, sans les entendre, à la seule manière d'agiter les* mains en parlant, quels sont les napolitains. Ce qui me remet en mémoire ce passage des Choses vues de Victor Hugo :

« M™® la duchesse d'Aumale parlait malaisément français; mais dès qu'elle se mettait à parler italien, l'italien de Naples, elle tressaillait comme le poisson qui retombe dans l'eau, et se mettait à gesticuler avec toute la verve napolitaine. « Mets donc tes mains dans tes poches, « lui criait M. le duc d'Aumale. Je te ferai atta- « cher. Pourquoi gesticules-tu comme cela? — « Je ne m'en aperçois pas, disait la princesse. Le

(( prince me dit un jour — c'est toujours Victor « Hugo qui parle — c'est vrai ; elle a raison. Elle « ne s'en aperçoit pas. Tenez, vous ne le croiriez « pas, ma mère, si grave, si froide, si réservée « tant qu'elle parle français, si par hasard elle se « met à parler napolitain, se met à gesticuler « comme Polichinelle. »

Le napolitain avance les avant-bras, puis agite les mains. Ensuite, par un geste qui lui est familier, il rapproche ses mains ouvertes, les doigts fermés et allongés, comme s'il voulait recueillir de Teau de pluie, il les élève insensiblement jusqu'à la hauteur du menton, en les agitant toujours, en rapproche les paumes, et dit alors à son interlocuteur : « Capisce? » — Vous comprenez? — Quand on a pris Thabitude de voir ce petit manège, Ton n'y fait pas attention, et cela paraît très gentil. Ou encore, pour prouver son contentement ou témoigner de TaOection à la personne à qui Ton parle — homme ou femme — on lui caressera familièrement le menton d'un air protecteur en lui disant : « Simpatico ! » ou « Simpatica ! » si c'est une femme.

• Loin de moi la prétention d'affirmer ici que ces tics sont chose courante dans la bonne

société ! L'écrivain , M"™* Matilde Serao , qui régit le code du savoir-vivre à Naples, ne le permettrait certainement pas ! On ne les voit pas moins fréquemment répétés sur les théâtres. A chaque instant le jeune homme, la jeune fille s'écrieront : « Matiunja mia !» — Oh ! ma mère ! — Le personnage comique, s'il est contrarié, se mordra l'index de la main droite puis élèvera la main vers le ciel en agitant les doigts. La soubrette, pour indiquer qu'une chose est difficile, secouera sa main, les doigts mous et ballants, comme font les gamins à Técole qui veulent faire claquer les doigts en criant : « Chouette ! » Tout cela est amusant au possible, et vous comprenez bien qu'un néophyte a bien plus à faire à regarder ces gestes qu'à écouter ce qui se dit.

Mais ce que l'on attend — ce sans quoi rien ne pourrait être — vous l'avez déjà deviné :

c'est « Pulcinella ». Et le voici, dans son costume d'une blancheur de neige, le pantalon large, la blouse serrée et plissée à la taille, les manches amples d'où sortent ses bras couverts d'une espèce de tricot rouge, sans collerette, avec son demi-masque noir de cuir verni, son serretête noir sur ses cheveux courts, son petit chapeau pointu de feutre blanc. A peine est-il entré

Giuseppe De Martino (Pulcinella) levant son masque pour saluer le public.

que le public des petites, places crie : « Maschera ! Maschera ! » — Le masque ! Le masque ! — C'est Tusage. L'artiste s'avance vers la rampe, relève son demi-masque pour laisser voir son visage, et salue. C'est un échange de politesses : le public doit demander à son « Pulcinella »

favori de faire voir sa figure, et celui-ci doit la lui montrer.

L'acteur Giuseppe De Martino qui remplace le fameux A. Petito dans cet emploi depuis vingtquatre ans, est de taille moyenne, assez replet; le menton est rond, la voix grasseyante — mais c'est, paraît-il, ainsi qu'elle doit être. Est-ce une illusion? Il me semble que le visage, une fois le masque levé, reflète plutôt une expression triste, mélancolique, et — chose curieuse — cette expression je la retrouve sur les traits de tous les prédécesseurs de De Martino. J'aime à croire que l'habitude de jouer sous le masque prive le visage de cette mobilKé excessive qui caractérise le mime ou le comédien. N'ayant nullement besoin de contracter son visage pour y peindre ses sensations, pour faire rire ou pleurer son public, l'acteur qui tient le rôle du « Pulcinella » devient, à la longue, une espèce de pince-sans-rire dont toute Faction consiste

à bieo laocer le mot sans jamais contracter les muscles de sa face — d'où cette impassibilité qui contraste singulièrement avec les figures expressives si variées des autres comédiens.

La première bizarrerie qui frappe tout d'abord l'oreille de l'étranger peu familier à ce théâtre napolitain, c'est la diversité de langages parmi les personnages de ]a même comédie. En eflFet, tandis que tous ceux qui occupent un rang un peu élevé dans la société ou qui représentent des gens de bonne éducation parlent italien (c'està-dire toscan) , les hommes du peuple , les paysans, les domestiques n'emploient que le dialecte napolitain. Ainsi, un chef de famille, négociant, avocat, médecin, ne s'adressera jamais qu'en italien à sa femme, à sa fille, à ses amis, mais répondra toujours en napolitain à son fermier, à son cocher, à son valet de chambre qu'il tutoiera toujours. C'est, du reste, la reproduction fidèle de ce qui se passe dans la vie courante de Naples.

Toutes ces réflexions faites, je commence à m'occuper de ce que peut signifier la pièce^ et je m'aperçois bien vite que si elle a pu charmer les habitués du San Carlino du temps où Roberto il Diavolo était une nouveauté au San Carlo,

elle est, aujourd'hui, passablement dénuée d'àpropos. Supposez un chanteur de salon venant nous jouer la scène comique de Levassor : Un titi à la représentation de Robert le Diable^ laquelle faisait fureur il y a cinquante ou soixante ans ! Tout le côté « actualité » nous échap- ^pant, on se demande comment nos pères et nos grands-pères pouvaient bien s'amuser à si bon compte. Mais que diraient, à leur tour, nos petits neveux, si on leur resservait dans cinquante ans la Revue de fin d'année qui fait nos délices? Actualités d'hier ou d'avant-hier, fleurs fanées.

La réputation de Pasquale Altavilla, dont nous vous -avons parlé, n'a rien à gagner à ces ^exhibitions posthumes de parodies. Le plaisir de voir Pulcinella en première ballerine danser un petit pas entre deux tombes n'est pas suffisamment complété par un intérêt soutenu. Et cependant le pauvre vieil auteur napolitain qui avait l'habitude de porter la première copie de chacune de ses pièces à la Madonna de l'église Santa Brigida, avec son obole d'une piastre pour que sa pièce nouvelle ait du succès, a laissé un assez joli bagage de comédies de mœurs pour que l'on puisse y puiser avec discernement. Je dois ajou-

Digiti

ter, pour être sincère, que rarement par la suite je revis cette parodie sur Taffiche.

Cette première représentation m'avait permis de faire connaissance avec les artistes de la troupe : Gennaro Pantalena, l'un des deux directeurs artistiques, un excellent financier plein de naturel, occupant toujours la scène, ne forçant aucun effet, et que, physiquement, je définirai ainsi : la tète de Charles Monselet ou de Louis Ulbach sur un corps de géant.

Giuseppe De Martino, l'autre directeur, et le « Pulcinella » de la troupe, fanatique de son art, gardien fidèle des traditions d'A. Petito dont il parle avec grand respect, valet balourd, brouillon, naïf, stupide, le type enfin du vrai « Pulcinella » dont nous nous faisons faussement — peut-être à cause de Pierrot — une conception plus dégagée.

Luigi De Martino, son frère, bon comédien, dont le talent se plie un peu à tous les genres , excelle dans les rôles de bohème ou de meurt de faim.

G. di Napoli, un jeune premier comique à la figure de séminariste ; très intelligent et très fin.

G. Cosenza — le Giiappo — sorte d'hercule, très bien dans ce personnage de bellâtre de

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faubourg ou dans les rôles qui exigent de la brutalité.

G. de Angelis — VAnselmo — à la ligure bilieuse, suffisamment bégayant, tatillon et ahuri.

Et du côté féminin — le côté le plus défectueux dans le théâtre napolitain où les rôles de femmes sont presque toujours de peu d'importance :

La toute charmante M"*" A. Magnetti, jeune, belle sans pose, éclairant toute la scène de sa grâce naturelle.

Je m étais, de plus, rendu compte qu'aucun décor n'étant planté, Ton pouvait au moyen de toiles de fond modifier instantanément la mise en scène réduite ainsi à sa plus simple expression, d'où la suppression presque complète des entractes.

Je sortis donc de cette première « soirée d'essai » un peu déçu. J'avais vu des choses nouvelles, mais je sentais d'instinct que pour les comprendre il me faudrait pas mal d'épreuves en ce genre; alors je me promis de revenir. Seulement je pensais à part moi :

— Il est impossible que Dumas père ou les Concourt n'aient pas fait mention du théâtre

napolitain dans leurs ouvrages. Je me figure peut-être fort naïvement aller à la découverte d'une Amérique depuis longtemps connue et décrite. J'eus des scrupules et je voulus les éclair cir.

Or, Alexandre Dumas dans son Corricolo parle à peine dé « Pulcinella » et encore n'en parle-t-il que comme un des divertissements du Môle, et non comme d'un personnage de. comédie. Il ne saurait donc s'agir eii l'espèce que d'un saltimbanque ayant ce costume ou simplement d'un fantoche, d'un guignol, comme on en voit encore dans les rues de Naples, car la chose n'est pas expliquée. Il fait remarquer seulement que ce « Pulcinella » avec sa camisole de calicot, son pantalon de toile, son chapeau pointu et son demi-masque noir n'a rien à voir avec notre Polichinelle, être fantastique, porteur de deux bosses comme il n'en existe pas, frondeur, libertin, vantard, bretteur, voltairien, sophiste, qui bat sa femme, qui bat le guet, qui tue le commissaire. « Le Polichinelle napolitain, nous dit-il, est bonhomme, bêle et malin à la fois, comme on dit de nos paysans ; il est poltron comme Sganarelle, gourmand comme Crispin, franc comme Gautier Garguille. »

une terrible entreprise, et toujours des paroles pareilles à celles-ci : « Je suis connu, j'ai fait couler des lacs de sang dans mon quartier. »

Et c'est tout.

Ce fut donc après une telFe constatation, et surtout après une soirée passée au Nuovo, que je persévérai dans ma double résolution : m'instruire d'abord sur le passé de ce théâtre pour en saisir la raison d'être (voir les chapitres précédents) y revenir fréquemment ensuite afin de l'étudier sur le vif avant de pouvoir en parler (lire les chapitres qui vont suivre).

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