LE REPERTOIRE DE NUOVO, ETC
sorcière, trucs ridicules, feux . d'artifices qui effraient les enfants assez nombreux dans la salle, tout le reste n'est plus à raconter, qu'au moment où la duchesse repentie enfin remonter sur son trône de cartor avec la permission du dieu des enfers.
Toutes ces choses se jouent devant des archi-pleines, deux fois par jour, et cha< ces spectacles se termine invariablement, la coutume napolitaine, par un petit conc Ton entend généralement deux ou trois méros ». A Tépoque dont je parle, un couple de café-chantant « le couple Tromh parfois accompagné aussi d'une chanteuse litaine ou de deux danseuses, faisait les de ce public.
Le « couple Trombetta » est jeune — c principale excuse. — L'homme est bien h chante avec goût; la femme a un petit 1 voix au vinaigre, mais elle possède une s de petite frimousse, avec son nez au vei grands yeux étonnés et son menton rond, apparaît seulement toute fraîche, toute rose potelée, presque inexpérimentée. Tous deu sent, et Ton applaudit.
L'art n'a rien à voir là dedans, c'est é^
En pays de connaissances. — Une autre pièce d'Altavilla. — Au premier et au second étage. — L'importance et la signification des étages à Naples. — Compte rendu de la pièce. — Gennaro Pantalena. — Sa soirée d'honneur. — Un AfrtiVe rageur. — M"»® Angelini, la servetta. — Analogies avec notre vieux répertoire. — De Angëlis. — Ansehno. — Compte rendu de la pièce . — L'acteur Di Napoli . — Le compliment au public comme au bon vieux temps.
Il est un fait à remarquer^ au théâtre, c'est que le plaisir qu'on y prend est d'autant plus vif que l'on connaît mieux tous les artistes que l'on va voir jouer. C'est ce qui explique, je crois, la grande passion du parisien pour le théâtre.
Combien de fois se dérange-t-on, par exemple, non pas pour une pièce nouvelle qui vous met en défiance, mais pour un acteur ou une actrice que Ton préfère. On s'intéresse alors aux progrès de chacun, et ce sentiment s'accentue avec le temps : « Celui-ci, je l'ai vu débuter ! Et cet autre ! Qu'il
était mauvais jadis ! Qui eût jamais cru ? etc. » J'éprouve un peu cet effet depuis, cinq mois environ que je suis à Naples : ces comédiens du Nuovo, avec leur théâtre en dialecte, m'étaient assez indifférents dès le principe. Aujourd'hui je retourne de bon cœur dans ce théâtre dont les gestes des acteurs me sont devenus familiers. Les deux frères De Martino, le gros Pantalena, le bégayant Anselmo^ le frétillant Di Napoli, la gracieuse M"® A. Magnetti sont déjà pour mod'anciennes connaissances. Leurs noms seuls ins crits sur l'affiche me rassurent; je sais où aller . passer ma soirée. Seulement, comme je l'ai dit, ce répertoire étant extrêmement varié, il est fort difficile d'en suivre attentivement les chaugements.
' La première pièce d'Altavilla que j'étais allé voir n'était qu'une vieille parodie sans actualité, et ne m'avait que fort médiocrement plu. Je voulus juger cet auteur sur une épreuve plus concluante, plus sérieuse, et j'accourus dès qu'on afficha la première représentation de la reprise de No Pmnmo e no Seconno piano ncopp a Salute con Pulcinella servo corrazone^ c'est-à-dire au premier et au second étage en haut du quartier de la Santé, avec Pulcinella serviteur plein de
cœur, comédie en trois actes de l'artiste P. Allavilla, représentée jadis à l'ancien théâtre San- Carlino, J'ai fait remarquer déjà que — dans le théâtre napolitain : — plus le titre est long plus il plaît. Aussi la salle du Nuovo, comme presque toujours du reste, est-elle comble !
A Naples, on attache généralement une grande importance à Tétage que l'on habite. C'est ainsi que, dans beaucoup de quartiers, l'étage supérieur est préféré à Tétage inférieur. Les malheureux logent au rez-de-chaussée dans les bassL Les gens riches demeurent au troisième et au quatrième oii ils possèdent souvent de belles terrasses d'où Ton jouit d'une vue splendide sur le golfe de Naples, le Vésuve et l'île de Capri. Voilà pourquoi dans celte maison du quartier de la Santé, Pangrazio qui SQ dit de sang noble habite le second étage, tandis que le professeur en médecine Taddeo habite au-dessous, au premier.
L'argent n'abonde pas dans le ménage Taddeo, et celui-ci se hasarde à venir demander un petit emprunt à son propriétaire et voisin Pangrazio qui le lui refuse brutalement. Pangrazio a, comme domestique, Pulcinella, qui, malgré sa grosse bêtise, et peut-être même à cause de cela, est un garçon plein de cœur. Il ne peut assister
d'un œil froid aux misères endurées par le pauvre professeur, et, prenant fait et cause pour celuici contre son palron — tant il est vrai que les malheureux inspirent plus facilement pitié aux malheureux, — vole des victuailles à son maître pour nourrir la famille du professeur et bombarde à coup de saucissons et de jambons le vieux Pangrazio qui a le mauvais goût de venir réclamer ce qu'on lui a dérobé.
La guerre est déclarée entre le premier étage et le second, et Plilcinella n'écoutant que son bon cœur, — pour justifier le titre de la pièce, — a passé résolument à l'ennemi. Ce n'est pas tout : comme Pangrazio veut marier son héritier à une jeune femme que Ton croit veuve — la propre sœur de Taddeo, la jolie Carolina — iln'estpas de niches que Pulcinella n'invente pour contrarier son ex- patron et ses invités. Il assomme à moitié les musiciens qui venaient donner une sét*énade pour le contrat, fait dégringoler les gens de la noce dans Tescalier... jusqu'au moment où Ernesto, le mari de Carolina et par conséquent le beau-frère du pauvre professeur, revient d'Amérique sous un déguisement. C'est le Deiis ex machinal Ernesto, pour ne pas contrarier les usages établis, a fait fortune en Amérique; il
apprend à\\ même coup Tannonce du prochain mariage de ^a trop consolaWe Carolina, et la misère de Tad(^eo. Vous pouvez compter sur lui pour remettre tput en état.
A partir de ce moment, la comédie va se transformer en une charge monumentale : au troisième acte, nous sommes au second étage, chez Pangrazio, le soir même où a lieu le bal des fiançailles. PulcinelU travesti en suisse grotesque, c'est-à-dire avec un habit rouge passé par dessus sa blouse blanche, un chapeau à plumes, une grande canne à pomme d'or, une trompette et un télescope en bandoulière, sert d'introducteur aux nobles étrangers : ces étrangers ne sont autres que Taddeo sous Thabit'd'un maître de danse français et Ernesto en savant allemand à lunettes, suivis d'autres personnages aussi burlesques. Pulcinellaqui les précède sonne de la trompe à tout propos, déploie son télescope et se livre à mille extravagances. Carolina, feignant quelque piège, feint une indisposition et Taddeo, se rappelant qu'il est professeur en médecine et ne connaissant que son devoir, se dépouille de.sa fausse barbe pour voler au secours de sa sœur. Tout se trouve ainsi découvert.
Ernesto reprendra sa femme, et Taddeo remis à
flot, grâce à son beau-ïrère, ira occuper le second étage tandis que Pangrazio ruiné redescendra au premier.
Nous sommes à la fin de décembre et Pulcinella ne veut pas laisser passer cette date sans nous rien dire : la comédie finie, il s'approche de la rampe, et dans un petit compliment bien tourné nous souhaite à tous la bonne année.
Ce rôle de Taddeo ayant été tenu avec une véritable autorité par Gennaro Pantalena, je ne voulus pas manquer à la soirée d'honneur de cet artiste qui choisit pour la circonstance Nu Sinneco arragghiso con Pulcinella carceriere di D. Picc/tio Pellecchia^ comédie en deux actes de C. Guarino, soit un maire rageur avec Pulcinella geôlier de D. Picchio Pellêcchia.
Un début à la Molière : une suivante, sorte de Doripe, — c'est M"*^ C. Angelini qui a la spécialité de ces rôles — conseille la jeune fille dé la maison, la guide dans ses amours, et se laisse, pour son compte, courtiser par Pulcinella,^ C'est Marinette et Gros René. Il y a plus :
Pulcinella, dans sa manière de s'exprimer, cherche les mots à la façon du val^t du Dépit amoureux: : -^
Pulcinella et la Servetta (G. De Martino et M»'» G. Angelini).
LE PREMIER ET LE SECOND ETAGE loi
Et lors ua... certain vent, qui par... de certains flots, De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable... Quand... les femmes enfin ne valent pas le diable !
Pulcinella ne parle pas autrement à sa Rosina, et comme il y a de grandes chances que le modeste auteur de cette comédie n'ait jamais lu les œuvres de notre grand poète comique, je pense que ce sont là des traditions du vieux théâtre napolitain, traditions qui se sont perpétuées à travers les siècles — les mêmes que Scaramouche et ses camarades importèrent à Paris et qu'assimila à la scène française notre Molière.
Que dit ainsi Pulcinella ?
Rien, si vous voulez, mais il trouve le moyen de faire rire toute une salle en racontant que par une de ces maladresses qui lui sont familières, il a cassé toute la verrerie de son maître à la soirée de la veille.
Voici Anselmo,le Tartaglia^ le bègue — tous ces personnages nous sont à présent connus — avec des énormes lunettes bordées de bleu, — représenté toujours à ce théâtre par Facteur De Angelis: Le procédé — non plus — n'a pas varié depuis trois cents ans. C'est l'ancien Notaire de la comédie italienne.
'- — Alors vous voulez spugn... spugn...
Digiti
{spiigna veut dire : épooge; on rîl), sposare (épouser).
C'est toujours le vieux cliché :
— Ser... Ser... vîtore ! lUustri... tri... tri... - — C'est un notaire qui vient de Tripoli.
*— Trissimo ! (prenant sa plume et son papier pour écrire). L'an... an... an...
— Qu'on mène cet âne à l'écurie î Revenons à la pièce de ce soir.
Don Picchio qui veut se marier avec la fille d'Asdrubale, le maire, fréquente assidûment la maison de sa fiancée. Pulcinella, qui Ta connu enfant, se permet envers lui certaines familiarités comme, par exemple, celle de le tutoyer. • — Mon cher Pulcinella, lui dit D. Picchio, quand nous ne sommes que nous deux, tout cela m'est absolument égal, et je ne vois pas d'inconvénient à ce que tu me tutoies tout à ton aise. Mais quand il y a du monde, il faut, par convenance, ne parler qu'à la troisième personne.
On sait qu'en italien la troisième personne, du verbe est employée pour la formule de grande politesse, comme on dirait en français :« Vôtre grâce veut-elle, etc. »
Mais Pulcinella comprend difficilement quelle peut être cette « troisième personne » dont il
^st question. Alors D. Picchio, fort patient, lui explique que dès qu'il verra entrer quelqu'un il devra dire, par exemple : « Votre grâce voit-elle, entend-elle? Que dit-elle? Que veut-elle? » Et Pulcinella d'apprendre consciencieusement sa leçon par cœur. Aussi, dès Tenlrée d'un nouveau personnage — Jennaro, qn paysan qui vient pour parler au maire absent — ce fidèle serviteur voyant en lui la « troisième personne » dont on Ta entretenu, se met-il à crier à tue-tête, au nez et à la barbe du nouvel arrivant : « Votre grâce veut-elle ? Entend-elle ? Que dit-elle ? Que veut-elle?»
C'est absurde, si vous voulez, mais c'est d'un comique irrésistible, du genre de celle autre scène des Trente mil/ions de Gladiator : « Quel génie que ce Gredane ! Quel lalent ! Quel dentiste ! Il n y a que lui ! Il n'y a que lui ! »
Asdrubale, le maire, fort bien représenté par le gros et consciencieux Pantalena, revient de voyage et se fait raconter par Pulcinella tout ce qui s'est passé en son absence. Ici, nous assistons encore à une de ces scènes burlesques où Pulcinella trouve le moyen de placer un discours invraisemblable, faisant de tous les événements qu'il veut raconter une macédoine fort indigeste :
Don Picchio, la suivante, le bègue, le paysan, « Que veul-ellé ? Que dit-elle? » Le maire pensje en devenir fou. Cependant Jennaro, le villageois à peine entrevu tout à Fheure, revient avec insistance. Il se plaint au maire de ce que Ton a enlevé sa fille Fanny, et comme le -maire veut connaître le nom du séducteur, il apprend que le coupable n'est autre que Don Piccliio Pellecchia le fiancé de sa propre fille. Le maire entre alors dans une violente colère et, usant de son pouvoir discrétionnaire, fait arrêter celui dont il voulait faire son gendre.
Au second acte nous voyons la fiancée Luisa, représentée par une belle personne, M"° M. Migliorato, inconsolable malgré les exhortations de sa suivante. Pulcinella compatissant à tant d'infortune — car il est à. remarquer que s'il est bien bête, il a toujours bon cœur, Pulcinella, ce emquoi il ressemble à notre Pierrot — Pulcinella donc, veut bien se faire le gardien de Don Picchio, le tirer du violon de la mairie, et lui faciliter une entrevue avec sa fiancée.
La scène est amusante, car toutes les fois que le malheureux Don Picchio veut prouver son innocence, il élève la voix sans s'en apercevoir, tandis que Luisa, Rosina et Pulcinella le font
taire. Puis- cette entrevue ne va pas sans difficultés. D'abord, c'est ce bègue d'Anselmo qui vient se jeter par le travers, puis c'est l'arrivée du maire, d'où la nécessité pour Don Picchio de se cacher.
Le maire Asdrubale veut une explication catégorique. Il ordonne à Pùlcinella d'aller chercher le prisonnier et de l'amener en sa présence. Mais ici redouble l'embarras de Pùlcinella qui n'ose avouer que Don Picchio se trouve tout simplement dans la salle voisine. La soubrette sauve alors la situation en renversant la lumière et en plongeant la chambre dans l'obscurité. Picchio profitant de la confusion produite sort à quatre pattes du cabinet, passe entre les jambes du maire qui trébuche, et gagne la porte, tandis que l'on rallume la bougie et que Pùlcinella qui a repris ses esprits annonce avec fracas : « Le prisonnier. »
Don Picchio — ce rôle était tenu ce soir là par l'acteur Di Napoli qui y est parfait — n'a pas de peine à prouver son innocence. Il n'a jamais connu personne du nom de Fanny ; le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur. Les soupçons se portent alors sur Pùlcinella, au grand désespoir de la suivante qui assiste àl'interroga-
toire du seuil de la chambre d'à côté. Pulcinella, pour sa part, qui avait été chargé de surveiller les agissements d'une chatte, nommée Fanny, et qui, paraît-il, avait relâché sa surveillance, ne fait aucune difficulté pour avouer qu'il est responsable de la mise à mal de Fanny, et confesse même la délivrance clandestine de la malheureuse bêteconfiée à ses soins.
Le quiproquo s'éclaircit enfin, et Jennaro, le père de la véritable Fanny, est le premier à déclarer qu'il ne reconnaît dans aucune des personnes présentes le séducteur de sa fille. La raison en est que ce nouveau Don Juan n'était autre qu'un certain Cesarino, ami de Don Picchio, qui, pour courir les aventures, n'avait pas hésité à changer de nom. Cesarino, qui au fond est un honnête garçon, ne demande pas mieux que de réparer ses torts. Picchio se mariera avec la fille d'Asdrubale, et Pulcinella lui-même convolera en justes noces avec Rosina que le maire, en sa qualité de veuf, aurait bien voulu garder pour lui.
Puis la façon de terminer, toute napolitaine, car on en est encore ici au « compliment au public )) comme au bon vieux temps.
— Si tu persistes à vouloir te marier avec
Rosina, dit le maire à Pulcinella, je te chasse.
— Eh bien ! peu m'importe, répond Pulcinella en retirant son chapeau pointu et en s'avançant vers la rampe, car j'ai un autre maître qui m'accueillera toujours avec faveur, cet honorable public qui m'écoute, et dont j'ose réclamer les applaudissements.
Pièce, non seulement amusante, mais bien jouée.
Décidément je commence à m'acclimater au théâtre de « Pulcinella ».